Ecrivain main gauche

10 septembre 2018

Attache le chameau

désert

 

 

Attache le chameau d’abord !

 

Eclat de rire à Kalma


 

 

Chapitre 1 : Fête à Kober

 

Fin de journée, fin d’aboub, dans la fine poussière qui a envahi le vestiaire, l’ambassadeur, son air matois de maquignon :

-        Dites Tiago, vous pouvez passer à la résidence ? j’ai quelque chose pour vous.

Ce quelque chose, c’est une épaisse enveloppe. C’est Abbia qui me la tend et Abbia est radieuse …  L’ambass encore transpirant :

- Vous l’ouvrirez chez vous, il y a tout, j’ai vérifié. Vous avez rendez-vous avec Miss Dallia El Roubi pour finaliser. Pour le moment, prenez une bière et racontez à Abbia l’exceptionnel joueur que je suis. Je vais prendre ma douche.

 

Chez moi, à Kober, enveloppe ouverte, contenu étalé, il y a vraiment tout : Passeport au nom d’Helen Zula Faytinga, titre de voyage et visa canadien, billet d’avion, départ dans quinze jours,  convocation à l’OMI à Montréal, dates du stage d’insertion … Fatche de fatche ! Vive le Québec !!! 

J’appelle Salif. Le grand sort de son antre. Je lui montre. Bien sûr, il comprend tout de suite et entoure les papiers de ses avant bras.

-                    Patron, j’y croyais plus. Inta el Akbar !

-                    Vache, moi non plus ! Regarde y a tout ! cette fois le chameau hein ?

-                    Dis donc patron, si tu fais pas la fête aujourd’hui, autant te faire  Kwari

-                    Pour le coup tu vas voir le curé ce qu’il va faire …

 

On se répartit les potes. La plupart habitent à Oumdorman et à Kober. On a juste le temps mais Salif « Stana schwia, Francis ». Il rentre chez lui et en ressort muni de sa dague fur. Il me la présente à plat sur ses deux mains. Il me la présente cérémonieusement en inclinant légèrement le buste :

-                    Edéya ya sadiki, je m’étais promis

-                    Vache, Grand ! ta dague, la dague de … t’es sûr ?

-                    Je m’étais promis. … l’aurait fait chuis sûr. Cette fois le chameau, il est bien attaché hein ? Prends-la patron, tu la mérites, t’es le plus grand attacheur de chameau de tous les déserts. Il te faut maintenant ton xanzar. N’oublie pas ! ça s’appelle un xanzar.

-                    Vache ! si je vais oublier, un xanzar, mon xanzar …

 

Et les gens arrivent. On fait auberge espagnole. On sort la bière de ménage. On débouche les bouteilles wisky. Pour certaines moins étanches, on en siphonne précautionneusement avec une seringue le pétrole puisqu’elles transitent dans les citernes des camions en provenance d’Ethiopie. Cela nous fait rire.

Tout nous fait rire.

 

Les gens s’échelonnent.

Dago est au portail. Il tremble un peu de la voix en nous annonçant qu’ils ont pu les contacter. Maintenant, ils savent, tu comprends, maintenant elle sait.  

Dallia arrive, Dallia l’imposante, Dallia et ses lunettes triple foyer, sa bouche timide, Dallia que Jesse et Jill (ji and ji) ont amenée. Dallia la reine. On l’a fêtée la Dallia, on l’a ovationnée, elle en fut un peu effarouchée. On la comprend la timide madame El Roubi, on la comprend puisque dès son arrivée Marc et sa trompette lui a dédié un « en er mundo » suivi d’un olé général. Ce fut un déclic. Christoph et Victoria, les archéos l’entourèrent et lancèrent en cri de triomphe leurs Hoite hol i olle o, un yodel tyrolien assourdissant. Djemila et Assia, les linguistes, roucoulèrent leurs you you et percèrent en vrilles nos oreilles. Les yodels et les you you, on ne pouvait qu’écouter et applaudir. Mais on a eu droit, lancé par Asling au « Fields of Athenry » suivi du « Swing Low, Sweet Chariot » dirigé par gros John. Et là on a tous participé. Discordance maximale mais le cœur y était. Dans le brouhaha revenu, la cornemuse de la frêle Aigneas envahit l’espace, l’allume d’un souffle puissant et nous fait silencieux avant que de reprendre en choeur le « flower of Scotland ». Et puis, monsieur l’ambassadeur, oui l’ambass, se plante au milieu et barytonne un Bella ciao des plus caverneux dont, la surprise passée, nous reprenons le refrain … Et c’est reparti pour une deuxième salve de chants british …

Les paroles de ces chants de bataille ont pour nous un sens particulier. C’est sûr, Helen va sortir de sa nuit - the young might see the morn- pour trouver un nid apaisé - Coming for to carry me home- . C’est sûr que ces salopards de djandjawid vont y réfléchir à deux fois -Tae think again-. Les yeux pétillent. Ce sont des chants de bataille, de victoire. Chuya le japonais, l’a bien senti. Après un teishi élastique, on lui fait place et il se lance dans un Kata d’enfer mâtiné de lutte soudanaise. On applaudit la perf mais c’est vrai, c’est comme un match gagné, une revanche gagnée. Pour le grand, c’est même un petit bout de vengeance. Pour moi, c’est comme une délivrance.

 

Depuis notre retour, on n’a pas lâché le morceau. On avait promis. Abbia complice, j’ai tanné l’albatros qui a grogné « on n’est pas une ONG, je suis pas là pour perruquer chez l’humanitaire… » mais elle « Mon cher ami, si tu NE veux PAS, je … ». A chaque rencontre, Salif a noyé l’ambass d’aphorismes arabes appuyés de regards lourds et sous-entendant. On a eu ainsi droit à des maximes plus ou moins inventées. Certaines incitant à agir « Ce que tu donnes aujourd'hui te sera rendu demain … Les actes des hommes ne se jugent qu’après leurs morts », d’autres pour parler d’elle et de son état « Tout l'espoir des vaincus est dans leur désespoir … La jeunesse est une fraction de folie …  L'attente est plus dure à supporter que le feu »,  et les dernières, peut-être les plus sévères, condamnant l’inaction et l’indifférence « La vie finit, mais l’indignité jamais - Si tu veux que quelqu'un n'existe plus, cesse de le considérer ».  On l’a tanné jusqu’à ce qu’il nous obtienne ce premier rendez-vous avec Miss El Roubi. Frances m’y a accompagné pour lever tout soupçon tout trouble. Eh oui ! Helen est jeune et jolie... On l’a tanné notre albatros et il a craqué. En fait, on le soupçonne d’avoir adhéré d’emblée mais il aime bien se faire prier notre Marcel l’ambass surtout par Abbia… 

Marc a tanné Dawit le représentant de l’Érythrée. Il a tout utilisé : la flagornerie « Oh toi, fils du royaume de Saba, digne représentant du pays de Pount et du royaume d’Aksoum » le faux étonnement « Mais enfin l’université d’Asmara a bien des archives non ?» l’intérêt « Faïd Tinga, c’est du lourd non ? Si tu aides sa petite fille, ça va te placer non ? Et tu sais un fac-similé certifié suffit » Et Dawit a craqué et a obtenu le double des diplômes et les duplicatas des papiers. Là aussi, on pense maintenant que depuis le début, il était décidé et même presque obligé car il appartient comme Helen, aux Kunamas et que Faïd Tinga est pour ce peuple, là-bas à l’est de l’Erytrée, un héros de la résistance, une autorité morale incontestée, un mythe vivant …

Dès l’obtention des papiers, Ji and Ji ont initié les procédures et ont continué le travail de sape quotidien « Des nouvelles pour le dossier de…, Et pour cette Helen, toujours rien ? » Et là aussi, Dallia, dès le début émue par le cas de la princesse perdue à Kalma, s’est personnellement impliquée et a pesé de tout son poids (non négligeable) et ce jusqu’à l’intégration d’Helen dans le programme.

De son côté et en attendant, Salif s’est procuré au souk lybia de vrais faux papiers au cas où ça ne marcherait pas. Toujours en attendant et toujours au cas où ça ne marcherait pas, on a fait dresser plusieurs contrats de gens de maison, contrat pour amener les futurs enfants à l’école, contrat de cuisinière éthiopienne pardon érythréenne, contrat de chanteuse de berceuse, contrat de spécialiste de l’injera, tous dûment visés par les autorités, signatures bien sûr négociées et donc achetées par Rhatim. On a dix hébergements possibles « comme ça elle choisira ». Et je ne te dis pas les habits ! De quoi remplir 5 penderies. On l’a inscrite aux cours de Français. On l’a inscrite au club « elle est jeune non ? ». On a fait une collecte… 

 

Mais ce soir, tout est oublié.

Cette nuit, on fait la fête. Ca se congratule, ça se tape sur l’épaule, ça boit à la santé, ça down down. Ca s’interpelle, ça s’invective. On mélange les musiques. On bouge, on saute, les corps improvisent. Tout le monde danse. Salif met les chansons de Kalma « ana taban, erna taban ». Il nous traduit les paroles et on les chante. On danse on chante, même Salif, faut dire qu’Anelli et ses vieux anglais sont là, même Rhatim et Malika, ouah ! la danse du ventre qu’elle nous a faite. Tout le monde danse même l’ambass avec la belle Abbia, même la sévère Dallia …

 

Ce soir, il ne manque que Maddie, Jean, Alpay et Helen mais leur présence habille la nuit.

C’est un moment partagé, une parenthèse magique, une page bonheur. On en est étonné et cet étonnement ajoute à ce bonheur partagé. Tous ont participé, contribué, soutenu, appuyé. Cette plage, tous la respirent, elle nous oxygène. Ce soir, il n’y a pas d’anglais, de français, de soudanais … il n’y a pas de chef de ci, de responsables de là, on est d’une autre amplitude d’une autre clôture et on s’y reconnaît.

Ce soir, il y a « Nous »

 

Et dans cette clôsure, couvre feu oblige, la fête dure toute la nuit …


Chapitre 2. Fenêtre sur cour

 

Après le déjà lointain coup d’état islamilitaire signé par le général el Béchir et son mentor el Tourabi, il ne restait que peu d’étrangers au Soudan et la majorité d’entre eux n’y séjournaient que par défaut et avec comme objectif principal le poste d’après.

D’autres au contraire se trouvaient là par choix ou par nécessité de terrain : linguistes étudiant les distorsions que le dialectal faisait subir à l’arabe, égyptologues spécialistes du méroétique, archéologues oeuvrant à El Kourou ou sur la nécropole néolithique d'el-Kadada, pro de sport de combat s’initiant et participant à la lutte soudanaise,  membres d’ONG, amoureux et amoureuses d’un ou d’une soudanaise, chercheurs d’or, agronomes étudiant le coton à très longue fibre ou jeunes loups dans le phytosanitaire…

Ceux-là vivaient la pénurie de carburant, l‘absence d’électricité, le couvre feu, la surveillance fliquée. Ceux là vivaient la sharia. Ceux là, généralement jeunes, faisaient bande cosmopolite, écossais, anglais, irlandais, français, sud af, autrichien, japonais ... Ils s’appelaient Oliver dit Zeitoun, Luigi, Djamila, Dago … Ceux-là échangeaient, s’entraidaient et étaient d’autant plus proches qu’étaient grandes les difficultés de vie quotidienne inhérentes à ce régime d’ouverture et de liberté, le régime de la Djoumouriyat as Soudan.

Ceux-là faisaient bande et moi, conseiller près du ministre de l’éducation, moi Tiabo Francis, moi qui n’étais pourtant là que pour fuir le quotidien métropolitain, qui n’était au Soudan que par hasard, moi l’agité, moi Titou, j’en étais.

Ceux-là s’appliquaient à oublier la morosité mortifère ambiante en multipliant les occasions festives. On se rencontrait autour d’un film magnétoscope, on organisait des parties de tarot, de bridge, de whist ou de gros cochon, on s’essayait aux danses et chants traditionnels britanniques…

Bien sûr, les soirées les plus unanimement et assidûment suivies étaient les soirées KGB. L’association KGB, lire « Khartoum Génération Beer », avait pour but secret de contourner la loi coranique en ce qui concernait l’alcool ou plutôt de privilégier la sourate An Nisa -les femmes-et plus particulièrement son verset quarante trois qui conseille tout au plus d’éviter de prier complètement ivre.  Il revenait à chacun de ses membres d’importer des kits de bière de ménage consistant en boite de mélasse étiquetées « confiture » échappant ainsi à la vindicte douanière. Et chaque mois, le dernier vendredi, le président de l’assoss désignait un maître de cérémonie qui désignait un jury qui, et toute tentative de corruption était permise, désignait, généralement sous les huées, la meilleure production.  L’élite de cette confrérie s’essaya un temps et sur le même modèle à la fabrication de vin mais elle eut, vu la qualité du nectar millésimé « broyat de punaises de l’année » de la difficulté à fidéliser des goûteurs. 

Les jours vacances, nos embarcations allaient saluer le Nar el Azraq (Nil bleu) ou le nar el Abyat (le blanc) et leur frontière où se rencontraient le nuage boueux de l’un et la presque transparence de l’autre. Nos balades nous amenaient sur des plages désertées de crocodiles. On y nageait mais toujours, par crainte de la bilharziose, dans le courant. Une fois par semaine, et comme un rituel, on organisait à tour de rôle le Hash, sorte de jeu de piste anglais se terminant obligatoirement par un down down scandant l’absorption d’un litre de bière imposée aux nouveaux, aux filles et fils dix (fois)…, aux pères et mères cinquante, aux grand-pères et grand-mères cent …

Les provinciaux étaient, quand ils nous arrivaient et parce qu’on savait leurs conditions de vie particulièrement difficiles, accueillis et choyés par ceux basés à la capitale. C’est ainsi que j’avais hébergé entre autres, Alpay, jeune turc œuvrant dans le phytosanitaire cotonnier en Gezira, province bordant Khartoum par le sud.  J’avais aussi particulièrement sympathisé avec la plantureuse Madeline au sourire gourmand et avec le timide et chevelu Jean surnommé Loblik car il avait une jambe plus courte que l’autre, ce qui lui donnait un air penché. Lui et Maddie étaient tous deux en charge d’une antenne MSF Belgique dans le camp de Kalma au Nord Darfur. 

 

En fin d’après-midi, les points de rencontre habituels, étaient ce qu’il restait du Gordon pacha qui fut en d’autre temps la plus grande boite d’Afrique de l’est et pour les sportifs, le vieux club anglais. Et c’est là au club où j’ai connu Marcel Gello l’ambassadeur…

Ancien méhariste, grande gueule, arabisant, spécialiste de la région, proche de Sadek el Mahdi qu’il avait réussi à contacter lors de son incarcération, sa présence dans ce lieu de plaisir sportif aurait pu paraître incongrue. Mais voilà, l’âge déjà génaire, la fonction nécessairement sédentaire, son cuisinier français, tout ceci le faisait un peu protubérant. Ce qu’il abhorrait d’autant plus qu’il avait épousé Abbia, une toujours jeune libanaise aussi jolie que sympathique. Son excellence avait donc décidé de faire du sport, et plus précisément sur les conseils de Marc L du squash, sport kilophage s’il en est. Bon sportif, friand de la balle, il ne tarda pas à acquérir un niveau acceptable lui permettant de participer à nos modestes tournois. Le surnom dont il me qualifia, trottinette, était lié à mes jambes courtes torses et droppeuses. A l’inverse, ses grands compas lui firent attribuer celui plus valorisant, respect oblige, de l’albatros. On lui cacha qu’en le surnommant ainsi on faisait aussi référence à l’épithète hurleur attaché à ce nom d’oiseau et donc à ses coups de gueule quand il ratait. A chaque fois qu’il le pouvait, il s’invitait aux discussions qui suivaient et qu’il appréciait d’autant plus que le milieu dans lequel il évoluait, l’ennuyait passablement.

Après défaite et donc généralement de mauvaise humeur, il en profitait pour nous faire part de sa nostalgie de l’active et pour vilipender dans son jargon militaire tous ces blouseux qu’il était obligé de fréquenter. Il grommelait contre ces saucissons (corvées) contre ces TIG (travaux inutiles et gavant) dans lesquels il rangeait coktails rond de jambe, réunions zopluhonivo, pailles qu’il lui fallait lire ou rédiger … Il détestait ces casques à pointes, collègues par trop rigides passant leur temps à balancer doctement sur la fréquence, à craquer leurs billes et à se poignarder à coup de saucisses molles.

J’étais attaché à un des services de l’ambassade, lien lâche, lien ténu mais lien tout de même. Alors quand sa propre ambassade n’échappait pas à sa vindicte et quand il enchaînait sur cette chèvre de … qui bite rien à rien, ce pailleux scribouillard de … , ce purge totalement nul, ces suppôts cireurs de botte, on l’arrêtait prudemment en lui proposant une revanche qu’on s’arrangeait pour perdre. C’était devenu presqu’un rituel auquel on ne dérogea qu’un fois, le jour où il nous a scotchés en nous annonçant que le chargé des affaires culturelles ne s’était pas mis à l’arabe parce que comme ça « les soudanais ne comprennent pas ce que je dis ». Ce jour-là, incrédules, nous le laissâmes dire …

Pour la revanche, la plupart du temps c’était Salif, encombré de ses longs bras, qui s’y collait. Et les deux, aussi grands l’un que l’autre, faisaient alors un drôle de duo. L’un massif raquette fusil à l’épaule, l’autre fil de fer pendulant négligemment la sienne, l’un en terre l’autre au ciel, ils allaient attendre leur tour tout en parlant désert. On n’a jamais su si ses assertions évaluatives à propos de ses collègues étaient véritablement pensées, ou si ce n’était que pour en arriver là, une partie gagnée…  peut-être les deux.

Ambassadeur et fier de l’être mais détestant la diplomatie et ses atermoiements, matois et pourtant franc du collier, catho pratiquant et pêcheur assumé, l’albatros n’était pas à une contradiction près. Capable de conférer en arabe classique des plus purs, il adorait échanger avec Salif les sentences populaires les plus imagées, les jurons et insultes les plus dialectaux. Cela les faisait rire. L’un appréciait la classe nature de Salif et l’autre la simplicité complexe et retorde de l’ambass. On l’aimait bien et les chats maigres pêchus que nous étions quoiqu’un peu pink Floyd selon lui, le rafraîchissaient, notre colon « tala » (il allait tala messe).  Il n’était d’ailleurs pas rare qu’il nous invitât Marc L, Michel F, A Dago et moi à la résidence pour dérouiller la pompe à glutte. Au pays de l’étouffante charia, une bonne bière bien fraiche ne se refuse pas d’autant plus que, hiérarchie oblige, on ne pouvait se soustraire à l’injonction d’un ambassadeur, de surplus colonel.

Et c’est au cours d’une de ces discussions chez lui prolongée que le projet fut envisagé. Il s’agissait de créer un réseau d’ancrages culturels où seraient organisés suivant possibilités, cours, films bibliothèque vidéothèque… Disons que c’était aussi et surtout pour notre ambass de combat, la possibilité d’avoir des informations fiables sur la situation en province. 

-       Dites Tiago, vous êtes amené à bouger, vous pourriez vous charger de l’étude de faisabilité non ?

 

Contrairement aux diplomates en effet, je pouvais et devais, puisque intégré au Ministère, me déplacer régulièrement en province et c’est ce qui l’intéressait, le matois. Il savait que son administré n’était pas très convaincu de l’utilité de sa mission et que je l’accomplissais un peu comme un mal nécessaire et sans trop me poser de questions. Pour le reste, la prégnance du quotidien suffisait amplement pour occuper la tête du touriste de la vie que j’étais alors. Curieux de tout mais sur le mode butineur, je prolongeais l’adolescence en épongeant la surface du présent que je tenais à distance prudente. Par ailleurs, spécialiste en cas de problèmes des stratégies d’évitement, j’étais atteint d’une maladie courante à cet âge « la bougeotte » et cette agitation me tenait lieu de dynamisme. Je fus donc enchanté de la perspective.

-       En fait qu’est-ce qu’il nous faut ? Des gens, des locaux, un peu de matos non ?

-       Pour les personnes, je pense pouvoir compter sur les profs du coin mais bon y a le nerf de la guerre, les rémunérations et surtout les loyers, d’accord ils sont pas chers mais bon, et puis il faut un minimum de matos…

-       Pour le budget, je m’en occupe, je verrai avec la guimauve du culturel et ces mous de l’AFP.

-       Et puis tu peux taper dans les réserves de l’institut…

 

Et c’est ainsi que le projet « Fenêtre sur cour » démarra.

 


Chapitre 3 : Tiago l’espion

 

Wad Medani dans la Jesira au sud de Khartoum, fut notre première opération. Facile d’accès, à deux heures de route macadam sans trop d’escarres, la ville présentait en effet un terrain favorable. J’avais pu m’appuyer sur Javier et Théo, tous les deux en charge d’une entreprise phytosanitaire, sur un milieu universitaire jeune, sur le directeur de l’hôpital, chirurgien formé en France et sur un drôle de belge noble et érudit qui décida de faire un stop dans son périple africain et qui deviendra pour un temps le moteur du centre. Ces gens étaient très liés et faisaient, peut-être plus que nous, naturellement bande. Le premier « client » du centre fut d’ailleurs Alpay, un turc et son séjour au Soudan, lui apporta une langue de plus…le français ! Langue qu’il se mit à posséder parfaitement si ce n’est quelques petits problèmes d’interférence ! On comprit bien plus tard que son intérêt pour le français et donc le belge de wallonnie, ne procédait pas seulement d’une curiosité intellectuelle ou d’une admiration pour le siècle des lumières …

L’affluence ne tarda pas. Il y avait bien sûr les journaux même si un peu dépassés, les films même si censurés, la bibliothèque, les cours mais aux dires de Bernard le belge qui se vantait en riant d’être le plus grand marieur de la province, un des principaux attraits du lieu, était le fait qu’il était le seul mixte de la ville. Au fil du temps, le centre est devenu une alliance reconnue qui assure encore de nos jours, toutes les activités culturelles traditionnelles et met de surplus à disposition une salle informatique et une connexion internet.  En revanche je ne sais pas s’il a conservé sa fonction de courtier marital.

Cette première s’avéra donc encourageante.

 

Juba fut plus acrobatique. L’arrivée en feuille morte sur la capitale du Sud, assiégée par les forces de Garang nous eut été fatale si précaution de ne pas encombrer nos estomacs n’avait été prise. Le séjour nous permit, en projetant la première saison des shadoks exhumée des caves de l’institut, de faire l’actualité culturelle de la ville. L’université habituellement à cette époque désertée fut pour l’occasion emplie de tout ce qui comptait dans la ville d’officiels de commerçants et d’enseignants (il en restait). Deux profs avaient présenté les mondes, plat multiforme chez les Shadock, plat et instable chez les Gibi, particularités déplaisantes qui poussaient les uns et les autres à envahir la terre. Ils insistèrent sur l’intelligence des gibis sise dans leurs chapeaux qu’il ne leur faut pas perdre au risque d’en travailler (mad as a hatter) et sur la bêtise crasse des Shadocks due à la structure en quatre cases de leurs cerveaux.

Le terme Shadock perdura quelque peu comme insulte modérée. Ce fut, je crois, la seule trace de notre passage puisque l’avion d’MSF ayant été canardé, l’expérience ne sera pas renouvelée.

 

La prochaine tournée, El Obeid–Nyala- El Fasher intéresse particulièrement l’ambass puisqu’elle inclut une double étape à Kalma. Cela l’intéresse fortement puisque nous savons qu’il s’y est passé des événements assurément violents mais dont nous ignorions la gravité. Nous le savons car nous avons récupéré deux infirmières, Pauline et Virginie, présentant toutes les caractéristiques d’un stress post traumatique.

Elles avaient catégoriquement refusé de s’installer dans la maison mère de MSF Belgique et ne voulaient plus les voir. On les avait hébergées en attendant leur rapatriement. Incapables de dormir normalement, de lire, de regarder un film jusqu’au bout, elles pouvaient s’écrouler à tout moment pour se réveiller en pleurant et terriblement angoissées. On n’a même pas pu leur faire raconter ce qui s’était passé. On a essayé de les traîner au club mais contrairement à l’habitude, elles ne participèrent à rien …

 

Les troubles au Darfur avaient donc apparemment repris. De simples échauffourées aux dires des autorités nous informa l’ambass. A son bureau, on le sent ce soir militaire. Il est dans son élément, l’action. 

-       Monsieur l’ambassadeur, vous n’avez pas plus d’info ?

-       Aucune fiable Dago, et au fait vos aspirines, toujours mutiques, elles vont pas mieux ?

-       Non, et elle ne veulent même pas nous voir, et à ce sujet monsieur l’amb …

-       Oui, je sais, pour vos sorcières, y a deux places réservées, deux sur le vol de Mardi et deux sur celui de Jeudi, par sécurité. Chance qu’elles soient françaises… Et la radio, c’est des faucons ou elle est vraiment décoyée ?

-       Non, y a pas de faux contacts j’ai fait vérifier, elle est vraiment brouillée. Ch’ais pas quoi faire, vraiment ch’ais pas

-       Chiabrana chiabrana … et de la part du ministre, Titou, pas de contre ordre ?

-       Non non, j’ai l’ordre de mission, daté d’avant-hier, tenez regardez !

-       C’est embêtant, ça ! j’aurais autant aimer rolexer un peu, mettre l’eau sous la quille si vous voyez ce que je veux dire

-       C’est à dire monsieur l’ambassadeur, ça me mettrait dans une situation délicate, je veux dire vis à vis du …

-       Oui, oui, et puis vous avez très envie d’y aller, mais c’est vrai ça mange chaud …

 

L’ex colonel se tait et tapote ses fiches et des photos. Moi, j’attends. Je sais qu’il ne peut pas trop s’opposer à la décision du ministre. Moi, je veux y aller. Pas tellement par conscience professionnelle hein ! Plus par envie de bouger et puis ça vous place un mec que d’aller se balader dans un pays en rébellion voire en guerre surtout aux yeux de Francès, enfin je suppose …

-       Donc, Bidou, vous y allez mais vous me promettez hein ! vous tapez la mef et à la moindre alerte, on bâche, vous psychotez pas hein ! repli offensif hein !

-       Bien sûr monsieur, vous connaissez ma prudence et mon sens du repli offensif …

-       Oui, oui, c’est ça. Je vous crois…  Vous prenez votre Salif n’est-ce pas ? C’est pas un pneu lui, il se dégonfle pas …

-       Affirmatif soldatè-je, Comme ça je fais le poids mort. Il conduira. Pour les photos, c’est mieux les mains libres …

-       Ah justement ! je dois vous parler. Bon Dago, vous pouvez attendre Titou dans l’anti…  j’ai deux trois choses à lui dire …

 

Dago sorti, l’ambass m’entraîne à la table basse et sans s’asseoir, il y étale trois photos. 

-       Vous connaissez ces joujous ?

-       Un peu, enfin c’est pas ma partie. Des Kalach non ?

-       Oui, mais pas n’importe lesquelles. Là, c’est une kalach type 56-2, repérez la crosse en bois. La deuxième, une karar, c’est une mitrailleuse légère MG3 et là une Khawad mitrailleuse lourde type 85. Ces armes sont produites par la Military Industry Corporation, la MIC soudanaise. Vous me comprenez ?

-       Pas vraiment monsieur l’ambassadeur, vous savez, j’ai même pas fait l’armée…

-       Oui, je sais et c’est un de vos plus grands défauts sourit-il, et dieu sait que vous en avez.  Non, juste ce que je vous demande c’est d’un peu perruquer pour moi, j’ai pas complètement mis les cales voyez-vous !

-       Oui, oui je vois mais si vous pouviez me préciser ...

 

Quelque peu rompu à son jargon, je pouvais traduire qu’il voulait que je travaille pour lui mais je ne voyais vraiment pas où il voulait en venir.  Il prend le ton d’un pédagogue agacé et déçu par la bêtise obtuse de son interlocuteur l’obligeant à reformuler simplement sa pensée.

-       Voilà, si vous en repérez sur le dos de nyakoués ou dans des mains de pékins enfin des mains autres que militaires, quoi ! Je sais c’est un peu bosniaque mais ça me changerait des billes en bois que me balancent ces nuls des RG. Je voudrais du tangible quoi ! Vous aimez toujours la photo non ?

 

L’ambass fixe les clichés sans les voir et prend son air obstinément sous entendu. Il n’ira pas plus loin dans l’explicite et il attend que je manifeste ma compréhension à savoir qu’il apprécierait d’avoir la preuve que c’est bien le gouvernement qui arme des civils.

-       Ah d’accord, pigé ! Et je mime un cliché

-       Discret hein ?

-       J’ai un 70 300. Avec ça je vous shoote un tisserin à plus de cent mètres

Il marmonne « on s’est compris » puis me tend les trois photos.

-       C’est pour vous. Bon, Titou, passez à la résidence, Je vous ai mis une caisse de bordeaux et deux bouteilles de whisky de côté. Vous les planquerez hein ? Et ne les lichez pas en route, c’est pas pour vous. Et j’ai fait préparer des tickets supplémentaires pour le gasoil. 

 

Je souris en constatant que concernant le voyage, sa religion au matois était faite bien avant la réunion. Et après avoir juré de pas trop pétarder -dix jours pas plus hein, de lui faire parvenir azape (as soon as possible) la feuille de route, je rejoins Dago. Demain matin après le carbu, on passera chez eux prendre des tas de trucs pour Kalma …

 

En attendant, me voilà espion de l’albatros …

 

 


Chapitre 4 : La piste des fenêtres

 

La nouvelle du départ scotche Salif. Il me propose immédiatement de prolonger le voyage par la Darb el-arbaïn, la mythique piste des quarante jours et d’y retrouver une caravane.

-       Tu parles bien sûr que je suis d’accord mais pour le diesel ? 

-       Tu sais patron, à El fasher je connais des gens...

Je le sens hyper motivé, hyper excité. Et en effet, il s’occupe de tout. Après une nuit à dormir dans la voiture près de la station Mobil afin d’être dans les premiers servis, il passe à MSF récupérer le courrier et du matos pour Kalma puis me rejoins chez moi. C’est aussi chez lui depuis qu’il y a aménagé une dépendance.

On prépare le BJ 70. Vidange, vérif, niveaux, pression, tension courroies … puis on charge. On entasse jerrikans, ballons de foot, des jeux de maillots, baskets, magnétos, une coupe, des bouquins, des manuels, des journaux sans oublier la confiture. On planque l’alcool entre les deux réservoirs. On attache le tout. On aménage une place à l’arrière pour Rhatim, matelas siège et dossier fixé à la traverse.

Puis on rédige les feuilles de route, itinéraire en dix étapes, objectifs pour chacune d’entre elles, lieux d’hébergement, contacts. Seule, celle transmise à l’ambass mentionnera un prolongement possible par la Darb el-arbaïn et donc un éventuel pétardage de 2 ou 3 jours.

 

Départ cinq heures du matin, on cueille Rhatim devant chez lui. L’inspecteur général Rhatim Souleymane a soutenu le projet. Lui, ce n’est pas la bougeotte qui le pousse mais plutôt les frais de mission qui lui doublent le salaire.  Comme tout bon soudanais de Khartoum, il a peur du désert et demande à ce qu’on ne se sépare pas de l’ancienne voie ferrée : cela rallonge le voyage. On s’arrête pour les prières, pour le fatour à Kosti, pour le thé, pour des photos des monts noubas.

Nous arrivons à El Obeid à la nuit penchée. Khatim remet sa cravate et nous amène au « Kars Duallin », l’hôtel international. Une délégation d’officiels et de profs nous y attend. Khatim ne tarde pas à se tirer avec le directeur de ci, le responsable de là pour, dit-il, préparer le lendemain et nous restons avec les jeunes autour d’un thé.

Ils viennent de terminer leurs cursus universitaires et c’est pour la plupart leurs premiers postes. On en connait deux personnellement, le sport, le théâtre. Yassin, géant maladroit surnommé « canne à sucre », avoue qu’ils s’ennuient ferme dans ce trou et Ousman, dit bouboule, approuve. Les autres sont au début étonnés de leur franchise familière mais ne tardent pas à se mettre à l’unisson. En fait ils n’attendent qu’une prochaine mutation qui les rapprocherait de la capitale. En attendant ils se sont regroupés en association, ce qui leur permet, une fois par semaine de rencontrer leurs homologues féminines pour des échanges purement pédagogiques naturellement.

Coup d’œil au grand, qui demande avec l’innocence dont il sait faire preuve à l’occasion, des nouvelles de Fatima et Leila, leurs partenaires de danse et de théâtre et dont on sait qu’elles officient dans le collège des bannâts de la ville. Sourire et soupir. Tiens ! Tiens ! On pense à Medani et au marieur belge… Le terrain nous semble alors plutôt favorable.  Et en effet l’annonce de la possibilité d’une île culturelle déclenche sinon de l’enthousiasme, la réserve est de mise, mais beaucoup plus qu’un simple intérêt. Les questions fusent, Yassin prend des notes, Ousman répartit les tâches…

Le lendemain, après une nuit passée à compter les punaises et les cafards du palace international, tous les points seront en effet très positivement traités. Une maison centre ville, propriété de la famille d’un prof, sera mise presque gracieusement à disposition. L’organigramme est calqué sur celui de leur association. On y greffe toutefois en tant que président d’honneur, le directeur bedonnant de l’éducation qui vu son apathie ne les dérangera guère mais dont la respectabilité garantira celle de l’établissement. Le jour d’après, on fournit quelques bouquins, des affiches, un magnéto et une méthode. Et on inaugure ... Fatima et Leila sont là. Bien sûr, on ne les connaît pas … Nos potos sont aux anges mais les anges se doivent d’être discrets …

 Ces déracinés fort sympathiques viendront, à l’aube, nous saluer avec un petit discours de Bouboule Ousman, le poète « Ce centre, monsieur Tiago bey, c’est une bouée pour nous les naufragés d’El Obeid»

Puis il me tend un petit mot signé Fatima et Leila qui se termine par « Merci merci, mille fois merci »

-       Ce n’est donc pas seulement l’amour du français qui les motivent, enfin je crois remarque perfide et souriant Salif en quittant El Obeid.

-       Tu crois à quelque chose comme le syndrome Anelli …

-       Je sais pas ce que c’est qu’un syndrome. En islam, patron ignare, y a pas de saint !

 


Chapitre 5 : Kalma

 

La deuxième étape doit nous amener à Nyala dans le sud Darfur. Arrêt au Dar Hamid, pour quelques photos, les monts nouba même de loin, c’est beau. On traverse Abu Zabab puis al Fula. On stoppe à Ed Da’ein où Salif se fait défier à la tahola dans un troquet de hasard.

Jusqu’à présent les barrages sont autant d’écluses policières aux villages traversés, écluses de couleur bleu marine. Ils vont devenir plus fréquents et se faire kaki car plus souvent militaires. La présentation par Rhatim des papiers officiels suffit pour le moment à les franchir. Quelques contrôles plus loin, on le laisse à l’entrée de Nyala. Il y est attendu et rendez-vous est pris pour demain neuf heures.

Direction sud-est, douze à quinze kilomètres de piste totalement défoncée. Deux rails creusés par les véhicules précédents forcent le volant mais pas toujours dans le bon sens. Puis tôle ondulée obligeant à du 80 à l’heure. Des trous marmite, des marches d’escalier obligent à des évitements accompagnés de glissades abruptes …

Un barrage, des civils, des armes. J’ai le réflexe reflex. Abdou voix blanche :

-       Gaffe patron pas encore ! 

Mon geste se transforme en recherche et branchement d’une cassette.  Backchich, palabre, nous passons …  Salif mutique complet, dur, crispé.

Qu’est-ce qu’il a ? C’était presque prévu non ?

J’écoute distrait la musique. La clim ne marche plus. Le vent soulève une poussière fine et dense. Le grand met son keffié en filtre, j’essaie avec une serviette humide vite rougie par la latérite.

 

Kalma de loin, c’est presque beau. Coincé entre le chemin de fer et un wadi asséché, le camp scintille comme un lac sur fond de collines ombrées.

On double des pick up kaki, des pik up arrêtés. Y sont adossés des militaires verts et avachis. 

On croise des civils armés.  « Djandjawid » murmure Salif.

On borde enfin le camp. La piste est en deçà, on ne devine rien de l’intérieur. L’entrée est à l’extrémité sud. Barrage, vérifications, on entre.

Et là, effarement …

Une vraie ville, mais une ville d’abris, des abris s’accolant, des abris précaires fragiles. Une ville mais une ville de bâches, de toiles plastiques, de tôle ondulées, de branches. Des abris bas, des abris pour assis. Des emplacements nus délimités avec des cailloux par les derniers arrivants. Des emplacements en plein soleil et pourtant habités …

Des gens agglomérés, empoussiérés sous le soleil. Des tas de gens en tas. Aucun arbre, la chaleur écrase. La peau ocre du sol et ses cheveux de poussière. La poussière, la poussière …

-       Et quand le wadi déborde ça fait de la boue, une plaine de boue » murmure Salif.

Le grand semble connaître. C’est vrai qu’il a un drôle d’air depuis Nyala et jusque là, il ne disait plus rien. Il désigne une bâtisse en torchis,

-       La mandrassah

-       Y a quand même une école !

-       Tu parles ! Une école ouaih … mais pour ceux qui peuvent payer, précise-t-il acerbe

 

Plus on progresse plus les abris sont serrés et plus ça s’agglutine.

-       Chouf, patron, le souk !

-       Un marché ? mais qui achète, ils ont du flouz ? et on vend quoi ?

-       Ce que les ONG ou la PAM donne. Tout Nyala vient acheter, tu comprends c’est pas cher. C’est les cheikhs, ces pourris qui vendent. Ils détournent. Ils ont des dizaines de cartes d'aide alimentaire. Tu parles c’est facile, ils envoient de faux réfugiés, les sharmuts !

Le grand est crispé, tendu, comme en colère.

-       Tu connais ici ? déjà venu ? 

-       men zaman, ouais ça fait deux ans, y avait encore des arbres 

-       C’est qui tous ces gens ?

-       Surtout des fours, mais y a aussi des Zaghawas, des Masalit, des Dajo, des Bergit. Y a de tout sauf des arabes bien sûr !

-       Pourquoi y sortent pas du camp ? C’est l’enfer ici !

-       Patron Kalma, c’est une prison si tu sors, soit t’es un homme et t’es mort, soit t’es une femme et c’est pire … Y sortent que pour le bois et en groupe … avec bâtons et dagues bien sûr mais c’est risqué très …

-       Mais Fatche ! je comprends pas ! Y a la police, y a l’armée …

-       Tu rigoles ! Ici, c'est la police qui rançonne les gens et viole nos femmes.

 

On dépasse les bureaux de l’union africaine. Deux bérets verts montent la garde. Mimique méprisante du grand

-       et eux ?

-       Eux, des soldats de papiers, ricane Salif

-       T’es sûr que ça va Salif ?

-       Oui ça va, ça va, Ya que ça m’énerve un peu ! Excuse !

-       Tu rigoles, y a de quoi être énervé !

 

Latrines pleines à ciel ouvert. Des rats, citernes vides, plastics, détritus, poussière …

Gamins dépenaillés, regards éteints, gestes désœuvrés, des mouches aux yeux, des lunettes de mouches, des nuées de mouches que personne ne chasse … Gamins sans jeu, sans rire, immobiles …

Hommes debout inutiles, femmes assises silencieuses, regards éteints sous leurs tentes habits. Des noyés, des naufragés sur une plage de poussière, une plage de détritus. Patients du pire, yeux de peur, yeux sur le qui vive, yeux sur le qui survive …

Kalma terminus de la désespérance, neuvième cercle.

Kalma, l’enfer

Je ne savais pas que l’humanité avait une poubelle. Tu peux lire mille fois, on peut te dire mille fois, faut voir pour saisir cette misère.

 

Il faut voir et je vois …

 


Chapitre 6 : la gamine sans nom

 

Salif klaxonne au portail « MSF Belgique ». Loblik nous accueille. Un peu d’eau en visage, un thé et nous rejoignons Maddie à la tente hôpital. Pas de bises bien sûr, sourires rapides et on la suit.

Elle s’arrête près d’une femme et son bébé dont elle est le nid. Main température, grimace, thermoreille, grimace, yeux questions, la mère hausse imperceptiblement les sourcils, deux cachetons. La femme fait très jeune avec son front pur et buté, son nez retroussé, son nez fronté. Elle est maigre cela se devine malgré ses deux larges kangas. Elle n’a pas l’air d’ici, elle est trop claire. Regard interrogatif. Mimiques d’ignorance

-       Arrivées y a trois jours, elle mal en point mais elle s’en sortira, parle pas arabe, s’appelle Helen … la gamine… l’a pas de nom … »

Je chaleureuse un sourire, la femme me laisse prendre le bébé dans les bras. Là j’ai un choc. D’abord j’ai l’impression, malgré son ventre ballon, d’un non poids, ensuite ses couches humides et foncées, puis les yeux vides enfoncés, puis l’apathie. La femme me regarde intensément. Madeline et Jean aussi avec une petite grimace désabusée. Les autres malades aussi mais avec sévérité, presque réprobateurs d’une maladresse que je commettrais. D’habitude, les enfants ça aide. Qu’on soit d’ici ou d’ailleurs, ça participe de la même attention, des mêmes problèmes, du même amour alors ça facilite l’entrée en communion, l’entrée en groupe mais là apparemment non !

Je rends la gamine.

-       Il a quel âge le bébé ?

-       Un bébé, tu rigoles ! elle a trois ou quatre ans

-       Mais les dents, les cheveux

-       Ca se perd …

-       Elle est quand même jolie et puis ça repousse non ?

Madeline se redresse, me regarde sérieusement, semble réfléchir et opte pour un uppercut verbal qui va me défoncer le plexus :

-       Bon écoute, t’excite pas, la gamine, c’est trop tard, elle est foutue, y a plus rien à faire. Trop tard, je te dis, elle en a pour quelques heures, stade terminal … Rien à faire, toute façon, avec ce que j’y ai mis, elle souffre pas … Allez viens !

-       Mais, mais … Maddie, B…. ! Tu peux pas dire …

-       Trop tard, je te dis, elle est foutue. Allez viens !

 

Foutue, terminal, la mort à venir …

Les mots rentrent, les mots t’assomment. Tout à coup la nuit, le froid. Je ne suis pas, je ne la suis pas. Je fixe la petite fille. T’espère quoi, la rallumer ?  La mort là tout près, là qui vient. J’ai déjà vu des morts mais c’était fait, mais c’était des grands, des vieux. La mort à venir, la mort froidement annoncée, je n’accepte pas. Mais c’est quoi, cet endroit ? Une gamine va mourir et c’est normal ! La mort dans ta jeunesse, dans ton confort, dans ton insouciance, la mort n’a pas sa place, elle n’a rien à y faire. Elle est lointaine, presque virtuelle, tant repoussée qu’elle en est oubliée. Ma tête vide refuse. Et puis elle a quatre ans. On ne meurt pas quand on a quatre ans. On ne peut pas mourir. C’est interdit, c’est impossible, ça ne se fait pas. Je ne veux pas, j’ai la nausée, le ventre tord.

Et puis il y a Mad, Maddie, ma Maddie. Elle, laisser tomber ! Tu comprends, c’est Madeline, l’épaisse Madeline, la rassurante Madeline qui parle. Et puis il y a le ton, le phrasé chirurgical, lucide impitoyable, écœurant, révulsant. Avant que de vouloir le faire plus tard de vive voix, tout en moi se révolte. « Un toubib, ça se contente pas d’évaluer les dégâts. »

Je dois faire une gueule ! Jean voit, Jean me met la main sur l’épaule « C’est pas la première, et c’est pas la dernière, tu comprends on est presque habitué » Habitudes, tu parles, ils ont de drôles habitudes, en tout cas pas les miennes, ça sera jamais les miennes…

Madeline s’occupe déjà d’un autre lit, d’un transpirant.

-       Mais bordel, tu … vous faîtes rien… vous ... »

Je m’arrête, le silence m’arrête, on nous regarde, la femme a un léger sourire d’acceptation. Je suis colère, désemparé, déconnecté, j’ai la nausée, le ventre, je sors. J’ai envie de cogner… Mais sur quoi, sur qui …

Je sors. Salif et Jean suivent.

Madeline me lance un regard bleu froid. Elle reste et prodigue des soins utiles à « ceux pour qui ça vaut encore le coup » murmure Jean. Je traduis en ma mauvaise foi « pour ceux qui sont en bonne santé, tu parles d’un toubib !

Dehors je tente de mettre de l’air dans mes poumons. Y a pas trop la place, enfin j’essaie. J’ai le regard opaque, aveuglé, noirci.

Salif me reluque, interrogatif, étonné.  Jean me secoue l’épaule

-       Viens je vais te montrer le puits …

 

Jean parle sans discontinuer, il parle à une ombre. J’en ai rien à cirer de son puits, de sa flotte. Ce qu’il fait noir sous ce soleil, ce qu’il fait froid…

Un type en djelabya armé d’un fort bâton monte la garde.

-       Salam yah Cheikh, mafish muskela ?

-       Colo kwies, ya doctor

-       Je lui ai demandé si y a un problème

-       Ca va j’ai compris, (ton agressif) qu’est-ce qui fout ce type, t’es docteur maintenant ?

-       Pour eux, on est tous docteur, et ces types comme tu dis, ils gardent le puits et les trous de sonde.

 

Une dizaine de galabeyas entourent Jean, manifestement prêts à recevoir des instructions. C’est plus que du respect qu’il lui témoignent.

J’ai la gamine dans la tête, elle l’a envahie. Cette mort annoncée, cette annonce acceptée, ne sont pas de mon monde. Elle me déséquilibre, me dérange, me fait étranger, m’exclus. J’ai la rage contre eux. Je ne suis pas comme eux, je ne veux pas, je ne veux pas accepter, je ne voulais pas savoir. J’ai la rage. Alors Salif me pousse et m’oblige ainsi à me joindre à eux.

Et Jean de nous montrer son œuvre. Ils se penchent, moi simple coup d’œil. Salif apprécie :

-       Ouah ! Chouf, la profondeur, 'aya eamal  ! kayf eamiqa?

-       Ashrin teddawins

-       Ça fait quarante mètres environ, un teddawin c’est la hauteur d’un puisatier les bras tendus, tu comprends ? Et les creuseurs ce sont eux.

-       Remarque qu’ils sont grands pareils

-       Ah bon c’est important ? ma bouche acerbe pleine de fiel

-       Bien sûr, regarde !

 

Salif fait le clown, il veut récupérer son petit blanc qui, et c’est bien la première fois, s’est fait d’absence, d’une absence aigre, acrimonieuse. Cela l’étonne et l’inquiète presque. Son Tiago Francis, il le découvre déstabilisé, concerné par autre chose que son minuscule univers. Alors il fait le clown. Il s’assoit à terre jambe en V et mime le type qui creuse avec un pic entre ses jambes puis tourne sur lui-même..

-       Alors tu vois il faut que le rond soit pareil alors il faut que les jambes soient pareilles. 

Moi je m’en tape de son cirque mais les autres non et les charpentiers lui montrent avec fierté le chadouf et son balancier de cinq mètres dont ils lui tairont, malgré son insistance, la provenance. L’un d’eux, sûrement le cordonnier, lui ouvre la poche en cuir, le delou qui piège à chaque plongée cinq à six litres d’eau. En mon indifférence affichée, en mon absence, Salif assure. Il s’informe de la dagara couronne de branche faisant filtre et empêchant l’ensablement. Ceux qui l’ont fabriquée et posée s’occupent aussi du yassa, le curage.

En temps normal, je serais intéressé, j’aime bien ces techniques. En temps normal je serais admiratif devant tant d’obstination et d’ingéniosité. Tout ça pour trois litres d’eau par jour et par personne – il en faudrait dix- soupire Jean

-       Le puits est tari dès le lever du soleil mais tu vois …

-       Elles attendent quoi, ces femmes de poussière puisqu’il est tari ton puits ?

-       Elles font la queue pour demain. Elles veulent pas se faire piquer leur tour au grand dam de la PAM qui les attendent pour leur filer du savon, du maïs, de l’huile. Tu comprends l’eau, c’est plus important que tout, ça déclenche des bagarres et les cheikhs, ils sont là pour éviter que ça dégénère dans la file.

 

Je comprends mais cela m’indiffère total. Salif me mime une photo en montrant le groupe. Ca m’énerve :

-       Prend-la avec tes yeux ta photo « La photo c’est aram, ça vole l’âme, non ?». Et de toute façon, j’ai pas envie, On n’est pas au zoo ici bo…l ! Une photo et pourquoi pas une de la gamine kelléfoutue, de la gamine kivamourir, juste avant qu’elle meure, une nature pas encore morte, une nature juste avant qu’elle soit morte, une photo pour lui voler l’âme puisqu’elle n’a plus que ça. Faites ch… ! B… !

 

Jean et Salif n’entendent pas, ils ne veulent pas. Les autres ne voient rien, ils ne veulent pas.

A une cinquantaine de mètres, des verdâtres s’agitent. Les soldats se tiennent à l’entour du camp et eux, ne manquent ni d’eau ni de nourriture. Deux d’entre eux s’approchent, gras, martiaux, importants, autoritaires, sur jouant. Sans le vouloir, j’identifie leurs Kalachs, des 56-2. Ils s’approchent et interpellent le groupe « Min, el rawaga, gedide ? ». Jean, sur-jouant à son tour le respect

 « Owa tabid, ya bey ! ».

Tiens me voilà toubib à mon tour,

 

Je voudrais bien …


 

Chapitre 7 : Maddie Shams

 

On passe à la PAM où Madeline qui nous a rejoint persuade l’ingénieur de se déplacer jusqu’au puits et d’y organiser la distribution. Maddie, je la découvre professionnelle, autoritaire. Cela me gène. Jamais un regard autre que médical sur les réfugiés, jamais une marque d’empathie. Cela me fait froid. Et ce qui me gène à ce moment-là, sera dans le futur l’objet de mon plus profond respect et même encore quand on se revoit je ne peux m’empêcher d’être un temps petit garçon piteux.

Cela me gène, son froid professionnalisme. Je suis prêt au mépris. Cela me gène et cela se voit. Elle me murmure :

-       Je l’ai mise sous perf

 

Fatche ! Le ciel redevient bleu, le sable blond, la vie légère. Ils sont comme moi, je suis comme eux. Je m’en veux de leur en avoir voulu.  

-       T’es géniale, t’es plus qu’une fée, trop bien, tu peux pas savoir, et au moins t’as (j’ai failli dire on) essayé

 

Elle me regarde comme on regarde un demeuré et sans transition :

-       Bon, tu pars tôt demain matin, les seize responsables jeunes t’attendent avec Hamid le chef du Comité populaire.

-       M’attendent ?

-       Oui, Hamid est incontournable. On a du lui dire ta venue.  

Je renacle un peu

-       Bon écoute ! Moi, j’ai amené le matos, vous en faîtes ce que vous voulez . Mais moi, …

Mais la petite sous perf, mais ce que Maddie vient de faire, mais l’air ennuyé de Jean mais les yeux réprobateurs de Salif

-       Patron, c’est rien, c’est toi qui apporte, c’est toi qui donne, Normal

-       Bon d’accord, je fais comme vous voulez, tout ce que tu veux, le chauffeur puisatier, tout ce que tu veux le faiseur de puits, tout ce que tu veux la toubib fée

-       Tu comprends Titou, c’est très important. Les jeunes, c’est 35% du camp et ils sont à l’origine de presque toutes les bagarres. Il y a deux semaines, ils en ont tabassé un à mort, un djandjawid.

-       Au fait, le comité populaire ? c’est quoi ça ?

-       Gouvernemental, ils essaient d’encadrer.

-       Tu parles encadrer ! des flics, des recruteurs … marmonne Salif

-       Pas tous, et puis au moins, ils font quelque chose …

 

Ce qu’on apporte me semble dérisoire voire déplacé après ce que je viens de voir, mais pas à eux, les responsables. Dans le local du comité populaire, ils se répartissent avec gravité les maillots, tennis, shorts. Ils essaient le sifflet, ils caressent les ballons, de vrais ballons ! Ils rangent leurs trésors en souriant. Ce camp pourri leur vole l’enfance. Et là, ils la retrouvent un peu. C’est déjà ça ! Ils partent rejoindre leurs districts, en s’autichant, en se traitant de Rooney, de Ricosta, de Zinedine…

Hamid et son importance onctueuse annonce l’organisation d’un tournoi entre les 16 districts du camp. Il me demande la date de mon retour. J’évasive, je n’aime pas ce type et ses mains molles. Salif non plus, Salif méfie … On se quitte poliment. Mad et Jean nous ramènent.

 

J’essaie de me rattraper en parlant de ce puits incroyable.

-       Quand on repasse, je le prendrai en action et en lumière rasante, puis gros plan sur le mécanisme, sur le contre poids, puis ta bande de puisatiers, là tu vois ça serait bien que je les shoote en train de puiser, de curer …

Jean n’est pas dupe mais il joue le jeu. Il gesticule un peu des bras en nous faisant l’historique de la construction. Ses cheveux christiques volent en désordre malgré le bandeau. C’est marrant, quand il marche, il penche moins. Il est tout à ses explications et son corps oublie de claudiquer. Il est tout à ses « comment ils ont fait pour » mais Maddie qui connaît tout ça par cœur :

-       On mange dans une heure, la nuit tombe vite. Jean te passe sa piaule. Il te dira le puits plus tard, ça c’est sûr t’inquiète ! On s’arrange comment pour ton chauffeur ?

-       Salif va passer la nuit avec des gens qu’il connaît, il est un peu du coin…

-       Ah bon, tu es d’où ? le ton est un peu suspicieux

-       Moi, je suis bagarra.

-       du djebel Moun, misseira?

-       non, je suis tchadien

-       Ah ! Bon OK parce que les arabes, hein ! personne n’en veut ici à part … un coup d’œil vers les soldats réguliers ... Pour ta douche, t’as trois litres.

 

On entre dans la concession où on a garé le BJ 70 et là un type, un blanc yeux bleus, jeune, fin, en nage, s’occupe de décharger le véhicule.

-       Mais c’est Alpay ! Tu fais quoi ici, t’es plus à Medani ?

Sans saluer, sans répondre, sans sourire, il me tend un étui. M… ! Le flingue ! J’avais totalement oublié, c’est un apport de l’ambass qui aime se la jouer cowboy. Il me l’a transmis dès qu’il a su le détour probable par la Darb el-arbaïn. Je le dis.

-       Hıyar, planque ça dans ta chambre, personne ne doit savoir … Hamid a failli le voir, t’es complètement dingue !

-       Ca va Alpay ! ça va, il a pas vu, il a pas vu ! Allez, c’est bon ! intervient Maddie

-       Totalement irresponsable, c’est pas vrai ! C’est pas possible ! Y se croit où ? au ball trap ! maugrée le jeune turc

-       Bon on t’attend, trois litres pas plus, Jean tu lui montres ?

-       OK ! cowboy, suis moi ! nazille Jean

 

La piaule est spartiate lit en fer dont les pieds trempent dans des boites de conserve pleine d’eau. C’est pour noyer les scorpions, seules bestioles je crois à ne pas savoir nager. Quatre ou cinq fossilisés par les soins de Jean sont épinglés au mur.

-       Vache ! t’as un noir ? tu l’as chopé où ?

-        L’androctonuss, dans mon tennis gauche, et le jaune, le rodeur mortel dans le droit. Ils adorent ça, les pompes ! Demain matin, oublie pas de les secouer ! Tape fort ! enfin tu sais bien …

Non je ne savais pas …

Moustiquaire, petite table, douche arrosoir, miroir rétroviseur, une chaise à habits. carton faisant office de table de nuit. Le meublé de Jean …

Il récupère sa guitare et me laisse …

Je les rejoins au salon. Alpay est là, redevenu amical.

-       A part le plasma, le matos est là, et demain on amènera le tout à l’hosto sauf bien sûr le sang de bourgogne et la confiture eh ! merci hein ! excuse pour tout à l’heure mais on est un peu sur les nerfs, après ce qui s’est passé un rien et c’est le dérapage assuré. Bon mais j’avoue, j’ai un peu fait brûler la couverture pour une puce et pour l’ambass je ne savais pas, je t’ai fait explosé le citrouille sur la tête. Excuse hein !

-       Tu m’as fait quoi ?

-       Hi hi, Alpay parle franco turc. Il veut dire qu’il en a fait des tonnes et qu’il t’a fait porter le chapeau à tort. En tout cas, il s’excuse …

-       Tu rigoles, c’est moi qui m’excuse j’aurais dû y penser, trop con, mais dis, y a du malt liquide travaillé à l’écossaise planqué entre les deux réservoirs, c’est pour vous bien sûr

-       Ouais ! génial ça fait trois mois qu’on se tape de l’aragui frelaté, ça va faire du bien !

-       Avec modération hein Alpay, je te connais intervient Madeline faussement sévère, et donc légère comme à Khartoum

et lui l’air faussement scandalisé

-       Quoi, qu’est ce que tu sous entends, moi le musulman, moi le tempérant, mécréante !

 

On se retrouve dans leur coin cuisine. Alpay nous sert son mélange aragui anis « presque du raki». Jean y mitonne une galimafrée de chameau et Madeline remue avec application une sauce arachide piment. Je m’étonne de l’absence de personnel.

-       Tu sais le soir on préfère être ensemble entre nous, tu comprends on peut parler librement et puis souvent on part au pieu direct, enfin bon c’est mieux.

C’est de toute évidence leur seul moment de décompression. Je les retrouve tels que je les connais. Les vannes se succèdent. On se traite d’empoisonneuse, on qualifie l’apéro de jus de cafard, on demande si comme d’hab, il faut sortir le burin pour couper la viande …  Je mets la table, c’est ma seule compétence en cuisine, et on s’installe sur des bancs en terre peints à la chaux.

L’aragui, c’est vraiment sérieux, il en faut trois verres pour y déceler le goût de datte. C’est d’abord un sujet puis un formidable facilitateur de conversation et ces gens qui passent leurs vies à en sauver, ne parlent avec un détachement amusé que de préoccupations pratiques, bisbilles entre ONG, combines diverses, tractations et pots de vins, taxes sur les médocs (les miens y échapperont), bricolage d’une perfusion, fabrication d’attelles… J’ai l’impression d’être avec des violonistes qui ne parleraient que de leur corde, de l’acoustique de la salle, du bois de leur instrument, mais jamais de musique.

-       Je suis grâce à Mad devenu spécialiste du redressement des seringues

-       Arrête ! s’esclaffe-t-elle

-       Que j’arrête tu vas voir. Avant-hier madame soi-disant appelée pour un accouchement urgent, a oublié les seringues au fond du stérilisateur. Faut dire que le stérilisaaatooor, c’est une casserole d’eau bouillante. Bref quand on s’en est aperçu, c’étaient des seringues à la Dali

-       Oh ça va et toi quand tu …

-       ….

-       Et au fait, donne-nous un peu de nouvelles de votre bande d’allumés

 

Je m’exécute, je parle du dernier Hash où les lièvres anglais nous ont amené au cimetière à bateau et là c’est Vlyne qui a dû faire le down down, elle qui n’aime pas la bière. J’enchaîne sur le dernier vainqueur du KGB, sur les soirées, le sport, le club, sur le cycle Fellini du CCF et comment Marc L échappe à la censure …

Interrogé sur les deux infirmières qui ont « pété les plombs » je les rassure et en profite :

-       Et au fait, qu’est-ce qui s’est passé ? Elles n’ont rien pu dire. Ca a dû être chaud non ?

-       Chaud, ça c’est le moins qu’on puisse dire. Jean, Alpay et moi, on était à Nyala chez le gouverneur. Elles ont été arrêtées en plein boulot mais attends, plaquées au sol, kalach sur la tempe, poussées à coups de crosse dans leur camion tout ça dans des hurlements sauvages hystériques, tout ça devant les malades… Elles ont pas supporté ce cinéma, faut dire que la formation d’infirmier ça prépare pas à ce genre de situation

-       Mais pourquoi, l’armée s’en prend à vous les ONG ?

-       Ah pourquoi ? On empêche juste par notre présence de laisser les djindjawids nettoyer le camp, comprends bien « nettoyer » (doigts en guillemets) ça veut dire massacrer les « rebelles » (redoigts en guillemets) qui s’y trouvent et mettre la population en coupe réglée. On est des témoins gênants, alors dès qu’ils trouvent un prétexte …

-       Et là, c’était quoi ?

-       Je t’ai déjà dit … non ? Que les jeunes avaient tabassé un djindjawid à mort. Bon, ils en ont profité pour faire le ménage. Camp bouclé, toutes les ONG expulsées. 

-       Mais vous, vous avez pas été virés finalement …

-       Eh non ! Et c’est grâce à notre agronome national, j’ai nommé Maître Alpay, et grâce au gouverneur, crapule notoire mais lui aussi agronome et intéressé. Ils ont un projet de spiruline figure-toi ! 

-       De quoi ?

 

Et Alpay de m’expliquer que la spiruline est une micro-algue super nutritive et qu’on peut la cultiver localement dans le Bahr el Gazal. Il fait prospection, identifie de futurs associés, prend des contacts … pot de vin, pourcentages … et la main d’œuvre ne manquant pas … Pour la boite un très bon coup…

Je commence à comprendre ce que fait Alpay ici. Bien que prototype du jeune loup avec pour principal critère de réussite l’argent, son dynamisme son énergie le rendent fort sympathique. Je le reverrai en Turquie d’abord, en Belgique ensuite affublé de toutes les marques de cette réussite, BMW, i pad etc … Oui, je crois comprendre mais je me gourre, ou plutôt je ne comprends pas tout.

Pour l’heure, il se lève et prend congé, regard complice vers Madeline qui m’explique ou plutôt ne m’explique pas « les affaires ». Jean allume deux photophores puis saisit sa guitare et nous quitte en nous souhaitant la bonne nuit.

En fait, il n’est pas vraiment tard, mais c’est le soleil qui fait l’heure.

 

Chapitre 8 : Hayet, la vie !

 

Nous sortons en terrasse avec à la main, moi un verre d’aragui allongé et elle une bière de ménage … On entend des accords sur la guitare de Jean, des essais de tambours qu’on tend à la flamme, des sons de flûte, tout ça en désordre, les instruments se chamaillent ….

Apparemment, pas que les instruments, ça se chauffe un peu.

-       T’inquiète, c’est tous les soirs pareil ! On choisit les morceaux, on désigne les chanteurs …

-       Ils chantent !!!

-       Et, ils dansent. Jean dit que c’est peut-être ce qu’il fait de mieux ici… Ah ! Ca va commencer

 

Et en effet, des petits coups sec sur le corps de guitare, installent un silence relatif. Ce qui permet à Jean de présenter de sa voix douce le programme du soir. C’est pas possible ce type que je connaissais timide, discret, nonchalant, maladroit de la raquette, il creuse des puits, il répare, il seconde Madeline, il assure la logistique, et maintenant chef de chœur, pour le coup chef d’orchestre.

Jean parle, Jean place les musiciens, bruits de pas, bruits d’installation.

-       Il va commencer par la « symphonie des dunes ». Enfin, c’est moi qui l’appelle comme ça. Prépare-toi au concert du désert …

Re petits coups secs, silence complet. Sa main doit se faire impérieuse.

 

Et dans ce camp de la misère, dans cette poubelle du monde, à dix mètres d’une gamine qui peut-être meurt, de son corps qui peut-être ne veut plus, dans la poussière latérite, dans la soif, dans la faim, dans la promiscuité qu’on oblige à ces gens d’espace, dans la nuit chaude de la fournaise du jour, dans ce temple de la désolation … La musique,

La musique enlevée joyeuse, la musique jaillit…

Les tambours d’abord seuls. Leur crescendo rapproche le bruit rythmé puis l’éloigne en diminuant l’intensité. Les tambours font ainsi vagues lentes, vagues misère, vagues inexorables. Et quand la misère se retire sans disparaître tout à fait, des solos de rababas, des solos de flûte et leurs notes d’espoir.

La vague tambour revient puis s’éloigne sur la pointe des doigts. La lyre du darfur fait alors l’oiseau et nettoie de ses trilles l’air du temps.

Tiago, l’inconsistant est scotché. Tiago le touriste ferme les yeux et se laisse porter.  La musique lui transforme l’espace et distors le moment. La musique le rend, tant qu’elle dure, amnésique de la misère…

Fin de la première partie … trépignement, claquement de doigts …

-       Mais, dis ! j’y connais rien mais ça ressemble pas beaucoup à la musique arabe on dirait de l’afro beat non ?

-       Ch’ais pas, ça vient du sud, mais ils ont des morceaux à eux aussi

-       Et pour les instruments, comment ils font ?

-       Tu sais, le Jean il a des mains en or. Ils ont bricolé des flûtes, des lyres, les Tayr el Sayd (oiseaux du Darfur) des rababas, des tambours.

-       La vache, ce mec !

 

Jean s’éclaircit la voix. Deux trois ordres … Bruits de pas, on se replace …

Ca repart, se rajoutent les voix. Je suis subjugué. Les instruments se font de plus en plus discrets, les voix de plus en plus en avant … deuxième arrêt, bruit de rangement, je crois que c’est fini, vais pour me lever …

Maddie, les yeux fermés, murmure

-       Attends Titou, ma préférée ! la leur … Ecoute !

Les instruments se sont tus. Les tambours se sont tus. Seul le silence de la nuit pour habiller le chant. S’élève alors dans l’obscurité étoilée, une plainte rageuse et claire. Trois notes croissantes portent une phrase féminine « ana tabana » (je suis fatiguée). La voix monte au ciel, une autre en canon la poursuit, puis une autre continuant la plainte, continuant ce cri. Les fusées sonores se succèdent et illuminent le silence du ciel. Appels désespérés gagnant le ciel, plaintes perdues dans cette immensité …

Et quand le cri retombe, les hommes font respons « erna taban », (on en a marre), et leurs voix, elles, restent basses, restent en terre, tremblent la terre.

Dieu que c’est beau !

Et cela dure rythmé, scandé. Cela dure dure. Tout y passe :

 

Les filles, les femmes :

L’eau pourrie et l’eau boueuse, mais l’eau des yeux des enfants,

la faim les ventres vides mais les dents blanches des enfants,

L’ocre la poussière la boue, mais le doré de la peau des enfants,

les garçons, les hommes :

le soleil mais il ne voit pas l’ombre,

les tueurs mais on n’a pas d’arme,

les djendjawid mais on aura la vengeance

 

Les voix rebondissent sur les étoiles. Ce cristal sonore éclate à la nuit et la ralentit. Cela dure dure … Trop court.

Le silence nous revient, nous ramène. Des rires clairs, des youyous, des claquements de doigts. Je me secoue.

-       Mais c’est pas vrai ! Des filles qui chantent dans cet enfer …

Je me lève, je veux applaudir, il me faut bouger, je veux voir …

-       Reste-là Titou, faut pas déranger …

-       …

-       Tu sais même les malades entendent …

Pourquoi elle dit ça ? Et la gamine aussi, elle entend ?  Je la regarde, je ne sais pas si moi…  mais elle c’est sûr, il y a des larmes. Je lui prends la main

-       Vous êtes incroyables !

-       C’est elles, ce sont eux qui le sont

 

On se tait. Je ne sais ce à quoi elle pense. Pour ma part, ce n’est pas brillant. Je me sens parasite, inutile, inconvenant avec mon « fenêtre sur cour», mes ballons, mes maillots alors qu’eux, ils allument la vie, ils l’allument tranquillement naturellement. Pour moi, une étape d’un voyage presque d’agrément, pour eux un champ de bataille permanent et quotidien. Ils agissent, je m’agite. Ils font des choix, je les évite.

Je crois qu’elle sent mon trouble. Elle me secoue la main, de la sienne que j’ai oubliée de lâcher « si tu allais m’en chercher une et ressers-toi hein ! ».

La conversation se fait plus personnelle.  On se raconte un peu enfin surtout elle, les études, MSF Belgique et puis ici leur futur toujours très proche. Elle me parle de Jean.

-       Finalement, c’est peut-être lui qui a raison avec sa musique, Il dit que tant que cette saloperie ne les empêchera pas de créer, de chanter, de jouer, tout n’est pas foutu. Tiens au fait, il veut enregistrer ce qu’ils font.

-       Ah ! C’est pour ça le magnéto, c’est un UHER, un bon. 

On reparle des deux infirmières

-       C’est vrai qu’ici, faut des gens solides prêts 

-       Tu sais Titou, faut comprendre, on n’est jamais prêt à ça. Déjà, le pire est toujours possible, alors on pare au plus pressé au plus possible. On fait avec ce qu’on a, ou avec ce qu’on espère avoir …

-       C’est quoi les maladies les plus répandues, je t’ennuie pas avec mes questions à la con ?

-       Mais non Titou … On traite beaucoup de cas de dysenterie. Ici c’est grave avec le manque forcé d’hygiène, le peu d’eau et sa mauvaise qualité, le manque de bois …

-       Et tu fais comment ?

-       Ben ! Jean a fabriqué un four solaire et avec ça il nous fournit en eau bouillie, qu’il réoxygène en remuant. On les alimente régulièrement et généralement ça suffit.

-       Mais ce mec, c’est un trésor !

-       Ca tu peux le dire, Alpay le traite de tête d’araignée

-       De tête d’araîgnée ?

-       Hi Hi, c’est turc, les araignées aiment les vieilles maisons et Jean il aime réparer les vieux truc, téléphones, ordinateur, radio. Même son four il l’a fait avec de la récup mais tu sais il est aussi herboriste et chimiste

-       Ah bon … ! ?

-       Eh oui ! Tu vois y a pas mal de palu alors Alpay et lui sont allés voir les toubibs chinois de la CNPC, la compagnie pétrolière. Ils leur ont filé des feuilles d’armoise et ils en font une tisane et figure-toi ça marche. Alpay en a même planté. Je le soupçonne d’avoir sa petite idée

-       Et le chimiste ?

-       Alors là on est scotché, les chinois lui ont donné de l’antimoine, ne me demande pas ce que c’est hein ! Ils lui ont montré comment le préparer. Il en fait une espèce de poudre. Il le mélange à un peu d’aragi, mais ça hein ! la ferme ! et on utilise ce truc contre la bilharziose.

-       Et ça marche ?

-       Pas mal, moins bien que l’armoise pour le palu mais ouais ça marche et de toute façon avant qu’on ait du praziquantel …

-       Et avec ça, vous traitez combien de cas par jour ?

-       Une cinquantaine, on compte pas tu sais, c’est à la demande, on est obligé de se disperser …

-       Les urgences du désert, c’est dingue !

-       Ca tu l’as dit ! Et on est à l’opposé de l’acharnement thérapeutique. Ici, les soins c’est du luxe et c’est sûr quand t’arrives de chez nous c’est dur à encaisser. D’ailleurs, on s’était un peu engueulé à ce sujet mais si en plus tu te fais sortir manu militari …

 

Un long silence, on écoute la nuit, je pense à la gamine, elle aussi:

-       Tu sais Titou, la petite, elle est au-delà. Je pense pas qu’elle passera la nuit. Enfin je veux dire, j’en suis sûre … La perf, je regrette pas bien sûr, mais inutile … c’était pour toi ou par acquis de … elle est au delà quoi ! tu comprends …

-       M.. ! Au delà de quoi ?

-       Comment te dire, si je te parle de kwashiorkor, tu vas pas capter bien sûr. Voilà, c’est la faim, elle est au delà du mur de la faim. A partir de ce mur le corps se nourrit de lui-même et quand le processus est engagé …

-       Tu crois, y a pas une chance ? Même une petite … Dis-moi que si !  M… ! Tant qu’il y a de la vie …

-       Y en a si peu de vie dans ce corps, mais bon, un miracle peut-être, mais ici, j’en ai pas encore vu de miracle … 

-       …

-       Bon dis demain y a école. T’as tout ce qui faut ?

 

Bisous du soir, je reste un peu. Je ne suis pas très fier.

 

Le lendemain, Salif me réveille. Il a les yeux rouges.

-       Alors patron, ça va mieux non ?

-       Pas vraiment non !

-       Pourtant, Ma doctor, elle a …

-       Je t’expliquerai, j’arrive

Petit dej, fassolia, café pipi de chat, thé mangue.

Madeline va faire sa tournée. Non, je ne l’accompagne pas, pas très envie de constater un décès, de commencer la journée avec le décès d’une gamine de quatre ans. Je dis à Salif … la petite … le mur de la faim …

Normalement c’est l’heure …

Pourtant, inconsciemment je crois, on tarde, inconsciemment on attend le retour de Mad. On refait le chargement et on stabilise la place de Rhatim. Il n’en est pas trop besoin puisque l’étape est ultra courte et que Rhatim n’est pas là, mais … on tarde quoi !   

Et puis bon, on a rendez-vous, faut partir …

 

A la sortie nord du camp, contrôle suspicieux de l’armée très régulière. Salif fait le fourbe, discute, sourit, sort deux vannes, moi bien sûr je ne comprends rien les français sont monoglottes, c’est bien connu …

Le pick up MSF nous rejoint. Tiens pas prévu !

En descend Madeline.

Elle s’appuie à ma portière, ses yeux brillent :

 

-       Juste pour te dire, elle est pas morte !

 

 

 

Chapitre 9 : Kobbe

 

Vu l’état de Salif, je décide de prendre le volant. Ce n’est pas loin une quinzaine de bornes. Je les avale au rythme « elle est pas morte ». Maddie n’a pas dit qu’elle était vivante mais bon, elle n’est pas morte. C’est déjà ça ! Avant de décoller, le grand a décrété

-       Si elle vit, et elle vivra inchallah, on l’appelleraHayet,la vie !

Maddie et Jean ont approuvé.

Gravement …

 

A Nyala, on est attendu, tout ce qui se fait de francophone plus quelques officiels. Rhatim a bien fait les choses et c’est lui qui mène la danse puisque je ne suis là qu’en tant que conseiller. Quelques discours plus loin, sans aucuns bâillements, on envisage le projet. Les gens semblent lointains, poliment concernés. Je m’en tape, je suis content. Tu entends Hayet, je suis content…

On passe une courte soirée avec la bande de profs qui nous assurent que la piste jusqu’à El Fasher est redevenue praticable mais qu’il y a pas mal de barrages. Il faut compter au moins six heures.

  L’hôtel est du même standing que celui d’El Obeid, Ah punaises ! Nuit agitée donc et départ vers El Fasher. Quelques check-up sauvages nous retardent et je m’aperçois que Rhatim et Salif se répartissent les « formalités » suivant qui fait barrage. Quelques photos souvenir souvenir, sur djemel Marah et sur des camions bus surchargés qui nous saluent joyeusement.

Salif serre les dents quand on croise des méharis en arme, des cavaliers en khalach « les chevaux ce sont des Dongola, y a pas meilleur » murmure-t-il.

Le sourire de Khatim s’efface quand on doubledes pick up plein de turbans en arme entourés de motos jawa. Leurs pilotes ont le dos barré de fusils d’assaut. Le trafic a bien repris entre Nyala et El Fasher mais il est de toute évidence très militarisé.

Mon zoom 70 300 m’a permis de prendre discret et de loin des photos des kalach. J’ai aussi en boite un khawad monté sur un pick up toyot. Sur les conseils du grand, quand je shoote, je planque l’appareil dans une serviette « rod ballak patron, fais gaffe, je sais c’est important mais fais gaffe » Khatim est un peu crispé.

L’accueil à El Fasher est succinct. Trois profs nous amènent à l’hôtel et nous quittent. C’est étonnant et mes deux compagnons partent, chacun de leur côté, aux renseignements me laissant avec les cafards de l’hôtel. Je l’ai un peu moi le cafard !

Les nouvelles qu’ils rapporteront le lendemain matin, attaque de l’aéroport par des rebelles, pénurie généralisée, climat d’insécurité, expliquent en grande partie le manque d’empressement à notre égard, surtout au mien, l’étranger. Les gens ont autre chose à penser que la création d’un centre. On fera donc, en ce qui me concerne service minimum à savoir un entretien avec le directeur de l’éducation, une visite d’école. Je m’ennuie sévère…

Retour tôt à l’hôtel où on retrouve un Salif, fier de lui et radieux. Il est apparemment plus qu’un peu du pays puisqu’il a déniché une réserve de carburant de contrebande et donc plus cher. Si je suis toujours d’accord, et le bandit sait très bien que je le suis, il fera les pleins cette nuit. Ce qui va nous permettre comme prévu et promis si on trouvait du diesel, d’aller faire un tour sur la piste des quarante jours.

Il m’apprend que si tout va bien, on y rejoindra son frère.

 

Rhatim ne viendra pas. Il prétexte d’inspections à faire, en fait il n’aime pas le désert, cette immensité non balisée lui fait peur. Mais qu’on y aille, ça l’arrange, deux trois jours de frais de mission de plus …

Le lendemain, nous partons donc sans lui à Kobbe, l’antique capitale du Darfur dont les seuls habitants périodiques sont des archéologues autrichiens avec qui nous comptons passer la soirée.

Sauf qu’à notre arrivée, Ahmed le gardien nous apprend que, cela fait cinq jours que les rawaga sont partis sous escorte.  Je traîne un peu mais bon ! Y a pas grand chose à voir, surtout quand on est aussi sachant que moi en matière archéologique.

Salif entre en parole avec le gardien. Je leur demande s’il est encore temps de rejoindre le puits de Sweini,un des points possibles de rencontre avec son frère. Ahmed se récrie dit qu’il est trop tard qu’il ne faut absolument pas rouler de nuit. « Inta aref ya Salif ! » Oui, Salif sait et il voit bien que le gardien s’ennuie. Celui-ci nous invite à partager les lieux et le repas. « Edfadal… Techerafna ya sadik, …  béti betac »

-       Patron, il est presque tard. On a crevé deux fois, on n’a plus qu’une roue de secours disponible … Je crois qu’il nous vaut mieux rester 

-       Et ton frère ? 

-       Il est passé, il y a deux jours, aujourd’hui il a du dépasser Sweini, mais il va rester trois quatre jours à l’oasis de la lune, la waha hilal, on le rejoindra là-bas. Avec El Obeid, ça nous fera que deux jours de retard, par rapport à l’ambass je veux dire, ça va non ? …  

 

  Depuis notre rencontre fortuite au resto indien où il faisait la plonge et un peu le service, Salif ne cesse de m’étonner. Son parfait français, le fait qu’il sache conduire firent que je lui proposais ce poste de garçon de course pas bien payé bien sûr mais plus qu’au resto et c’était provisoire. Il m’appela patron au début pour jouer à l’obséquieux, puis cela s’est cicatrisé, c’est devenu un diminutif. Plus tard exfiltré en Belgique, il aura du mal à supprimer cette habitude langagière, et il ne l’utilise plus maintenant que comme rappel de ce temps-là. Très vite, sa bonne humeur, son humour, sa gentillesse, sa disponibilité, sa vivacité, firent qu’on devint inséparables, et lui pour moi indispensable. Ses fonctions furent naturellement et rapidement élargies, logistique, traducteur, et même partenaire de jeu. Il s’amusait aussi à améliorer mon arabe de cuisine et me le transcrivait en français. On me le jalousait et je craignais tout en le souhaitant quand même un peu, qu’on me le détournât. Je m’arrangeais donc pour doubler ses émoluments et les compléter par des petits boulots supplémentaires. Mais je crois que sa décision de rester a été surtout motivée par des tresses charmantes et des yeux de vachette. Elle était au service d’un vieux couple anglais qui étaient, et c’était pour lui une de mes plus grandes qualités, de mes amis.

 

Ce soir-là, on a commencé par « faire nos chambres » : comprendre décoller les pneus en roulant sur le bord des roues crevées, les démonter, retirer les épines, allumer des rustines au phosphore, remonter, regonfler à la main, pression réduite puisque demain c’est du sable. Pendant ce temps, Ahmed nous ouvre deux containers aménagés parfaitement propres et rangés. Cela nous changera des hôtels cafards punaises. Puis il nous prépare une décoction de pétales, du carcadé. Il nous explique qu’avant, y a pas longtemps en fait, il avait un champ d’hibiscus plus au nord dans le wadi howar et qu’ils en vivaient lui et sa famille. Les djandjawids lui ont tout pris, chevaux, charrette, outils. Alors il ne peut plus cultiver et de toute façon, il ne pourrait pas amener au marché et de toute façon y a plus de marché.

Il nous raconte sa première rencontre avec Christoph et Victoria. Totalement désœuvré, il a été intrigué et attiré par le comportement bizarre de rawagas qui ramassaient avec précaution des cailloux sur un monticule. Ils lui ont demandé s’il connaissait d’autres endroits similaires dans le coin. Il a ainsi été d’abord leur source d’info puis ils l’ont officiellement engagé et nous comprenons qu’il a, en fait, plusieurs casquettes, homme de confiance, informateur, gardien, agent d’entretien… Il nous montre fièrement le contrat à l’entête de la SFDAS (Section Française de la Direction des Antiquités du Soudan). On promet d’aller saluer les rawagas de sa part et de les rassurer sur l’état du campement. 

Son champ ne produit plus que de ci de là et par habitude. Il propose à Salif d’y faire, le lendemain, cueillette et lui en indique la localisation. Ce fut long puisqu’il leur a fallu trier et mettre leurs repères en commun.

L’homme à tout faire est aussi cuistot et après avoir dégusté son fasouliya d’haricots blancs agrémenté d’une sauce taghaliya mélangeant gombo et ail pilé, il est qualifié de tabbax el Akbar, roi des cuisiniers.

La nuit se penche puis tombe.

Je pense à la gamine. Je vois Ahmeh qui n’a plus rien et qui nous l’offre. Je vois Ahmed qui après salutations du soir de ses dents blanches part dans l’obscurité. Je vois Ahmed son hospitalité viscérale, son sourire chaleureux, ses yeux quand il parle de sa famille. Je pense à Kalma. J’observe Salif, sympa, doux. Je vois Salif calme, sûr de lui. Je vois Salif, son humour, son détachement. Je pense à Kalma, à la gamine. Je vois Rhatim le calme. Je vois son sourire perpétuel. Je vois les soudanais pacifistes sans haine qui aiment tant la parole. Je pense aux djandjawid. Je vois la gamine, je pense à cette foutue guerre. Je sens la nuit le calme la paix, je pense à la haine, je vois la gamine. Je vois la misère, toute cette misère.  Ca me fout en pétard :

-       Tu sais grand, j’y comprends pas grand chose à ton pays. je comprends pas grand chose à ses massacres … à cette guerre p…g ! Je comprends pas pourquoi vous êtes toujours en train de vous mettre des piles alors que vous avez de tout. Le Soudan ça doit être le seul pays à avoir un ministre de la paix non ?  De dieu, d’abord le sud, déjà, je comprends même pas pourquoi. Tu dis quoi toi ?

 

Salif est un peu surpris. Il le connaît son « patron ». Il connaît son insouciance, sa légèreté, son imperméabilité aux choses dérangeantes…

Sa réaction à la mort annoncée de la petite fille, il l’avait mise sur une espèce de choc culturel « nous la mort, on connaît, elle nous accompagne, on l’accepte mais eux non, on dirait qu’ils ont oublié qu’on ne peut pas vivre sans mourir ! ». Cette émotion, il l’avait mise sur le compte de son formatage occidental. Il avait pensé que ça lui passerait vite fait.

Et puis maintenant, cette question …

 


Chapitre 10 : les Djandjawids

 

Bon, il va répondre oui ou M… ? C’est quand même pas difficile la vie, quelques amis, une Francès, des soirées pour se plaire, un boulot pas trop prenant, du sport tant qu’on peut, de la musique, de la bière … c’est à la portée de tout le monde. Et au lieu de ça, mais c’est vrai quoi ! Pourquoi ils se chicornent ? Et en plus, il fait toujours beau … Bon ! il va répondre oui ou …

-       Bon, le sud, tu m’expliques, je t’avertis je vais pas te lâcher

-       Le sud, patron tu sais bien. Tu les entends bien au bureau, « On a rien contre les sudistes, du moment qu’ils sont musulmans »

-       Vache, Salif, les guerres de religion c’est fini ça fait longtemps. Tu vas pas me zigouiller parce que chuis pas musulman. Vache ! faut que je te planque le flingue et puis j’ai vu que tu crachais pas sur l’aragi, au fait il est où ? et Anelli tu vas l’éviter parce qu’elle est catho. Mécréant !

 

Salif se marre en remplissant son verre de thé noir

-       Tu rigoles mais t’as raison patron, y a musulman et musulman. Je m’en tape qu’Anelli et toi, vous soyez pas musulmans, du moment que vous croyez en Dieu. El Kitab, le livre, nous rassemble, et la plupart des gens pensent comme ça, Rhatim le premier. Tu comprends c’est pas la religion, c’est ce qu’ils en font et pourquoi ? et des deux côtés hein !

Je crois que ce n’est pas le moment de faire part de mon athéisme ou plutôt de ma totale indifférence en matière religieuse.

Je continue de l’auticher …

-       Bon mais ces gens comme tu dis, c’est vous qui les avez choisis, Nimeyri en premier non ?

-       Tu parles « choisis » ! Nimeyri, coup d’état, Bachir coup d’état mais Nimeyri, ça a été le pire. Pour garder le pouvoir, pour se faire bien voir de l’Arabie saoudite et des frères musl soudanais, il a imposé la sharia dans tout le pays, et il a enlevé l’autonomie au sud, d’où la guerre et tout ça pour voler, c’est pas moi qui le dis, pour voler le pétrole et l’eau du sadd

-       Du quoi ?

-       Du saad, le Bahr al Jabal, ça veut dire barrière, c’est des marais, le canal de Jonglei t’as entendu parler non ?

-       C’était pas une bonne idée, canaliser le nil blanc, assécher les marais, les rendre fertiles et en même temps, récupérer l’eau pour là où y en a besoin. Ca paraît gagnant gagnant non ?

-       Ecoute patron, je sais pas si c’est bien, mais les prédicateurs, y z ont dit que les muslems voulaient leur piquer l’eau, leur piquer la vie. Tu vois quand je te dis, des deux côtés c’est pareil …

-       De toute façon, l’ambass m’a dit qu’un accord avec Garang et son SPLA, est imminent et que normalement …

 

Il m’interrompt d’un haussement d’épaule.

-       Bon écoute, déjà même si le sud devient autonome voire indépendant il y a trop d’intérêt, pétrole, flotte pour que ça s’arrête. Garang est fragile et tout le monde sait ici que le sud ne tient que sur lui et tout le monde sait qu’il est pas éternel si tu vois ce que je veux dire. Mais ça c’est le sud, c’est pas chez moi …

 

Salif se lève, s’étire regarde la lune.

Et ho ! ça m’intéresse ce qu’il dit. Et puis je n’ai pas sommeil. Et puis j’ai rien à faire. Il va pas aller au pieu si vite. Je réalimente le feu, remue le thé, vais chercher l’aragi. Je nous sers. Le grand va prendre deux couvertures et se rasseoit.

Je le relance :

-       Chez toi, au Darfur tu veux dire. Ben, c’est pas mieux non ? Pourquoi vous vous chicornez, y a même pas de pétrole …

-       Détrompe-toi, y a du pétrole et du gaz et c’est même les chinois qui ont les concessions mais t’as raison c’est pas là le muskela. Le problème, c’est que les états du nord piquent toutes les ressources et partagent pas le gâteau. Et donc, les jeunes surtout les jeunes mais pas qu’eux, se rebellent. L’Armée de libération, c’est eux. Et ils sont très liés au SPLA de Garang. Et ça, c’est sûr, ça leur fout la trouille au gens de Khartoum cette association de nous les Noirs de l’Ouest et du Sud négro … du sud un jour indépendant… du sud surtout pétrolier et donc riche …

-       Noir, négro, y a pas un peu de racisme là-dedans, et toi t’es quoi là-dedans ? Oh ! Salif excuse-moi !

 

Oui, « excuse-moi », parce que je le sens un peu tendu un peu vexé, un peu déçu par ma légèreté alors que ce doit être la première fois que je l’entends parler si sérieusement. Et en plus, bougre d’idiot, c’est toi qui as commencé. Je m’en veux. Je le sers …

-       Je veux dire comme t’es d’ici, t’es pour, t’es contre les rebelles enfin t’es pas obligé de répondre et puis tu sais bien moi, chuis daltonien. Blanc, noir, jaune, rouge tu sais bien, je m’en tape complet

 

Il hoche légèrement la tête, boit une gorgée, écoute la nuit

-       Oui, je sais … Mais ici, on est tous le nègre de quelqu’un … Et pour les djanjawids on est des esclaves des Abids et nos femmes des servantes des Khadimats.

-       C’est quoi, en fait les djandjawids, je sais c’est des salopards des voleurs, des tueurs, des violeurs des … mais ils viennent d’où, enfin qu’est-ce qui les motive, pourquoi y font ça ?

-       Bon patron, faut que tu comprennes qu’ici t’es dans la maison des furs, le Dar fur … Et les furs sont généralement sédentaires cultivateurs et proprio. Mais il y a aussi des nomades, des éleveurs et eux se disent arabes

-       Arabes ? Ils sont arabes ?

-       Pas plus que moi, mais ils s’inventent un ancêtre arabe, s’inventent une lignée. Pas tous hein ! mais la plupart font ça. Ils se déclarent nomades et donc forcément supérieurs et tu sais que depuis Habyl et Gabyl …

-       Abel et Cain, mais dis à l’occurrence, c’est l’agriculteur qui tue le nomade ?

Mais vache Titou, laisse-le parler. Arrête de ramener ta petite science…

-       Ecoute, je veux dire, ça peut s’arranger ces choses là, non ? Ch’ais pas moi, faire des accords, se partager la flotte …

-       Et c’est ce qui se faisait jusqu’à la grande sécheresse. Mais même maintenant, ça se négocierait, si y avait pas les djandjawid justement. 

-       Ah nous y voilà, alors ces salopards ?

-       Les cavaliers du diable, ou les diables à cheval ? Eux s’appellent des fursans, c’est des milices payées et armées, en secret mais tout le monde le sait, par le gouvernement.

-       Des supplétifs, comme dit l’ambass

-       Je sais pas mais si ça veut dire des supplémentaires, je peux te dire que non. C’est eux qui font le travail.  Et en plus, le gouvernement les laisse se payer sur la bête, sur nous quoi ! Au début c’était des misseira du djebel Moun, mais maintenant y a de tout. N’importe qui veut se faire de l’argent facile tu te joins à une bande. Mais je t’en ai montré. Ils rôdent autour du camp.

-       Mais, quand y aura plus de villages, y aura plus rien à voler, plus rien à vendre

-       Restera toujours les gens

-       Quoi ! Tu veux pas dire …

-       Si Francis, des Abid, des Khadimat …

 

Ses dernières paroles dans un murmure sec triste, je le devine plus que concerné, plus que sachant. Il se ferme. On écoute le silence, la nuit, le froid, le ciel blanc d’étoiles, le silence, le froid.

Salif alimente le feu … le fixe. Dans sa tête ça a l’air de remuer.

Deux trois coups d’œil à ma personne, comme s’il me découvrait, comme s’il me jaugeait. Un regard plus appuyé. Regrette-t-il de s’être un peu laisser aller ?

 

 

Accroupi genoux aux épaules, immobile, il refixe les flammes, il n’est plus là.

-       Dis Salif?

-       Oui, patron

-       Non, rien, excuse …

 

Moment suspendu, dans le feu m’apparaît la flamme légère de la gamine, ses yeux vides …

Et pourtant, plus fort que tout,

et pourtant l’espérance…

 


Chapitre 11 : L’encre du savant

 

Le lendemain, boussole plein est, la piste qui disparaît parfois ou qui devient extrêmement large tellement large que c’est en fait du hors piste. La piste disparaît et Salif ne regarde jamais la carte ni la boussole ou alors avec un petite mimique presque méprisante.

-       Tu vois la frise orange là-bas ?

-       Ouai ouais, peut-être

-       C’est le wadi howar, l’ancien Nil jaune

-       Le Nil jaune ?

-       Ouais les pères disaient qu’il y a 7 à 8000 ans, le désert c’était pas le désert et qu’il était traversé par un affluent du Nil.

Il n’en finit pas de m’espanter. Il ne m’avait jamais parlé de sa connaissance du terrain, de son expérience évidente de nomade.

-       Mais vache comment tu fais pour te repérer ?

-       Mais patron, avec l’épaule

-       Avec l’épaule ? T’as une boussole dans l’épaule ?

-       Non, mais elle fait de l’ombre et l’ombre me montre. Bien sûr, en roulant je fais avec celle de la voiture …

-       Bien sûr, mais bien sûr, c’est évident. Bon je range tout ça et me fie à ton épaule, tu descends dans le wadi ?

-       Ouais, à cette saison, c’est pas dangereux mais à la saison des pluies qui d’ailleurs va pas tarder, ce truc complètement sec maintenant, ça peut te rouler des montagnes de moya que je te dis pas. Le champ d’Ahmed doit pas être très loin

-       C’est quoi, cette bouteille de Périer

-       Ah ça, c’est un baobab chacal, les pères l’appelaient la rose du désert. Joba faisait des médocs avec sa sève. Voilà le champ d’Ahmed. Dis patron, y a de tout par ici, Y a pas que des hibiscus, on a le temps, on va faire les chasseurs cueilleurs comme ils disaient à l’école.

 

On range la voiture sous le parasol d’un acacia, l’arbre du désert. Il est un peu déplumé puisque les chameaux lui ont boulotté les feuilles faisant perdre à son ombre de son efficacité, mais bon c’est mieux que pas …

-       Et tu sais patron, c’est vraiment l’arbre du désert, l’arbre à tout faire, les vaches bouffent ses fruits haricots, on se chauffe avec les branches tombées et t’as vu le chadouf…

 

D’abord les hibiscus. Salif en cueille des pétales rouges et roses pour le carcadé du soir, et coupe deux ou trois plants pour un éventuel bongo. Il désigne un arbuste …

-       Nous on dit un toumfafia, les pères disaient turjât ou pommier de sodome. Achta en mélangeait les fruits séchés avec du beurre, ça soigne la teigne et les problèmes de peau.

-       Mais dis, les fruits, ça te fait penser à rien ?

-       Hi ! hi ! les blancs l’appellent le roustonnier. Ongour disait qu’il était trace d’ancien campement, je vais voir s’il y a du miel …

 

Fatche, je viens de planter ma chaussure à un drôle de truc qui rampe plein d’aiguille.

-       C’est quoi, cette vacherie ?

-       Le pères l’appelaient croix de malte. ça peut crever un pneu tu sais ! Um Hassan disait en riant le fruit pour faire des enfants et qu’on comprendrait plus tard. 

 

Salif ramasse des orobanches, ça ressemble à des asperges. Je flanque un coup de pied dans une coloquinte.

-       On peut en prendre pour les graines, je les ferai griller, c’est bon. Pour quand le ventre bloquait, Joba faisait sêcher la pulpe…

Le grand se gratte la tête et murmure

-       Joba ou ummi, je sais plus …

et plus fort

-       En tout cas je peux te dire ça débloque. 

Salif, fouille avec son bâton le pied d’un arbuste.

-       Hé, tu fais le klebs

-       Hi, Hi ! Ca, espèce de rawaga ignare, ça c’est l’arbre à dent, un arak

Le grand déterre une racine qu’il fera bouillir pour faire des meswak, des tiges brosse à dents

-       C’est bien mieux que vos dentifrices. Um Halima avait une bassine exprès pour ça.

 

On rassemble notre récolte et on la range à l’arrière, on charge sur le toit des branches d’acacia (je suppose) charriées à la dernière crue. Et en remontant :

-       Achta, Um Hassan, Um Halime, Joba c’est qui tous ces gens, ta famille ? 

-       Ma grand-mère, ma mère c’est leurs noms. Enfin c’était …

C’est la première fois qu’à part son frère, il fait allusion à sa famille. Le grand s’est fait lointain, il ne dira plus rien jusqu’à Sweini. En revanche, j’ai droit à des coups d’œil appuyés suivi de froncements de sourcil. Et moi, toujours cette impression d’être jaugé, soupesé. Jugé ?

 

Le puits est à sec, ce qui explique peut-être qu’on est seuls.On s’installe, on fait nos chambres, on fait du feu. Salif prépare le carcadé et rate complètement le bongo d’hibiscus « Pauvre Tinelli ! t’es pas encore bon à marier »

Mais Ahmed nous a donné dans une tinette assez de fasouliya à la taghaliya pour nourrir quinze personnes (j’exagère). Donc repas silence puis on sort l’aragi d’Alpay qu’on mélange pour voir au carcadé.

Depuis Sweini, le grand est un peu bizarre, comme préoccupé, comme indécis …

-       Ca va Salif, un problème ?

-       …

-       Bon d’accord, j’ai rien dit, t’es bon à marier … Pour le bongo, je dirai pas à Tinelli 

 

Il sourit mais en retard. Il met les deux mains en prière sur son verre et fixe le mélange rose carcadé aragui. Vache qu’est-ce qu’il a ? On dirait qu’il hésite à dire, ou qu’il se prépare … Il inspire fortement puis :

-       Ce que je vais te dire patron, je l’ai jamais dit

-       Oui, grand ?

-       Alors, faudra pas … C’est vraiment perso …

-       Salif, t’es pas obligé, on peut attendre

-       Non patron, ce soir faut que ça sorte, tu comprends, c’est perso, mais faut que ça sorte

-       Ecoute grand, ana uqsim je te jure. Ca restera entre nous. Wallah al Adhim. Je jure, je te jure… T’inquiète …

Mais vache qu’est-ce qu’il a, mon Salif. Il me regarde pensif comme s’il regrettait déjà, comme s’il hésitait encore. Ses yeux vont au loin. Il se lance.

-       Je suis né à Mayba. Il y a 22 ans. Ma mère, Achta …

Premier arrêt.

-       Vache grand, tu sais que t’as mon âge. Oh excuse … Vas-y !  Continue

Apparemment c’est dur, comme une blessure qu’on ouvre, comme une plaie qu’on soigne. Puis sa voix sort … difficilement comme un ruisseau qui bute, un ruisseau contrarié par toute sorte d’obstacle. Sa voix reste intérieure, sourde, saccadée…

 

Il raconte sa vie. Il se la raconte plus qu’il ne me la raconte. Il parle de son enfance à Mayba.

Ongour, son père, son abouna. Achta sa mère, son ummi … Ongour Hassan, l’homme que tous appelaient l’ubuntu, le grand humain, son père nomade sédentarisé à la suite d’une chute de chameau, son père, marabout redouté révéré visité. Ongour Hassan qui avait assez de vaches pour doter somptueusement ses deux filles et qui en était fier. Son père qui disait que sa femme Achta lui était une offrande de Dieu.  Achta, Um Halima, sa mèrebruissant la cour avant l’aube, saluant de sa voix claire tous les voisins, sa mère au marché des femmes, Achta pliée pilant le grain, sa mère droite, fardeau sur sa tête, Um Halima et ses soudains éclats de rire, sa mère décortiquant les arachides, tournant la boule, ses regards qui t’enveloppent tant que tu ne peux pas mentir, sa voix qui roulait comme …. T’as déjà vu un wadi en eaux non ? Voilà sa voix elle roulait comme ça, comme un wadi en eaux ... Sa voix si claire, si chaude que tu peux pas désobéir …

 

Il dit Joba, sa grand mère, sa Jida adorée … Joba, Um-Hassan… Ses yeux brillants clairs, sa bague dans le nez, ses cheveux blancs, sa grand-mère qui, pourtant malade, avait catégoriquement refusé de s’installer dans la maison et qui habitait, en nomade qu’elle était, dans une tente faite de longs bâtons et de nattes. Joba qu’ils adoraient rejoindre pour écouter ses histoires plus ou moins vraies tout en se tapant du yaourt rafraîchi. Grand-mère qui affirmait que c’était à cause de Menèce, l’idole de la famille, qu’ils étaient devenus nomades.

Elle parlait comme ça ma jiba, et de la bouche du grand sort une voix fluette un peu éraillée :

-       Oui, les walad, en ce grand temps-là une terrible marad endormait les hommes un après l’autre jusqu’à la mort … alors interrogé par un marabout, Menèce avait décrété la maison maudite. Et quand une maison est maudite il faut la quitter forcément. Alors tous se lavèrent, se rasèrent la tête et partirent nus. Et voilà, mes petits, comme on devient nomade à voyager avec le bétail pendant la saison pluvieuse.

Salif quitte la voix de sa Jida et poursuit :

-       Et nous, on la croyait, ça nous faisait plaisir de la croire. Et nous on la noyait de questions, toujours les mêmes et on avait toujours les mêmes réponses : un litre le matin et un le soir … Faut pas dire combien de vaches ça porte malheur …  des chameaux en nombre infini, ils sont près de Mongo … oui ils vont venir … Oui Abdallah, tu pourras maquiller un cheval …

 

Salif se tait mais pas dans sa tête, ça se voit. Je le sers et le prie dans la mienne « vache Grand, t’arrête pas ! Ca m’intéresse si tu savais comme ! » Ce qui m’apparaît le plus à ce moment du récit, ce qui m’arrive, ce sont les contradictions du personnage. Ce qui m’intrigue le plus par exemple et c’est complètement idiot, c’est comment ce gamin du bush, du désert a acquis cette maîtrise parfaite du français. Ca paraît peu compatible avec l’apprentissage du désert, apprentissage qu’il a de toute évidence terminé depuis longtemps.

Le grand se tait et à ce moment du récit, je ne comprends pas, je ne peux pas, pourquoi cela semble si dur à sortir, son histoire. Alors, voulant l’aider :

-       Ta grand-mère, elle était malade de quoi ?

Il sourit et me sort de la même voix douce un peu aiguë, celle de sa grand-mère :

-       Comment j’ai attrapé la lèpre ?  C’est en mangeant des poissons d'Am-Timan. C’est pour ça que je suis ici. Mon fils, votre père, m’a amené chez les sorciers blancs 

 

Et il continue en alternant voix grand-mère voix Salif. Sa Jiba qui les menaçait, puisqu’elle se sentait mieux, de repartir s’ils continuaient à tenter d’éviter les leçons de lecture.  Joba qui leur permettait de participer aux courses de chameaux et de chevaux quand le clan faisait étape en saison sèche. Et tu sais, elle en était fière « Chouf mes petits fils, comme ils sont beaux et forts, chouf ce sont des princes, des amirs ! ».

Am-Hassan qui racontait toutes les versions de l’histoire de Baradine, ce marchand de mil qui avait demandé au marabout d'empêcher la pluie et pour cela avait dû sacrifier un chien noir. Pendant la famine qui forcément suivit, Baradine, le fou de fellouz, vendit son mil au verre et devint ainsi très très riche… Mais bien sûr, Dieu l’a puni …

 Grand mère qui avait tant et tant d’histoires dans la tête … Jida Joba, ma jida …

 

Salif raconte de sa voix monocorde. Il raconte ses frères et sœurs.

Sa petite Amina qui avait exigé qu’il lui tienne la main pendant qu’on lui perçait les oreilles aux trois endroits traditionnels et aussi le nez. Il raconte Hissein le petit frère qui voulait tout faire comme les grands. Il raconte Halima qui refusait, elle pourtant, je te jure, la plus belle fille du désert. Oui, elle, la plus belle je te jure, elle refusait d’être grande. Halima qui préférait participer à leurs jeux de garçons plutôt que de se préparer à être femme.

Il raconte leurs chasses dans le wadi howar, les batailles de bâton nubien contre Karnoi, village soudanais de l’autre côté du Wadi. Leurs parties de sidje, je te montrerai, faut trente trous dans le sable et des cailloux parce que le mancala c’est pour les vieux.

Il dit les soirées sous l’arbre à palabre …

C’est là qu’avait été décidé après un travail de sape de Atcha et de Joba sur Ongour, d’envoyer les enfants à l’école, même les filles hein !

L’école la plus proche était à Berdora et son maître Edo Zrapper était un frère d’Atcha. Au dessus de l’entrée, il y avait peint cette formule « L'encre du savant est aussi précieuse que le sang du martyr » C’est d’Averroès et on ne doit pas écorner les paroles d’un sage. Pourtant Edo avait un jour effacé « aussi » et l’avait remplacé par « plus » et leur avait fait une grande leçon.

« Les enfants (yeux terribles) sachez que (baguette levée) chercher la connaissance est une obligation pour les musulmans et les musulmanes (silence, regard circulaire sentencieux) le martyre, c'est le seul moyen de devenir célèbre quand on n'a pas de talent quand on a rien dans la tête, quand on est un minable, quand on est rien …  Alors, L'encre du savant est PLUS, vous m’entendez, PLUS précieuse que le sang du martyr ».  

Edo les hébergeait et surveillait leurs études très très sévèrement.

Et ils ont failli réussir …

 

Salif raconte. Il raconte son adolescence

-       Et on a grandi, patron, on a grandi. Abdallah et moi, on a été sélectionnés pour aller chez les jésuites à Sahr dans le sud. Eddo Zrapper en était fier, tu sais l’encre du savant, mais nous, on voulait pas. Trois nuits sous l’arbre à palabre plus tard, il fut décidé que l’ainé resterait au village et que moi seul irais au collège Charles Lwanga. (Ah ! c’est ça les pères, c’est pour ça son français nickel). J’aimais bien les études, j’aimais bien les pères mais tu penses bien, le village la famille me manquaient et pendant les trois ans qui suivirent la vraie vie pour moi, c’était les vacances …

Nouvel arrêt, un peu plus long…

-       … On a pas bien réalisé que la situation se détériorait vitesse grand V. Les grands, Oungur, Ummi, les sages savaient, mais ça n’était pas pour nous les enfants. Tu sais dans nos villages, tout ce qu’on demande aux enfants, c’est de grandir. Bien sûr, Abdallah savait …

La parole se tend …

-       Oui Abdallah savait … mais quand j’arrivais on était repris par l’enfance. Après échange des derniers secrets, on repartait dans nos jeux dans nos défis, dans nos courses…On était insouciants …

Tu comprends, rien ne pouvait nous arriver …

 

 

Chapitre 12 : Un jour …

 

Et là, dans le crépuscule violet, Salif va devenir ce type que je ne laisserai jamais tomber, va devenir mon ami, mon frère, va devenir ce type qu’on exfiltrera même si pas tout à fait vengé.

 

Le silence de la nuit, le silence lourd, les étoiles, le feu…

 

Sa voix revient encore plus sourde. Ses souvenirs l’habitent. Ils sont en surface et nul n’est le besoin de rappeler. Je me fais absent, immobile tant sa parole semble fragile. Il dit les images, sa voix est mécanique, il dit les images comme elles émergent. Il ne parle pas. Ce sont ses souvenirs qui s’échappent. Ils ont besoin d’air et sortent en parole.

Sa voix est murmurée, son débit haché, son discours jusqu’alors seulement décousu, seulement en désordre, devient sporadique, comme arraché par petits bouts …

-       Dans l’air encore minéral, d’abord au loin, du ciel, comme une sirène une stridente aigué qui arrive … puis un bruit de flap flap, ça se rapproche … des hélicos … les hélicos de l’aube … y en a deux … deux hélicos, presque stationnaires. Deux hélicos lents systématiques…  C’est pour nous mais on comprend pas …

-       Et puis ça bombarde en cercle, méthodique…les bombes, c’est des incendiaires …  Le bruit, le feu … les hommes avec leurs fusils inutiles... On court, on court, on appelle, on crie … Tout brûle, toutes les maisons … toutes les cases, toutes les tentes … tout brûle …

Sa voix devient sourde encore plus sourde …

-       … Amina … Amina brûle, je peux pas l’éteindre … je peux pas l’éteindre tu comprends, Amina brûle, tu comprends … je peux pas l’éteindre … je la noie de sable, mais je peux pas l’éteindre … tu comprends … Amina est morte … asphyxiée … brûlée … J’ai pas pu …

Salif respire, essouflé, à petit coup rapide.

Je ne sais ce qui m’habite le plus, la compassion, la colère, l’incrédulité… Dans ma tête, roulent des papillons noirs …

Salif poursuit le cauchemard, me replonge dans cette folie dans cette barbarie d’un autre temps, que je croyais d’un autre temps

-       ….En haut de la dune, deux camions plein de militaires. Ils regardent.  Thcop tchop, … les hélicos partent… Partout des morts, du sang … restent les cris, les gémissements, les plaintes, les imprécations… Les hommes en fusils, en dagues, en couteaux, autour d’Ongour… Joba, grand-mère, ses yeux hallucinés presque dehors… elle crie, elle maudit, elle crache du sang en criant … Elle brûle mais on l’éteint. Elle crie …

 

Salif se tait, sa tête pend à l’avant. Ses mains derrière la nuque. Je sais qu’il ne va pas s’arrêter. Il parle à son ventre, il parle de son dedans … j’écoute horrifié. Il parle … Le récit le pousse

-       Soudain on aperçoit et on se montre. Autour du village, des chevaux, des chameaux de course, des motos … et dessus des vociférants, des hurlants, les djandjawids… Armés… vociférants …

-       Et c’est l’attaque … ils veulent le puits…  ils veulent effacer le village et s’approprier le puits…  Les hommes d’abord abattus … Halima assommée et couchée au travers d’un chameau … Joba la crieuse brûlée, ma grand mère, Joba égorgée… On voit tout, tu comprends, on est cachés… Ummi nous a cachés …

-       Abouna, mon père, lance son cri d’attaque… Ongour se rue avec sa dague Beja… Ongour Hassan le sage, notre abouna le sage, le pacifique … fou en rage… C’est ma dernière image de lui tu comprends, mon père fou de rage …  mon père fauché, découpé, troué partout le corps, troué d’un rire saccadé de kalach … Achta nous ordonnant de fuir… nous suppliant de fuir…  Achta, ma mère, se jette pour cacher notre fuite, notre course, pour cacher notre abandon ... Ma mère éclatée ouverte jusqu’à la tête, la dernière image de ma mère … Ummi ouverte … On lui obéit…  On l’abandonne … On lui a obéi, ce sera la dernière fois … la dernière …

On court, on court vers le Sud vers le Wadi howar … On y a nos cachettes, on y a nos trésors… On y reste jusqu’à la nuit …

 

Salif a plaqué ses bras en tympan, yeux fixes, lèvres arrêtées. Je crois qu’il a craché le plus dur, je ne vois pas ce qui pourrait l’être plus. Les papillons dans ma tête volent de plus en plus noirs. Je ne veux pas qu’il s’arrête. Il ne faut pas qu’il s’arrête. Je lui tapote la main avec un verre de carcadé brûlant. « Continue grand, je t’en prie ».

Il me regarde, j’ai l’impression qu’il me traverse, qu’il ne me voit pas. Il me traverse de son regard comme endormi, de son regard vague, drogué. J’insiste doucement. Il prend une gorgée et repart en souvenirs :

-       Abdallah a décidé. On va rejoindre Am Hassan notre oncle au grand marché d’Hagize dans le sud. On sait qu’il y prépare une debuka, une caravane. On n’a plus que lui…  On attend la nuit…  

-       … Hissein pleure, Hissein crie qu’il les tuera tous. Je le prends dans mes bras, Abdallah le raisonne, le calme … Enfin il essaie – je te jure Hissein, qu’on les tuera tous, je jure sur le coran – qu’il lui dit. Hissein se calme… Je prépare une partie de sidje, c’est machinal tu comprends, c’est par habitude quand il était pas content on faisait une partie … Mais Hissein n’a plus de rire, et il n’a plus de larmes. Hissein ne joue pas. Hissein ne jouera jamais plus. Hissein se couche. On croit qu’il dort mais ses grands yeux sont bien ouverts…il tremble …

-       … Dans nos trésors, il y a nos arcs, nos flèches, nos lance-pierre. Il y a une outre, cadeau de Joba. Abdalla a sa dague Beja, cadeau d’Abouna. Je prends le couteau et l’aiguise dans le sable. Abdallah est le chef, il est déjà allé à Hagize avec Am Hassan. Il y est allé mais en camion pas à pied tu comprends… Am Hassan lui a quand même appris à se diriger avec les étoiles et la lune. Il connaît le chemin de Venus la marcheuse de la nuit, il sait où dorment la chamelle et son petit, la Grande et la petite ourse…

-       … Abdallah décide. Abdallah est le chef. On va marcher la nuit. On s’arrêtera quand la marcheuse de la nuit nous montrera l’heure de la traite. S’il n’ y a pas d’arbre, on fera la tente avec les deux nattes …

-       … A la nuit on part et on fera ainsi pendant quinze jours…

 

Salif se déplie, s’étire et parle au croissant de lune

-       Au début Hissein suivait bien. Le matin, on chassait au lance-pierre les serpents et les lézards endormis sur les pierres pas encore trop chaudes pour leurs ventres… Mais quand même, je me rappelle, on a eu deux fois de la chance. On a enfumé un lapin dans son terrier et paf ! un coup de bâton. Un autre jour, Abdallah a chopé deux perdrix des alhjl qui marchaient comme des idiotes. Moi, j’ai loupé. Pour la bouffe, tu vois on s’est débrouillé…

-       … Pour la bouffe ça a été, ouais ça a été, mais c’est l’eau qui a fait problème. C’est l’eau qu’a tué Hissein. On pouvait pas la bouillir… D’abord, il a eu mal au ventre. Et il avait toujours soif. Plus il buvait plus il avait mal. Et puis il n’a plus pu marcher. On a fait un brancard… C’était la dysenterie. Y avait pas de Ma doctor … Y avait que nous …

-       … Alors il est mort deux jours avant Hagize … Alors on a frotté son corps avec du sable … On a lavé sa djellaba avec du sable… On l’a enveloppé avec sa djellaba …  On a creusé un peu. Ca lui a fait un lit creux … On l’a couché …. Abdallah a dit les prières, il a inventé je crois …… Alors on l’a recouvert de pierres puis de sable. Il pourra pas les tuer tous… Il a laissé sa vengeance…  Abdallah a redit les prières. Mais tu sais nous le coran  … Je suis sûr … Il a inventé…

 

     … Un jour tu verras, un jour …

 


Chapitre 13 La piste des 40 jours

 

Salif arrête sa parole mécanique. Je le distingue à peine à la lueur du feu, assez cependant pour voir ses yeux fixes et qui luisent. Mon Grand, je ne l’avais jamais vu triste ni colère, là j’ai les deux. Tristesse géante, au delà du désespoir, colère majuscule au delà de la rage. Je mets une dernière branche. On ne peut pas partir dormir dans cette noirceur. Mes papillons noirs lui frappent l’épaule.

-       Il te faut continuer le voyage Grand, c’était comment Hagize ?

 

Il se secoue, croise ses bras sur les épaules :

-       Tu verrais, Francis, plein les yeux, des centaines de chameaux entravés qui marchent à cloche pied, des tas de types en djellabas blanche, turban en tête, bâton en main… On a eu aucun mal à retrouver Am Hassan tant il est connu, son surnom c’est el Awas, le brave. C’est un colosse indestructible mais quand on lui a raconté, il s’est totalement écroulé puis ça a été la colère. Il a convoqué ses amis son équipe et ils ont fait le tour du camp en criant Itar, antikam, vengeance ! Nous, on a suivi …

-       Quand on est rentré sous la tente, il était plus calme mais tout autant décidé. L’iman est venu et on a prié. Ca nous a fait du bien. ..Tard le soir on a parlé. Tu t’es enfui, Abdallah ! lui a dit Am Hassan. Mon frère s’est levé comme piqué par un scorpion, son xanzar à la main « Je voulais me battre mais ummi nous a obligé à partir » … Et là je te jure sous l’insulte, enfin sous ce qu’il prenait pour une insulte, il était prêt à tout …

-       Et elle a bien fait a dit El Awas en appaisant légèrement de la main avec un drôle de sourire et sur un drôle de ton … Comme ça j’ai gagné deux garçons…

 

Salif boit une gorgée. Il fixe le feu puis reparle à la lune à qui il manque un gros morceau. Le débit se fait moins haché.

-       Son équipe est dehors, en attente des instructions que justifiaient les dernières nouvelles. Il y a là Fares le cavalier, Fahd le guépard, Houari le courageux, Jounaidi le combattant, Salah le loyal, tous unis à El Awas par des liens de fidélité que tu peux pas comprendre. Ils sont là depuis longtemps, mais nous tu sais le temps… Ils sont là depuis longtemps, tous prêts à faire tout ce que mon oncle dira, tous en attente des ordres qui vont forcément venir. Il les convoque dans la tente. C’est très rare. Les ordres sont clairs. Pendant les cinq jours qui suivent, Fares et Fahd devront nous entraîner ou plutôt nous perfectionner, maniement du fusil, monte des chevaux et des chameaux, soigner et rassembler les bêtes. Houari et Jounaidi descendront sur Juba avec la toyot pour ramener des Kalach et des fusils. Salah ira recruter dans les familles amies. Lui complétera la debuka, il n’y manquait qu’une dizaine de bêtes... Je crois que dès le lendemain, il a informé la SLA, l’armée de libération du Soudan, de ses intentions. Ami d’Abdul Xahid el Nour, il n’avait jamais voulu participer activement au mouvement, mais tout le monde savait qu’il les avait aidés en argent……  Tu comprends, ce qu’il n’aimait surtout pas c’était la discipline de la SLA et lui les ordres, c’est lui qui les donnait, alors en recevoir. Mais là, il était décidé… Je ne l’ai jamais revu mais je sais qu’il est vivant et qu’il nous venge...  Ce soir-là, Fares est resté quelque temps avec El Awas …

-       …Voilà comment on est parti, Fares comme rhabir, Fahd, moi et Abdallah comme chameliers. On a pris la piste des quarante jours. C’était ma première. Malgré tout j’étais fier, tu sais c’est pas rien de s’occuper d’une caravane… Faut avoir la confiance et la confiance d’el Awas c’est quelque chose…Mais, tu vois, je crois surtout qu’il pensait que la debuka nous aiderait à, non pas oublier, ça c’est pas possible mais à faire avec, à faire avec tous ces morts et surtout à maîtriser l’emprise de la vengeance, mais ça aussi on peut pas oublier.

 

Ca va mieux. Salif revit l’aventure, sa voix est moins monocorde. Comme il fait silence en regardant la marcheuse de nuit

-       Dur, la piste, il faut vraiment 40 jours ?

-       Plus ou moins, ça dépend si on arrive à Wadi Halfa ou à Daraw en Egypte. Mais oui, c’est dur. Surtout nous au début, on en faisait trop et pas trop bien. Physique, ouais c’est dur, c’est quarante à cinquante kilomètres par jour à pied hein ! On monte que s’il y a attaque et on n’avait que cinq chameaux de selle. Et puis, il faut s’occuper du troupeau, vingt-cinq bêtes par homme, vérifier les longes en permanence, soigner les plaies, guider. Cette fois là, on n’en a perdu que trois, c’est bien. Il fallait ramasser le bois, préparer l’assida. A chaque oubli, Fares n’arrêtait pas de nous servir le proverbe « Fais confiance en Allah mais attache ton chameau d’abord ».

-       Tu dis ? ça veut dire quoi ?

-       Ca veut dire, en gros, fais tout ce que tu dois faire, fais tout ce que tu peux, avant de t’en remettre à Allah. Fares nous racontait tous les soirs l’histoire d’où la formule est tirée, et bien sûr avec des tas de variantes. Tu veux savoir ?

-       Bien sûr, vas-y !

 

C’est sûr, la crise, le dur à dire, le terrible à sortir sont passés.

 

La voix du grand se fait lointaine, se fait d’ailleurs, se fait conteuse.

-       Cher commensal, je vais te narrer l’histoire du Cheikh Serigne Bara et de son disciple Souleiman. Es-tu tout ouï ?

-       Je le suis, Oh ! toi, le plus grand conteur du désert lybien, meilleur même qu’ El Bisatie de Port Soudan …

-       Alors écoute, Rawaga ignorant, l’histoire véridique de Cheikh Serigne et de son disciple Souleiman emphatise Salif

 

Il prend position de parole

 

-       Cheikh Serigne, le plus célèbre marabout voyageur de tous les temps arrive un soir au caravansérail de la lune. Le grand cheikh est épuisé. Il a connu maintes et maintes tribulations, maintes et maintes péripéties passionnantes certes mais fatigantes pour un sage vieillard. Ces aventures je te les conterai un autre soir et si tu le mérites. Il arrive donc en compagnie d’un chameau porteur et de son disciple esclave aussi croyant que bête, comme tu pourras en juger. Ils arrivent épuisés et le cheikh est accueilli selon son rang avec une gharraf de tamarin régénérateur et une invitation à se sustenter qu’il ne peut refuser. Il accepte donc, non sans avoir enjoint à son disciple de décharger le chameau et d’en prendre soin comme tous les soirs. Souleiman, le disciple, était lui aussi épuisé et il fut accueilli lui aussi selon son rang, c’est à dire qu’on l’ignora totalement. Un cobaya d’eau et un morceau séché de chameau aussi dur qu’insipide fut son repas. Toujours aussi crevé et au lieu de décharger proprement, il dégagea le bât et tout dégringola à terre. Il retira en baillant sévère son tapis de prière et sa natte sommeil qu’il disposa l’un à côté de l’autre. En fin de prière, trop fatigué pour faire à l’habitude, il demanda par trois fois à Dieu de prendre soin de la bête.  Il bascula sur la natte et rien n'étant plus valorisant que la satisfaction du devoir accompli, il s’endormit avec volupté. Au matin, Cheikh Serigne le trouva ronflant au milieu du chargement éparpillé et en fut quelque peu irrité. Il lui administra deux trois coups de pied vigoureux et bien ajustés. Conscient de ses fautes à savoir de n’être pas debout avant le maître et d’avoir oublié de ranger les affaires, Souleiman se mit à genoux et implora son pardon. Et le grand cheikh pardonna.

Ecoute-les :

-       Bon, Souleiman je mets ça sur le compte de la fatigue, mais maintenant, il nous faut partir alors lève-toi et va chercher le chameau, paresseux ! »

-       Mais maître, il est où le chameau ?

-       Mais là où tu l’as attaché, imbécile !

-       Mais maître, je ne l’ai pas attaché.

-       Comment ! Qu’est-ce que j’entends, tu n’as pas attaché le chameau alors que je t’avais ordonné d’en prendre soin !

-       Mais maître, j’en ai pris soin, jamais je n’oserais vous désobéir ! bredouilla en larmes Souleiman

-       Et comment en as-tu pris soin sans l’attacher ? s’interloqua le grand cheikh

-       Mais maître, vous m’avez bien enseigné de faire confiance en Allah, de lui faire totalement confiance et ce, toujours et toujours et en toute circonstance gémit le disciple

-       Bien sûr, tout musulman doit faire confiance en Allah, bien sûr que c’est bien sûr ! Mais je ne vois pas …

-       Mais maître, alors hier soir j’ai demandé à Allah de prendre soin du chameau, trois fois j’ai demandé comme vous avez dit. Oui c’est ça, je jure, j’ai demandé à Allah trois fois comme vous avez dit. J’ai fait mal ? J’ai fait mal expliquez-moi oh ! mon maître

Devant tant d’innocence, tant de candeur naïve, le maître fit taire sa colère et patiemment lui expliqua :

-       Fais confiance à Allah ! Fais confiance à Allah bien sûr mais d'abord attache ton chameau et sais-tu pourquoi ?

-       Mais maître non, sinon j’aurais attaché

-       …

-       Maître, je vous en prie…

-       Parce qu'Allah n'a pas d'autres mains que les tiennes pour le faire....

C’est la chute.

 

Le conte, dans sa plus courte version me précise Salif, le conte terminé, on revient au présent.

-       Superbe, ton Farés est un sage

-       C’est vrai et pour cette première fois, il nous mettait constamment la pression et se justifiait par d’autres sentences. Tiens écoute celle-là :

  • Pressées sont les olives et les fruits et les fleurs
  • pour avoir ce qu’ils ont à la fin de meilleur. »

Et il précisait  « C’est ce que je fais avec vous et un jour vous serez votre propre pressoir » Pas mal hein ?

-       Fatche, je prends note. Et les autres, ils vous mettaient la pression aussi ?

-       Les autres non, c’était lui le chef, et Am Hassan lui avait demandé de nous apprendre. Oui un sage mais tu vois, c’est surtout un homme libre. Par exemple, il a un chien, il l’appelle Aïdi, c’est un chien du désert, un loup peint ça s’appelle. Tu sais qu’on aime pas les kelbs, mais lui, les interdits il s’en tape. On n’aime pas les chiens et au début on l’évitait le Aïdi, sa gueule bavante pleine de crocs, et son air de hyène fourbe.  Mais on a vite compris, quand une nuit, il s’est mis à gronder puis à aboyer, puis à jaillir. On a pris les fusils, on a tiré. Je sais pas ce qui a fait le plus peur à nos voleurs, les détonations ou la gueule et les aboiements d’Aïdi. 

-       Ca arrive souvent, ces attaques ?

-       Bè tu sais, pour les Zaghawa, voler un chameau c’est pas vraiment un crime et même avant c’était obligé pour être un homme.

-       C’est du joli ! belle mentalité !

-       Arrête ! L’occidental. C’est quand même mieux que de tuer un homme pour en être un non ? A Sparte je crois, c’était comme ça, les pères disaient … Et ils disaient aussi, le berceau de votre civilisation hi ! hi !

-       D’accord, d’acord mais quand même, ça peut quand même dégénérer ces histoires ?

-       Rarement, ils sont pas fous. Eux ce qui les intéresse, c’est les chameaux mais pas au point de mourir. Et nous ce qui nous intéresse c’est de garder le troupeau, pas de tuer quelqu’un. Alors quand ça arrive, on tire d’abord en l’air, pour leur montrer et généralement ça suffit…

-       Tu m’espantes, c’est vraiment pas de tout repos votre debuka !

-       Ouais, tu vois, c’était dur mais au moins avec le chien, un seul et même un demi suffisait. Oui, c’est ça, un œil et une oreille suffisaient pour la garde de nuit et les autres pouvaient dormir. Ouais, la première fois c’était vraiment dur mais pour moi moins que la dernière, en fait la quatrième. Cette année-là, j’ai pris la lishal et c’est comme ça que j’ai atterri à Khartoum

-       C’est quoi la lishal ?

-       La dysenterie. Au début, j’ai rien dit bien sûr mais Fahd s’en est vite aperçu. Donc, ils m’ont mis sur un chameau et tous les soirs, j’ai eu droit aux Allah ya'ster, au La ba’sa, tahouroun insha allahou. Tu parles si ça me purifiait, toutes ces invocations avec leurs mains sur mon ventre. Et là aussi, pour ma guérison, Fares faisait bien sûr confiance en Allah mais le « attache ton chameau d’abord » a fait qu’on s’est dérouté sur Khartoum. Là ils m’ont laissé au souk Lybia, chez un parent de Fahd qui m’a amené à Dar el Elaj, à l’hosto. Ils m’ont gardé sept jours et m’ont filé les médocs. Bon tu connais la suite, dans le resto indien où je faisais la plonge, je suis malheureusement tombé sur un rawaga bakhil qui paye avec du sable et qui exploite ce pauvre meskin de Salif que je suis … un rawaga qui pose parfois trop de questions …

 

Bon le grand plaisante, enfin j’espère (C’est pas vrai, je suis sûr). Ca va vraiment mieux. En tout cas moi, je suis démoli par les saloperies que je viens d’entendre. Fatche, le grand, mon grand mon Salif vivait avec ça, vit avec ça dans la tête. Comment il fait pour s’endormir ? Comment fait-il pour cacher sa colère, son besoin de vengeance ? Je comprends qu’il hésitait à dire, le grand. Je le prends dans mes bras, l’accolade. Bon je sais la pudeur mais il se laisse faire… moi, un peu étonné d’avoir été jugé digne d’être le réceptacle de cette histoire, lui comme allégé comme libéré …

Tout en buvant un dernier carcadé, Salif recouvre les braises avec du sable et sur le léger monticule ainsi construit, déplie sa couverture

-       Et voilà patron j’aurai pas froid. Et toi ?

-       Moi, je vais pioncer sur le toit de la caisse, il est encore chaud et je vais pouvoir mater les étoiles, le ciel en est blanc

-       Bé oui, quand y a moins de lune, ça les réveille les étoiles.

-       …

-       Patron ?

-       Oui Salif ?

-       Tu sais, pour la gamine, je comprends, je te comprends, même si Ma docteur a raison, mon ti frère il est mort comme ça, mais nous, y avait pas de toubib, et t’as vu le toubib y m’a guéri hein ! »

-       J’ai confiance, je suis sûr, bisenella. On a attaché le chameau non ?

-       Francis, ce que je t’ai dit ce soir …

-       Secret mec secret, wallahi j’ai juré non ?

-       Taban, excuse hein ?

-       …

-       Dis Salif ! Shoukran pour ce soir. Merci hein ! elf shoukre, merci mille fois !  Shoukran gezire

-       C’est moi patron, c’est moi, tu peux pas savoir… tu peux pas …

 

Ma main sur son épaule, ses yeux sur la marcheuse de la nuit

-       Ne pense pas trop à la petite, ça porte malheur. Fais confiance à Allah puisque t’as attaché le chameau.

-       Comment tu sais que j’y pense…

-       Je sais, c’est tout. Et puis y a Ma docteur, c’est un soleil, un chams qui disent au camp. Même si c’est un soleil qui voit l’ombre, c’est un soleil.

 

Il m’expliquera plus tard cette expression vincinienne qu’il a transmise à ses pots de Kalma et qui lui vient des jésuites …


Chapitre 14 l’oasis de la lune

 

Le lendemain, nous rejoignons l’oasis de la lune et des coups de fusils nous souhaitent la bienvenue. Retrouvailles, embrassades, accolades, Abdallah me salue avec gravité. Chez ce mec, tout est grave, tout est pesé, réfléchi. On comprend mieux qu’à pas vingt cinq ans, il puisse être le rhabir, le responsable d’une debuka.

Cérémonie du thé… Abdallah me fait l’honneur de me parler dans son français quelque peu oublié. Il me fait compliment, lui qui mène une debuka depuis une vingtaine de jours, sur mon voyage en quatre quatre climatisé et qui d’ailleurs ne l’est plus. Il me fait compliment, lui qui se tape cinquante kilomètres à pied par jour, sur mon voyage en toyot avec chauffeur. Ce n’est pas ironique, c’est de la politesse ! Ici, on complimente d’abord et ce n’est pas non plus de la flatterie.

Je remarque qu’il connaît mon nom complet « Ya Francis » « Ya Tiago », qu’il sait où je travaille, qu’il sait notre itinéraire, qu’il sait notre projet.  J’en déduis que les deux frères doivent échanger assez régulièrement. De son côté, Salif parle familles et chameaux avec les autres…

Clin d’œil d’Abdallah vers moi et un ton plus haut pour Salif

-       Ouli, ya Francis ! cette Tinelli, gamila keda, si jolie que ça ?

-       Ah ! elle est bien assez jolie pour ce qu’elle est intelligente

-       Ah Ah ! dis moi ça …

-       Escot ya patron, Ekrass, ferme-la !

-       Tu vas voir si je vais …

Salif m’entoure la tête de son keffié m’empêchant de parler. Les autres le secouent en riant et à chaque fois que l’étreinte se desserre. « des yeux doux de petite chamelle, mais sait pas faire la cuisine » blocage …  « un port de reine, mais parle même pas bien français » blocage… « des cheveux Angela Davis, mais sait même pas compter plus que trois » blocage… « des hanches d’amphore, mais elle aime Salif » … puis « Ader, ader, je dis plus rien »

-       Patron tu me le paieras ! crie Salif faussement menaçant

-       N’oublie pas Aroui, que le rawaga est sous ma protection

-       Et puis moi, je n’ai fait que répondre à ton frère ainé à qui tu dois obéissance

-       Bon alors, pour cette fois ça va, je passe l’éponge. Ana nessit

 

Les chameliers rient mais Abdallah met fin tranquillement à la récréation et ils repartent faire boire les chameaux.

Les deux frères ont leurs vies à se dire. Je surprends les noms de Fares, de Fahd, de Am Hassan. Ils habitent leur monde et j’en suis, bien sûr, absent. Je vais voir un des chameliers soigner deux plaies à mouche en les recouvrant d’un cataplasme de latérite humide et de ezzouf (jujube) …

Un Berliet assez récent se présente à l’entrée. Il avance péniblement. Les deux roues avant sont seules motrices. Les passagers sautent du toit.  Descendent de la cabine le propriétaire, le chauffeur, le mécanicien, et l’arpette chargé de la cuisine et de menues réparations, équipage classique. Il y a conciliabule auquel participent Abdallah et Salif. Le pont arrière bloqué, ils ont du le désenclancher. Deux roues sont crevées. Le mécano s’attaque au démontage et Ali, l’arpette s’occupe des pneus. Ce sont des tubeless et là, le grand apprend quelque chose. Après avoir enlevé l’épine croix de malte, Ali repositionne le pneu et y injecte du nettoyant de frein puis l’enflamme, ce qui le recolle à la jante. Effet garanti dit-il.

 Le soir arrivant, est décidé, en fait c’est obligé, de faire repas commun. On se remplit le ventre d’un thé très sucré et d’assida, boule de farine et de bouilli d’oignon. Bien sûr on mange à la main, et plus exactement de la main droite en faisant glisser la boule du bout des doigts vers la paume. Les os du dos de la main cachent, et on met ainsi la nourriture en bouche sans qu’elle ne se puisse voir. Heureusement Salif m’a fait la leçon. « Ne mange que ce qui est devant toi, morceau après morceau, ne respire pas dans ton verre, laisse un tiers de ton estomac vide, et remplis le reste moitié nourriture, moitié boisson, ne parle pas en mangeant» Je ne m’en tire pas trop mal sous le regard sévère du grand et de son frère.

Après le repas, la discussion s’engage en arabe soudanais et je peux y participer quelque peu, d’autant plus que j’en suis le premier objet. Le proprio, c’est quelqu’un d’important. Salif lui explique les raisons de ma présence puis avec respect, avec la politesse du désert, avec circonvolutions tant il faut ménager les susceptibilités, propose d’amener le lendemain le mécano et le proprio sur El Fasher. Je n’ai pas trop le droit mais dans le désert le règlement concernant l’utilisation de la voiture de service, oublie hein ! Tous se joignent pour convaincre le commerçant qui fait mine d’hésiter avant que de se laisser persuader. On le sent soulagé et la conversation se fait générale. J’apprends ainsi que le trafic commerce a repris presque normalement. Toutefois, Mohamed le proprio préfère passer par la gauche (le nord). C’est plus sûr, il n’y a pas de check point sauvage et pour les voleurs ils ont de quoi les recevoir.

La nuit, les deux groupes se scindent. Salif et les chameliers reparlent en Konjara, je me fais un peu traduire.  Les chameaux « pleins » et soignés, ils repartiront le surlendemain. Ils vont vers le nord rejoindre le lit du wadi Howar à Bir-Atrun.

Avant que je ne rejoigne le toit de la voiture, Salif me glisse : « Tu sais patron, le commerçant, c’est un chachati, grande famille d’El Fasher. Si tu veux, il peut t’avoir un rendez-vous avec Tijani Sese, le gouverneur. Lui aussi a fait les jésuites. Pour le projet c’est bien non ? ».

Lui et son frère passeront la nuit à murmurer et le jour venu, le grand a les yeux complètement allumés et arbore une splendide dague Beja…apparemment plus qu’un présent de son frère. Vu les yeux de fatigue, je conduirai donc et le grand dormira …

 

A El Fasher, nous sommes les obligés du chachati qui nous fait la surprise d’inviter Tijani Sese le soir même pour un plantureux repas. Dès que présentés, Salif et le gouverneur échangent sur le collège Charles Lwanga qu’ils ont tous les deux fréquenté à des époques différentes bien sûr. Cela se fait sur le mode ancien combattant…

-       Y a toujours Pet sec et sa badine,

-       Lui oui, mais sa badine, on la lui a rangée dans le bêton quand ils ont monté le mur d’enceinte … Ca nous a fait trois jours de vacance …

-       Et Catasfiore elle a réparé son guide chant, parce que …

-       Tu parles on lui mettait des chewing gum dedans … alors ça chwingait

-       Moi ce que j’ai préféré, c’était les séances de parcours suédois, on s’échappait pour en griller une

-       Et à la messe qu’est-ce qu’on rigolait !

-       Un jour à la quête, on a fait un croc à Bouboule le faillot, et on lui a piqué les pièces, en faisant semblant de l’aider

-       Et nous on disait sans rire « Ave seigneur ton fric amen vit »

-       Pour faire le mur, nous on passait par dessus celui de la chapelle,

-       Nous, on avait fait un trou dans le grillage, derrière le poulailler

-       Et le grec, t’as fait du grec ?

-       Non, j’ai pas fait les huma, juste la sensibilisation. Tiens écoute …Kyrié, sans apostropher ma rhétorique dans l’emphase et la pléthore, j’analyserai elliptiquement, sans nul gallicisme, le dédale synchrone de …

-       Ouais, je me rappelle, c’était pour dire la présence du grec ancien dans le français

-       Hi hi vous avez fait le coup de la mouche

-       Non c’est quoi ?

-       On lui avait attaché un fil et toute la classe suivait son vol

-       …

 

Mohamed observe un peu ébahi le ping pong des souvenirs scolaires, ping pong moitié français moite arabe entre son ami le gouverneur et le chauffeur du petit rawaga. Les deux ex potaches lui expliquent. Tijani est un mec classe. Il est d’ici, d’El Fasher mais son Darfur il ne le reconnaît pas. « Pas vrai, Salif ? Pas vrai Mohamed ? Ils approuvent gravement. Il nous dit qu’il est assez désespéré par la situation, qu’il ne la contrôle pas du tout, que tout se décide à Khartoum…

Puis on en vient au projet et lui en est enchanté. Il trouve « fenêtre sur cour », le projet et l’intitulé super. Il dit que lui, il insisterait plus sur le côté culturel, le côté multilingue français, anglais, arabe ... « Tiens j’y avais pas pensé, je passerai au British Council et au Goethe ». Il dit qu’à son avis, c’est ce qu’il faut cette ouverture vers un ailleurs. En regardant les autres, mes administrés pourront se voir eux-même, enfin faut espérer. Ils pourront se regarder et s’apercevoir que c’est pas joli joli …

On parle de culture en miroir … Puis :

-       Vous savez qu’on a un labo de langue, audio actif comparatif. Il a au moins dix ou vingt ans mais il n’a jamais été mis en marche. Cadeau américain, une autre époque n’est-ce pas ?

-       Mais c’est génial, on trouvera bien un technicien pour le mettre en route

-       Et on a un Kars el Sakafa, un palais de la culture complètement déserté sauf par le gros Hassan le directeur, qui y commence sa sieste à dix heures et la finit à cinq

-       Il y a des classes disponibles ?

-       Tout est disponible. Passez demain nous irons y faire un tour …

-       Eh Salif, faudra qu’on revienne …

 

Le lendemain à l’aube Salif et le mécano feront un aller retour à l’oasis de la lune avec un pont neuf pour le camion sur le toit. Le chachati nous fournit le plein. Pendant ce temps Tijani, Rhatim et moi irons visiter ce Kars el Sakafa et le labo.  S’il n’y a pas de soucis nous repartirons sur Nyala le jour d’après. Tijani nous a promis une escorte, ce qui nous fera passer tous les check points en trombe et gagner deux heures.

 

Ca marche, je pense à la petite fille. En fait, je n’ai pas cessé

 

Chapitre 15 : Tout va bien !

 

On laisse Rhatim à Nyala et on fonce sur Kelma, toujours sous escorte. Personne ne nous arrête et je peux shooter sans problème. Vu les soubresauts, les photos ne seront pas toutes nettes, pas toutes cadrées mais bon sur le nombre… L’escorte nous quitte à l’entrée du camp…

On entre en misère, on s’y attendait mais elle a changé la misère.

Elle s’est compliquée en ce début de Juin. Il a plu et le wadi débordé a fabriqué des bourbiers. Il a plu et ce qui devrait être une fête a transformé la misère. Elle est cette fois boueuse, la boue partout, la fagne, mares d’eau croupie, cloaque puant. Hommes et femmes dans la boue, hagards, épuisés, gamins mornes hallucinés immobiles, gens finis vides indifférents, regards vides, yeux creusés noyés… 

Salif marmonne « Tous les crever, nous les Abid, nous les Khadimat ». Ma main à son épaule, je sais sa colère, sa rage, sa haine majuscule. Tout ça bien caché derrière son sourire et sa décontraction. Coup d’œil au grand. Mâchoire, bouche, mains crispées … Salif tout entier crispé, le grand tout en pierre.

 

Madeline, Jean et Alpay nous attendent sur le patio. Embrassades bien sûr, ils ont l’air exténués, bizarres, gênés. Hamid et quatre jeunes sont là, ça doit être pour ça. Hamid et sa gueule d’Iznogood parle. Rester le lendemain pour présider aux deux demies et à la finale. Pas très chaud, pas dans mes papiers, cela se voit, ça fronce mes sourcils. J’ai déjà trois jours de pétardage et j’ai promis.

Faut comprendre, l’ambass, le ministre m’ont à la bonne mais ces types de soutiens, c’est fragile, ça tient à pas à grand chose … Et puis moi présider hein, j’ai rien d’un officiel, d’un important, et puis présider dans ce camp de misère, autant faire le géant chez les pygmées, borgne chez les  …  

Et puis je n’aime pas ce type et son air fourbe de saurien. Je ne comprends pas trop qu’on s’investisse dans du foot, alors que ça crève de faim, de soif, de maladie, de violence.

L’enfer, c’est une habitude difficile à prendre surtout quand tu n’y fais qu’y passer en touriste, quand tu ne nages pas dedans. J’y ai mis un pied, j’ai jeté un œil, ça me suffit ! Et puis moi, tout ce que je veux en fait avant de partir demain matin, avant de quitter cette misère qui me dérange, qui me met franchement mal, tout ce que je veux c’est accompagner Maddie, voir la petite et la prendre en photo, et pas en nature morte hein, lui voler un peu l’âme pour la montrer à Frances. Tout ce que je veux, c’est la reprendre dans mes bras, et que cette fois elle fasse poids…

Tout ce que je veux, c’est m’échapper. Remarque que j’en ai un peu honte …

 

Regard noir et cerné de Mad et je vois bien que Jean et Alpay font block. Et bien sûr ça argumente :

-       Juste l’après-midi, t’es pas à un jour près quand même, et le matin tu pourras faire tes rapports, scribouillard !

-       Taper dans le ballon, un petit discours, et distribuer les coupes c’est quand même pas la mer à boire !

-       Et puis tu comprends un rawaga de Khartoum, ça va les rendre fiers

-       Et puis comme ça, tu pourras shooter le puits en action. On fait l’entretien, on démonte on cure, on remonte  …

-       Et puis patron, on n’est pas obligé de repasser à El Obeid, on peut couper par Habos, bon c’est du hors piste, mais j’expliquerai à Rhatim …

Tiens ! Salif est passé de l’autre côté, pourtant Tinelli... Bien sûr, ils ont raison, les rapports faudra bien que je les fasse, le discours personne n’écoutera de toute façon, et puis ouais le puits et puis tracer direct et éviter l’hôtel punaises cafards d’el Obeid … Et puis ça a l’air de vraiment leur faire plaisir ou plutôt de les arranger. Peut-être un deal avec Hamid …  Oui mais Francès, ça fait un bail … Y a pas qu’à l’ambass que j’ai promis de pas trop pétarder ! Mais ça, c’est perso…  

On en est là, je ne suis toujours pas très chaud mais le thé…

Le Hamid attend avec son air fourbe. Ouais, c’est ça, ils ont du faire un deal qu’ils ne peuvent pas dire tant qu’il est là. Rien que pour lui, j’ai vraiment envie de dire non ! Salif m’a expliqué son rôle d’infiltré, d’espion recruteur délateur, et son côté consommateur de petit garçons contre de la bouffe … Mais le grand a du capter quelque chose dans le climat ambiant pour soutenir notre prolongement de séjour, quelque chose qui m’a échappé …

 

Je ne suis toujours pas très chaud mais le thé arrive …

Le thé arrive et c’est Helen, la mère qui l’apporte. Helen, la mère …

Qu’est-ce qu’elle fait là ?

-       Et oui, Titou tu dors dans le salon, Hélen occupe « ta chambre »

 

Ca change tout, je ne sais pas pourquoi mais ça change tout. Helen est chez eux, avec eux. Pour la gamine c’est mieux ! C’est comme une famille ! Avec ces deux voyous et Maddie, elle doit manquer de rien, la petite ! Le Jean a du lui bricoler un berceau et des hochets. Alpay a du lui faire un jus de spiruline spécial bébé, spécial reine des abeilles, Maddie a du lui construire le mur de la non faim …

Je ne peux plus dire non, et :

-       Si la radio remarche, ça m’arrangerait de prévenir l’ambass.

 

Coup d’œil et acquiescement discret de Madeline à Hamid. Très léger soupir de soulagement d’Alpay.

Donc c’est décidé, on reste. Et je vois que même Salif, malgré son aversion évidente pour Hamid, même Salif en est content. Faudra qu’ils m’expliquent !

Jean m’annonce que la radio ne marche pas, et « c’est pas des faucons », mais Salif se charge de prévenir Rhatim et avec son aide de contacter Khartoum.

Il repart sur Nyala. Le fax du gouvernorat, lui, fonctionne parfaitement et le message sera succinct « Arrivons après demain, tout va bien »

Ce « tout va bien ! » ici, à Kalma, me sonne drôle. Au besoin, je dirai pour le retard que je n’ai pas voulu donner l’impression de faire de ce camp de détresse, de ce camp où les détresses s’entrechoquent, une simple étape.

Hamid ses mains molles et son air fourbe se tire avec les quatre capitaines non sans m’avoir redonné des instructions « coup d’envoi fictif, petit speech et donner la coupe ».

Ils ne m’expliqueront leur marché avec lui que le lendemain soir et ce n’est pas joli joli ! Ils m’expliqueront qu’ils ne peuvent éviter Hamid, qu’il peut leur amener nuisances, qu’il leur faut l’amadouer. Alors contre l’assurance de ne pas avoir les médocs bloqués à l’entrée du camp, de ne pas avoir les voitures fouillées, de ne pas avoir leurs passeport confisqués, de ne pas avoir leur demande de sauf conduit ignorées, ils lui rendent de petits services, type piqûres gratos pour son diabète, eh oui en plus il est diabétique, type taxi pour Nyala, type aragi, type bière ... Ma présence à SON tournoi, entrait dans ces petits services.

-       Tu comprends, un tournoi avec un rawaga de l’ambassade de France,  qui préside, ça va le faire mousser, ça justifie son action ou plutôt sa non-action ou plutôt sa mauvaise action … Ca prouve quelque part que tout se passe bien, que tout est normal, qu’il a la situation en main. Bon on y a pas dit que tu travaillais pas à l’ambassade …

 

J’en serais d’un petit discours dans mon arabe de cuisine. Salif m’aidera …

 

Tout va bien !

 

 

 


Chapitre 16 Baffes

 

Helen sort sans un mot. On la suit des yeux

-       La petite dort ? Je peux la voir ? Tu sais, j’ai pas arrêté d’y penser. La mère vous l’employez, c’est super !

Ils se regardent, y a comme un froid. Hélène revient débarrasse.  Mad tape en touche, s’embrouille et ne répond pas.

-       On l’a trouvée un matin sur la terrasse et elle est restée, tu comprends elle n’est vraiment pas de leur histoire. Il faut qu’elle parte, elle n’est pas muslem, elle n’est pas bien acceptée. Faudrait qu’elle parte, on sait toujours pas comment ni pourquoi elle est arrivée dans ce foutu camp …

 

J’essaie de capter Helen du regard. Ses yeux échappent. Je la salue, elle me répond distraite.

-       Et ta fille, elle va bien ?

Coup d’œil sur Madeline, puis elle me regarde fixement, yeux grands ouverts presque accusateurs. Elle sourit :

-       She’s died, three days ago,

-       What !  died ! mais …

-       Oui Titou, morte y a trois jours. Mad, elle, ne sourit pas

 

D’un coup le vide. Ca recommence, Mon ventre plié, tordu, figure ouverte asphyxiée, cerveau absent. Morte, je me sens perdu, trahi, agressé. Et puis le sourire, le sourire de la mère et elle te dit ça direct dans les yeux en souriant. P… mais je suis pas de ce monde, moi ! En souriant, t’as vu en souriant, mais je la hais, je ne veux pas mais je la méprise. Elle a l’air contente d’en être débarassée de sa gamine. Je dis n’importe quoi. Je bredouille, secoue la tête, ouvre la bouche.

Hélène disparaît sur un éclat de rire …

-       P…, ça la fait rire, y a quoi de marrant là-dedans. Elle trouve ça marrant !

-       Non, Titou, elle trouve pas ça marrant, je t’assure !

-       Mais t’as bien vu

-       Mais qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse ? qu’elle chiale, qu’elle se flingue ? Alors elle accepte, Alors elle sourit, elle sourit de, comment dire de son insignifiance, de son impuissance. Elle peut pas faire autrement. Tu vois Titou, si elle ne souriait pas en te disant ça, je me ferais du souci. Là, ça veut dire qu’il y a accroche, qu’elle va faire avec, qu’elle peut voir devant voilà, je sais pas expliquer mais c’est ça, tu comprends …

-       Mais enfin, elle m’a éclaté de rire au nez

-       Et alors !

Et là, Madeline se fait plus coupante presque agressive

-       Tu es presque ridicule, tu te prends pour qui ? C’est ça qu’elle pense. Devant elle, tu trébuches, tu aurais vu ta tête, tu te casses la gueule, tu tombes de haut, de ta suffisance de blanc, de tes suretés, de ta supériorité. Et une chute, hein, bien sûr après on s’inquiète, mais la première réaction, qu’est-ce qu’on fait, ben ! voilà ! on rit

 

Maddie se mord les lèvres. Elle m’aime bien Madeline. Elle a peur de m’avoir fait mal mais elle ne regrette pas. Je me lève, respirer enfin essayer... Je leur tourne le dos. Pas qu’ils voient mes yeux…

Et puis revient la colère du grand, sa grandeur comme eux, son « attache le chameau d’abord, après Allah décide », son « Fais ce que tu dois, fais ce que tu peux » son « un jour, tu verras... » Et puis reste Helen… Je me retourne. Ils me fixent tous les trois attentifs, presque attentionnés mais aussi prêts à défendre leur Helen.

-       Dieu, que je suis …

-       Non Titou, t’es pas …, sinon on te parlerait pas comme ça

-       Dis, je peux la voir, lui dire que je comprends que je …

 

C’est au tour de maître Jean de faire la leçon

-       Tu bouges pas, tu ne lui en parles plus, elle n’a pas besoin de toi, de ta gentillesse, de ta compréhension, de tes condoléances de blanc…elle bricole tu comprends, elle se débat avec ses souvenirs, elle se refabrique mais c’est dur, elle bricole et c’est fragile…

Je les regarde assommé par leur profondeur, leur dure générosité. Jean continue plus calme

-       Elle a choisi d’être là, peut-être pour remercier mais je crois plutôt pour s’installer dans des petits projets, des trucs qui ont un début et une fin, des petites obligations à vivre, la vaisselle, la cuisine, penser la journée de demain, peut-être celle d’après-demain mais pas plus, pas encore, alors va pas la perturber … 

D’accord, d’accord, je ne vais pas. D’accord d’accord, la misère, la détresse c’est pas pour toi, tu sais pas faire, t’es pas assez … Pauvre mec ! Laisse les choses sérieuses à ceux qui savent. T’occupe pas du malheur, t’es pas doué pour ça …

Salif revient. Ils ont pu contacter Khartoum par radio, pas de problème. Je l’interromps :

-       Elle est morte.

-       Je sais patron, je vois ta tête, aâdhama Allahou adjrakoum, on a fait tout ce qu’on a pu alors …  el baraka fi rassek. Patron, c’est fini, faut passer à autre chose !

-       P… !  On l’appellera jamais Hayet. P… ! ta colère, je crois que je l’ai. Enfin un peu. Ma voix tremble.

-       Alors fais comme moi patron, mets-la dans ta poche en attendant avec un mendil dessus et fais moins le blanc qui comprend tout, qui peut tout arranger et qui en prend plein la tronche quand ça marche pas.

 

La vache, ils se sont donnés le mot pour me filer des baffes. Salif me tient par les yeux jusqu’à …

-       D’accord, d’accord, je mets le mouchoir, je comprends et tiens même ! je souris tu vois M.., je souris. »

Il me lâche.

Fin de la séquence Salif …

Les autres en sont quand même étonnés …

Salif pour eux, c’était un simple chauffeur, ils le découvrent grand frère et sa sortie le fait des leurs. Jean lui donne rendez-vous pour huit heures (tu comprends mon arabe est un peu succinct) et Madeline l’invite à diner en le vouvoyant, invitation qu’il décline mais il promet de se joindre à nous demain soir. Puis il part parler des vengeances en cours et surtout de celles à venir.

Je leur raconterai un peu le grand pendant le repas, un peu hein ! J’ai promis…

 

Alpay et Helen apporte. Muette, absente. J’ai quand même droit à un coup d’œil rapide. Elle étale une énorme crêpe grande comme la table et support d’un ragoût de légume et de viande, surtout de viande.

-       Elle voulait pas venir. Tu lui fais peur, enfin quelque chose comme ça. Ne la regarde pas trop

-       Moi peur, c’est bien la première fois que je fais peur … je grommelle. Et ça c’est quoi ? C’est turc ?

-       Ca, c’est l’injera, c’est Helen qui l’a préparée. Tu vas voir, c’est super. Tu cherches quoi, le civilisé ?

-       Ben, les outils ? sauvages !!!

-       Main droite, que la droite hein, tu déchires et tu prends ce qu’il y a dedans, elle dit du wat, fais gaffe, y a du berbéré, piment redoutable. Allez vas-y je te montre

Au début, j’ai un peu de mal et je crois que les lèvres d’Helen ont frémi mais quand je suis tombé sur un morceau de piment, ils se sont tous carrément mis à rire. J’ai voulu vider la carafe pour éteindre …

-       ay dit Helen en me tendant un morceau de crêpe vierge

-       Alors comment tu trouves ?

-       Ça tape la langue mais c’est vraiment bon, c’est éthiopien

-       Ay, érythréen !

 

La petite morte, pour eux pas encore effacée et pour moi toujours en suspens, fait qu’on s’interdit le silence. Son absence, on la remplit de mes centres, mes profs, mon gros commerçant, la piste, les chameaux, leur pluie, leur crue, leur boue, ses opérations, ses bricolages, ses soins, son projet de spiruline en bonne voie. On parle français, anglais, quelques mots d’amaric qu’ils notent sur un carnet. Ce que je dis de mon voyage indiffère total Helen, en revanche Jean, ce qu’il dit …

Alpay nous salue, regard appuyé et sous entendant à Madeline. Jean saisit sa guitare …

-       T’es toujours d’accord pour les bandes

-       Bien sûr, vous allez nous faire « Erna taban », je l’ai toujours en tête 

-       Ouais mais t’entendras pas, ce soir on enregistre et je veux le moins de parasites possible

-       Et allez ! non seulement je comprends rien mais en plus je suis un parasite

-       Mais non Titou ! On s’enferme dans l’atelier, et puis demain, puisque tu restes, tu l’entendras 

 

Les filles se lèvent, je veux aider mais Madeline et ses yeux valise

-       Surtout pas ! tu vas encore baisser dans son estime 

-       Ah bon ! c’est possible ? 

 

Plus tard, Helen verse sur la table un sac de grains verts qu’elle se met à trier.

-       C’est du café. On va avoir droit à la cérémonie. Allez sers toi, et va nous attendre sur la terrasse 

 

Ce que.

Seul, je suis retombé en déception, en dérision. Dieu, qu’ils ont raison. Cette gamine, je le réalise, j’en avais fait une affaire perso, sauver une vie ça te place, ça te remplit l’égo, ça te satisfait l’amour-propre hein pauvre c .. !

J’en suis là à constater mon arrogance ma prétention ma suffisance, tout ce que je ne voudrais pas et pourtant que je suis quand Madeline me rejoint. Elle voit, se fait grande sœur, se fait bonne amie.

-       Tu sais Titou, on y a vraiment cru. Elle allait mieux, elle avait repassé le point de non retour. C’était pas brillant mais elle se nourrissait. C’était devenu comme un symbole, un signe

-       Un signe ?

-       Oui, signe que tout est possible ou quelque chose comme ça. Ils l’appelaient amira ou amirana, notre princesse et ils demandaient de ses nouvelles, si elle avait mangé, bu, souri, pleuré …

-       Vache ! Elle est morte comment ? puisque tu me dis pour le non retour

-       Ca allait vraiment mieux, on avait commencé à lui donner du solide mais tu sais, elle est même pas morte de faim, elle s’est prise une dysenterie et dans son état ça pardonne pas. Pour eux c’est Allah qui l’a rappelé

-       Si j’étais lui, je serais pas fier. M …, comme dit Salif, on avait pourtant attaché le chameau.

-       Attacher le chameau ?

Je lui explique un peu Salif, le nomade philosophe

-       Tu vois, ça a presque marché, t’avais raison finalement

-       Avoir raison, j’en ai rien à …

Je ne sais pas si elle me dit ça pour que je remonte mais bizarrement ça me fait du bien …

-       Et Helen, tu peux me dire pourquoi elle m’en veut, parce qu’elle m’en veut non ?  

-       Elle, elle a bien vu que c’était à cause de toi, elle avait fait son deuil et tu l’as fait espérer, tu comprends ?  

-       Qu’est-ce qu’elle fait, là maintenant ?

-       Ah elle arrive, tu vas voir ».

 

Helen, cheveux en foulard, pose à terre un brasero rougeoyant, un tabouret bas, une sorte de cafetière, des tasses. Elle allume de l’encens dans un pot en terre, s’assoit et pile les grains de café puis les verse dans la jebena. Tous ses gestes sont lents cérémonieux comme exagérés. Je chuchote « 

-       Photo, je peux ?

-       oui, enfin je crois ».

Je reviens lui montre l’appareil, demande des yeux, acquiescement indifférent. Première fumée. Elle a mis des crins de cheval dans le bec en guise de filtre. Elle laisse refroidir un peu et verse de haut. C’est noir. Madeline me tend le sucre «moi, j’en mets 2 cuillerées ». Nous buvons lentement par petite gorgée, âcre, âpre. Helen reremplit la jebena sans changer les grains. La deuxième tasse sera moins amère. Elle le fera une troisième fois.

La faible lumière de la lampe babour, le silence, surtout les gestes amples longs calmes, récités, envoûtent le moment, le ritualisent. Nous sommes hors du temps. Helen met doucement fin à notre voyage arrêté. Elle rassemble et emmène. On émerge doucement.

-       Comment on dit merci, dans sa langue

-       Attends, Amasseguénalo, tu rajoutes batam pour beaucoup

 

Helen revient et j’essaie, ça la fait sourire très petitement mais sourire quand même. Elle nous souhaite le bonsoir et nous laisse en pénombre. Je regarde le carnet

-       Tenastelin ! ».

J’ai dû faire une faute grossière car elle éclate de rire.

Je préfère et de loin, cet éclat de rire moqueur à l’autre qui me faisait d’ailleurs.

 

 


Chapitre 17 : Petit blanc arrogant

 

Le lendemain matin à la table à tout faire, j’écris mon triple rapport, un ambass, un cons cul, un Ministère. En face, Helen repasse fer à charbon et de temps en temps grossit sa bouche d’eau pour asperger les vêtements. Elle apporte un thé en silence. J’ânonne

-       « Amasseguénalo batam ».

Petit sourire. C’est comme une entrée. Tout en buvant, on discute en anglais. Je fais attention. Pas parler de pourquoi elle est dans ce camp, pas parler de la morte. Je passe par l’amaric et lui demande d’écrire mon nom puis le sien que je retranscris en français « Zula Faytinga ». Elle écrit rapide avec comme du plaisir. Elle me dit que ce nom « Faytinga » les anglais en ont fait « fighting gun », surnom donné à son arrière grand père pendant la deuxième guerre d’indépendance.

-       Your pen very nice ! en écrivant rapide l’alphabet amaric qu’elle retranscrit en anglais

Tu parles, un mont blanc, sûr qu’il est super mon stylo ! Je me félicite intérieurement, le chat s’apprivoise, enfin tant qu’on reste sur du léger, du lointain. Elle me rend le stylo et reprend son repassage. Elle se met à fredonner dans sa langue, quelques trilles plus appuyés. Elle le fait distraitement mais c’est clair, pur, si bien que

-       Où as tu appris à chanter comme ça ? C’est trop beau

Ca la fait presque rire

-       Mais tout le monde chante chez moi, surtout les filles et d’habitude je m’accompagne avec un massinko ou un krar

-       Tu dis ? Tu dis un quoi ?

Elle reprend le stylo avec, là je suis sûr, du plaisir, et les dessine rapidement. Elle écrit leurs noms en amarik et en anglais et

-       Jean va m’en fabriquer un

-       Il est génial ce type non ?

 

Aie ! aucune accroche, au contraire, regard méfiant prudent fuyant, j’enchaîne vite fait sur l’enseignement en Erythrée (c’est mon job, tu comprends !) et dérive sur ses études …  Si bien que quand l’équipe arrive, j’ai matière à un CV plus que défendable

-       Tu sais qu’elle a fait 3 ans de médecine 

-       Ah bon !? mais alors, elle peut … » .

Salif me précise encore une fois mon rôle je lui montre mon speech en arabe latinisé dont il corrige la prononciation. Et une compétence de plus pour le grand, correcteur d’arabe de cuisine…

 

Trois matchs d’une heure, ils n’ont pas fait la consolante ; micro mon petit discours, remise des coupes. Musique, danses et chansons. C’est toujours bien, bien sûr moins que la nuit, mais bon en fermant les yeux ...

Mais j’ai vu les danses. La danse de l’eau. Les mains amples la cueillent dans un claquement de paume puis la soulèvent en visage, et tout ça en rythme en groupe. La danse des vaches où les bras font cornes géantes…

Danses ballet, filles et garçons …Hamid n’a pas aimé. Ca c’est bien !  

Les femmes ont lancé notre préférée « erna taban » et les hommes ont fait respons. 

Hamid n’a pas aimé mais pas du tout. Il fait la gueule, ça c’est bien …

 

Plus tard, je me fais chambrer sur mon arabe approximatif. Salif simule ma défense

-       D’accord, personne n’a compris mais … »,

Jean et Helen qui, je confirme, s’apprivoise, lui sont complices

-       he articulated very well, un vrai tribun ».

Jean sort l’UHER. Musique et chants de son groupe nous reprennent un temps.  Salif traduit en français puis Jean en anglais pour Helen qui s’éclipse après m’avoir demandé de lui prêter mon stylo. Pourtant il y a des bics sur la table… On rembobine et la bande est soigneusement empaquetée. On scotche le trésor précautionneusement dans le vide poche du véhicule, dans la cache où je planque mes rouleaux de pelicules puisque je suis toujours à l’argentique.

Dehors, on entre en soirée. Cérémonie du café, la magie ne tombe pas. Mieux, à la troisième tasse dans le silence partagé et après un coup d’œil en ma direction, hé oui ! Helen déplie un bout de papier à sa vue. Elle accompagne alors ses amples gestes lents de la version en amharique de « ana tabana ». Ce qui donne dans la nuit « inè aalifwal » Le passage par sa langue lui fait sien le texte et c’est bien sa propre désespérance qui habite la nuit. Elle n’interprète pas, elle crie son désarroi, son vide, sa fatigue, son ras le bol. Jean est totalement subjugué et regrette déjà de ne pas l’avoir incluse dans son groupe.

On applaudit doucement, avec précaution, avec respect mais la princesse déchue nous quitte sérieusement, toute droite. Alpay est déjà reparti. Salif aussi mais on a eu le temps de se mettre d’accord

-       Dis Salif …

-       T’inquiète patron, tu sais bien, je connais des gens, facile

-       T’es sûr …longtemps ? 

-       pas de problème, je te dis Patron, mafich muskela, trois quatre jours,

-       Besoin de …

-       un peu de flouz, et encore … mais ça va plus vite  

-       T’es sûr hein ? Je peux …

-       Oui, je suis sûr. Tu peux leur dire … 

 

Nous restons trois. Vu la fatigue, la suite de la soirée sera courte.

Madeline et Jean sont épuisés, mais ils restent. Tiens ! tiens ! 

-       Dis Titou, on voulait te dire pour Helen, si tu …, enfin je veux dire à Khartoum tu connais des gens non ?

-       Tu comprends, elle peut pas rester ici, enfin si tu …

Je pourrais les laisser s’enferrer. Je n’ai même pas envie. Je pourrais hein ? mais je n’ai pas envie.

-       Ecoute, bien sûr que je peux trouver quelqu’un qui peut l’employer, ne serait-ce que moi ou Francès, c’est ce à quoi vous pensez non ? mais …

-       Mais quoi ? Elle sait tout faire, intelligente, honnête …

Jean est un peu agressif, un peu trop, la fatigue peut-être, je l’interromps

-       Je sais Jean, j’ai vu et d’ailleurs cela ne serait pas, et je te jure que si on pouvait la prendre dans la caisse, après demain elle est à Khartoum.

-       On sait que tu peux pas. On va pas risquer de la faire descendre au premier barrage mais nous, on peut …

-       Donc déjà, ça c’est réglé. Dès qu’on arrive, Salif s’occupera des papiers au souk lybia, t’inquiète il connaît des gens, et avec ça on lui fera un contrat nickel. C’est presque facile. Donne-nous une semaine dix jours … Mais ce à quoi le petit blanc dans sa suffisance et sa supériorité, a pensé …

Ils ne relèvent pas et me regardent, interrogatifs.

-       Oui, je disais que le touriste et son arrogance incorrigible a eu comme un embryon d’idée.

Soupirs un peu d’exaspération, j’arrête ce petit jeu idiot

-       Bon, je voulais pas vous dire tant que je ne suis pas sûr. Faudra pas y dire non plus. Y a deux nouveaux dans la bande, Jesse et Jill, Ji and Ji. Ils sont à l’OIM, Organisation internationale pour les Migrations, et ils travaillent sur un programme canadien qui s’occupe entre autres et surtout des réfugiés érythréens…

 

Et bien sûr, ils veulent tout savoir « ça consiste en quoi, c’est sérieux, ça coûte combien » Je les arrête.

-       Ecoutez j’en sais rien encore. C’est pas ma partie. Tout ce que je sais c’est que ça existe, qu’ils les envoient au Canada et que la responsable Dalia El Roubi, c’est du sérieux, genre missionnaire à moustache mais assez sympa, ji and ji dixit, et l’albatros la connaît sûrement.

-       Titou, on rêve, si t’y arrives, trop super !

-       Attendez, c’est pas sûr ! mais c’est quand même peut-être. J’ai le nom, l’âge, le cursus universitaire, et elle m’a même dit d’où elle venait en Erythrée, et elle m’a même parlé de sa famille. On sait jamais. Je vous assure de rien mais … c’est pas sûr hein, mais je vous jure, je vais essayer…

Ils me regardent en silence. Peut-être pensent-ils que de retour à Khartoum, j’aurai vite fait d’oublier …

 

-       Vous savez, c’est aussi pour moi …

 

 

Chapitre 18 : Départ

 

Salif est allé chercher Rhatim. On est tous sur la terrasse. On s’embrasse. Moi qui ne voulais pas rester, voilà que j’ai du mal à partir, mais vraiment du mal. J’ai fait un paquet avec dedans le montblanc, la réserve d’encre, deux cahiers … Je l’ai confié à Jean :

-       Tu lui donneras après … Hein !

-       Pourquoi pas toi pourquoi tu …

-       J’ai peur qu’elle refuse, qu’elle prenne ça pour …, enfin bon c’est mieux. Je crois … non je suis sûr … Elle aime écrire … Ca lui manque .. suis sûr, j’te dis … Si tu veux tu dis que c’est toi …

 

J’étreins Madeline. Dans ses yeux, ma promesse…

Je lui chuchote « je te jure, on va tout faire, pour Khartoum attends dix jours maxi … après je te jure, tout ce que je peux, même plus, je te jure, hein pas peur ! On va l’attacher le chameau !

Jean et Salif accolade. Regard « T’inquiète, t’inquiète je te dis, je connais des gens et Rhatim est dans le coup … »

Alpey : « Salut, cowboy … ! »

 

On se sépare. On a du mal. Surtout moi …

Je suis passé voir des amis de plaisir et j’ai gagné des géants.

Je suis venu avec mon chauffeur, je repars avec un ami, un frère, un grand frère …

Je crois avoir, moi aussi, peut-être un peu grandi.

On quitte des géants.

C’est dur, on est factice, rires plaisanteries bonne humeur factices. 

   

 Helen est là silencieuse « ciao afiti ». Elle hoche la tête…

 

     On part. C’est drôle, j’ai du brouillard devant les yeux. Sûrement le soleil …

     On part mais …

Je me demande si j’effacerai un jour l’éclat de rire à Hayet,

l’éclat de rire à la petite morte.

 

 

 

 

Brèves de là-bas

 

Orphelins à jamais du Nil jaune, le Nar el Azraq, sa transparence, le Nar el Abyat son nuage boueux se rencontrent toujours sous le pont de l’île de Tuti. On dit que quand on s’y est baigné une fois, on y finira sa vie. Cela nous ennuie un peu …

 

L’inspecteur général Rhatim Souleymane a raconté mille fois notre périple. Promu directeur de l’éducation, sa femme Malika a pris de l’importance corporelle ce qui est bien pour la danse du ventre.

 

L’association KGB persiste dans sa lecture du Coran. Marc L, Djemila, Assia, Victoria en sont devenus les piliers et Christoph l’autrichien, président à vie. C’est plus simple pour la continuité des activités.

 

Les down down ont eu comme nouveaux prétextes les nombreux départs, Michel F au Nigeria, Dago en Afghanistan… Aigneas a amené sa cornemuse et Asling en écosse. Oliver dit Zeitoun et Vlyne malgré leur différend concernant l’absorption de bière se sont expatriés en Australie. Jesse et Jill ont rejoint la maison mère au Québec. Javier et Théo ont continué d’œuvrer dans la même compagnie puis sont devenus concurrents mais pas ennemis.

 

Le directeur de l’hôpital de Wad Medani a jeté l’éponge et pratique à Lyon

 

Yassin et Fatima, Ousman et Leila, ont rejoint Khartoum et continuent à danser et à faire du théâtre. Mais c’est dur …

 

Tiabo et Frances ont dépassé la barrière pyrénéenne de la langue pour faire un fils. Photocopie disait de lui Rhatim … photocopie mais lui il est beau, précisait Salif. Malgré les conseils du grand, le principe du pressoir n’a pas été trop appliqué sur Lucas. Francis ne perdra jamais son Xanzar ni son réflexe reflex

 

Le BJ 70 est un peu cabossé mais toujours vaillant. Fatche de vache !

 

La Darb el-arbaïn et le wadi howar continue d’accueillir les longues debukas et aucun touriste. Peut-être le seul point positif de la guerre ?

 

Le 30 juillet 2005, en revenant d’Ouganda, l’hélicoptère du vice président John Garang s’est écrasé.  Un accident, si tu vois ce que je veux dire …

 

Juba est maintenant la capitale du Sud Soudan indépendant depuis 2011. Comme l’avait prévu Salif on s’y massacre allégrement. Vive le pétrole ! On note une forte présence d’affairistes chinois …

 

Abdallah, après une attaque en règle où le troupeau a été décimé,a rejoint Farés et Aïdi dans le groupe dirigé par son oncle, el Awas le brave …

 

Les cavaliers du diable, les djindjawids n’ont pas encore fait le plein d’Abid et de Khadimat … Jamais rémunérés par le gouvernement central, ils se plaignent toutefois d’un retard de solde

 

Abdul Xahid el Nour est réfugié en France et ne dirige plus qu’une faction minoritairedu Mouvement de Libération du Soudan (SLM). Il revendique un État démocratique, libéral, fédéral et laïc. Certains disent qu’il est fou …

 

Saliffut interrogé sur les activités de son frère et de son oncle puis harcelé, puis menacé par le NISS (National Intelligence and Security Services). Persistant à l’ignorance, il fut incarcéré dans une cage de la prison de Kobar. L’albatros n’a pas pétardé et obtenu rapidement sa libération, un mois tout de même. Le séjour à l’hosto qui suivit nous a permis d’attacher le chameau, et donc de préparer son exfiltration… Adopté par les vieux anglais. Anelli a pu rejoindre facilement Salif en Belgique. Ils sont traducteurs

 

L’armoise annuelle commence à être reconnue et utilisée contre le Palu. On se demande pourquoi avoir attendu … C’est vrai qu’on avait la nivaquine produite par les labo  Famar  Aventis Novartis, Marinopoulos … On avait la nivaquine qui nique les yeux, qui coûte cher et qui donc rapporte beaucoup… 

 

Le kwashiorkor gonfle toujours le ventre des enfants africains et pourtant, on connaît le remède, même en haut lieu …

 

Dawit est rentré à Barentu capitale du Gash-Barka, pays des Kunamas à l’Est de l’érythrée : Il y est administrateur (préfet). Merci Faytinga !

 

Omar el Bachir ne sait toujours pas ce qu’est un djandjawid mais a créé la Rapid Support Forces (RSF) pour les aider au Darfour. Même sans Turabi, mort en 2016, la sharia militaire a donc encore de beaux jours.

 

Miss Dallia El Roubi a un jour manifesté contre la politique du gouvernement au Darfur. Elle a été emprisonnée. Marcel l’albatros n’étant plus là, nous n’avons à ce jour aucune nouvelle …

 

Helen Zula Faytinga, est sortie de sa nuit et a trouvé un nid apaisé. Ellea terminé (recommencé)médecine au Québec et rédige maintenant ses ordonnances avec un mont blanc. Jean Loblikcontinue à faire la tête d’araignée, mais dans le domaine informatique. Ils ont deux enfants qui ont l’accent québécois et qui adorent l’injera que leur prépare leur princesse de mère quand Jean trouve du teff, le blé éthiopien pardon érythréen. Jean est peut-être le seul à savoir le pourquoi et le comment d’Helen à Kalma. Ils ont l’intention de s’impliquer dans l’humanitaire  …

 

Ana taban a une version Rap et c’est aussi le nom d’un groupe d’artistes

 

Kalma s’est encore agrandi et a fait des petits qui le dépassent : camp de Mourney Gereida (128 000 déplacés), Zalingeï (95 000 ), El-Geneïna… On y meurt toujours même si on a quatre ans et ce n’est pas à cause des poissons d'Am-Timan.

 

L’union africaine, en manque de soldats de papier, cherche 13000 hommes …

 

La PAM continue de fournir forcément les cheikhs crapules et se fait même piquer ses camions.

 

L’UNICEF et le Comité populaire soudanais pour l’assistance et la réinsertion encouragent les jeunes à participer à des activités utiles et productives, le foot …

 

Hamid est mort d’une piqure d’insuline. Il n’y a pas que de mauvaises nouvelles …

 

La spiruline ne s’est pas développée et ne reste donc cultivée que par Les Kanembou dans la région du Kanem autour du lac Chad qui est en train de disparaître. Le projet du détournement de l’Oubangi pour le renflouer intéresse fortement la société PowerChina. Cela servira les intérêts des uns et des autres mais sûrement pas ceux des paysans qui cultivent sur ces terres libérées du poivron et du niébié …

 

Alpay peaufine son français avec Madeline la wallonne. Il brûle parfois la couverture pour une puce quand ses deux garçons ne vont pas dans la seule direction pour lui valable, l’argent. Madeline, maladie auto immune très embêtante, n’est restée le shams que pour sa famille. Un soleil qui voit sur elle l’ombre …

 

A plus de quatre-vingt cinq ans, Sadek el Mahdi prône toujours un islam interprété à la lumière du temps présent.  Ceci dit, un de ses fils est conseiller près le président et un autre membre du NISS. Personne ne sait s’il mourra premier ministre ou en prison …

 

Ahmed le gardien a vu le camp complètement dévasté par les nettoyeurs d’impies. Il est réfugié en France.

 

Bernard le belge a délaissé l’Alliance et a terminé son périple plutôt mouvementé puisque passant par la case prison malienne. Il a retrouvé ses treize quartiers de noblesse et vit dans le centre de Bruxelles. Je le rappelle, à chaque fois qu’on se revoit, à son rôle de courtier marital. Nous en rions …

 

Marcel Gello, en partant du Soudan, a perdu son surnom de l’albatros. Au Yemen, il a appris à poignarder ses collègues à coup de saucisses molles et à balancer doctement sur la fréquence. Il a continué à dérouiller la pompe à glutte sous l’œil faussement réprobateur de la toujours jeune et jolie Abbia. L’albatros a pris son dernier vol en 2013. Chiabrana chiabrana …

 

La MIC produit toujours des kalach type 56-2, des AKM, des AR15, des Khawad, des Maz, clones chinois d’utilisation facile, même pour un civil. Pour les hélicos, le plus prisé pour sa polyvalence est le Mil mi 24 russe …

 

Souleiman, le disciple de Cheikh Serigne Bara , n’a plus jamais oublié d’attacher le chameau

 

La plupart de ces gens gardent le contact. Ya pas de faucons sur Internet.

 

Tiabo Francis n’existe pas vraiment quoique … Frances si, mais version française, et fait son bonheur.

Ma doctor et son turc agronome existent fortement mais ne sont pas nés Alpay et Madeline.

Salif n’est pas son vrai nom, Anelli non plus et de toute façon ils en ont changé.  

Il ne s’appelle pas Marcel Gello, Dallia si !

 

Hayet, la gamine de Kalma n’a jamais eu de nom

 

 

 

Posté par gaucheecrivain à 11:02 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


09 septembre 2018

La thèse de l'écureuil

 

écureuil

 

La thèse de l'écureuil

 

 

 

Première partie : Ce qu’on ne peut éviter

 

 

 

Chapitre 1 : Luigi Léone

 

Le triporteur grec gravissait vaillamment le col de l’esculape. La roue avant, seule motrice, était sur gonflée et munie d’un pneu clouté. Ce qui lui permit d’ancrer ses tours dans l’épaisse poudreuse. Au sommet, Luigi n’eut pas le courage de s’extirper de l’habitacle chaud et douillet pour rectifier la pression et cet oubli volontaire fera l’objet de maintes discussions apéritives.

Luigi Léone, colosse roux et tignassieux n’avait d’italien que son nom. Dans son village natal, vu sa chevelure et ses nombreuses tâches de rousseur, on l’enfermait en un « Louis le rouge » peu imaginatif. L’étrangèreté transalpine de son pseudo apportait, le pensait-il, une touche d’exotisme plus appropriée à son état. Car Luigi était artiste de cirque. A la saison, il se produisait sous le chapiteau Bougrelionne où sa jovialité bien sûr mais surtout sa force et sa polyvalence étaient fort appréciées. On avait ainsi pu le voir échanger avec Mario le jongleur, des poids de 20 kilos qu’il faisait mine de refuser. On l’avait vu funambuler en essayant de décrocher la lune pour Violetta, puce tsigane dont il était par ailleurs le porteur attitré au trapèze. On l’avait vu briser des chaines attachées à son puissant torse par Aldo le clown ou par des spectateurs choisis au hasard parmi les membres de la troupe… Mais Luigi n’était pas seulement un parfait partenaire. Secondé par Mistiguet, ouistiti barbu d’un âge respectable et associé à Griska, une énorme ourse des Karapattes porteuse de lunettes intellectualisantes, il présentait un numéro qui rencontrait un succès chaque soir renouvelé. Celui-ci commençait par un tour de piste effectué par Mistiguet. Tout en marchant gravement, le ouisti roulait du tambour crescendo jusqu’à un tabouret minuscule situé à l’opposé de l’entrée des artistes. Sur ce, deux personnages entraient, mimant une conversation sérieuse. L’un, Griska, se posait sur un imposant fauteuil et posait sa formidable tête dans sa paume gauche. L’autre, Luigi, prenait alors la parole :

-       Mesdames messieurs, j’ai rencontré Griska ici présente - un grand geste de présentation - dans la vallée Nefcerka au nord du Krivan. Elle avait deux mois. Une avalanche l’avait expulsée de sa caverne et l’avait laissée pour morte deux cents mètres plus bas. Nous l’avons patiemment soignée et depuis ce temps là, on ne se quitte plus. Et se tournant vers l’ourse « Griska, voulez-vous saluer le public ? »

Celle-ci se levait dignement, enlevait son chapeau de paille et effectuait trois révérences, droite, gauche, centre puis se rasseyait en reprenant sa pause penseur.

-       Griska n’est pas un animal dressé. Dès le début, elle a partagé les jeux des enfants, les a suivis à l’école puis a tenu à participer à nos numéros. Bien sûr comme tout ours bien léché, elle sait pédaler, jongler, escalader. C’est l’apanage de tout ours de cirque. Elle va vous en faire une petite démonstration…

Sur ce Mistiguet amenait un vélo « piste Hô Chi Minh ». L’ourse, après deux ou trois mimiques réprobatrices, consentait au tour de piste puis s’asseyait prudemment sur le tabouret et rejoignait son fauteuil en jonglant avec des bilboquets.

-       Ca, le commun des ours en fait autant. Mais, je vous l’ai dit, Griska est allée à l’école. Elle sait donc lire et compter. Je vois des sourires incrédules. Madame, là au premier rang, vous doutez, vous ne me croyez pas ? Eh bien Griska va vous étonner ...

Les nombres de un à vingt inscrits sur des panneaux indépendants étaient alors placés devant Griska. Luigi, deux pas derrière elle pour éloigner tout soupçon de tricherie, annonçait des additions et des soustractions. Mistiguet présentait un à un les nombres et Griska désignait toujours la bonne réponse. La combine, Luigi l’affirmait, était génialement simple. Si Griska ne pouvait voir son maître, Mistiguet, elle, lui faisait face et au froncement de sourcil léonien caressait rapidement la bonne carte. La grizzly à lunettes n’avait plus qu’à réagir en hochant son énorme tête. Elle recevait alors son lot de murmures admiratifs et d’applaudissements qui, sans qu’elle fasse preuve de suffisance, lui avait donné un sentiment de supériorité intellectuelle …

A la saison morte, Bougrelionne hibernait. On en profitait pour réparer le matériel, ravauder le filet, peaufiner ou inventer des numéros … Bref, on préparait la saison d’après. Luigi, lui, enfournait ses boules, haltères, chaînes dans son petit camion sur les flancs duquel on pouvait lire Misluigris, le plus grand des petits cirques. Puis il plaçait à l’arrière, l’un entre les pattes de l’autre, ses deux acolytes animaux. Il taillait alors une route préparée soigneusement à l’avance alternant étapes connues, où il se savait bien reçu, et étapes aventures. Il y gagnait, disait-il, quelques thunes et le plaisir de son indépendance. Surtout, chuchotait-on, il faisait l’économie de soirées avec sa vieille mère, virago acerbe qui n’avait de cesse, afin de fixer son fou de fils, d’inviter les jeunes filles demoiselles qui, vu leur physique et leur stricte éducation, avait toutes les chances de le rester.

Mouthperdou, village du haut Querdou était devenue au fil des années son étape dernière et préférée. Malgré le froid et peut-être à cause, les habitants y étaient particulièrement chaleureux et se disputaient le plaisir d’héberger la petite troupe. Il faut dire que Luigi remerciaient ses hôtes de savoureuses anecdotes, bien sûr plus ou moins vraies, et de contes délicieusement effrayants et toujours renouvelés.

Luigi, sa fantaisie, sa bonhomie, son énergie, c’était la vie et c’est ce qu’il chantait en entamant la dernière descente « Laissez-moi vivre ma vie … avec mon ourse, mon ouistiti ». Chant, cette nuit là, rapidement interrompu et remplacé par une série de jurons trahissant sa vernaculaire origine : « Macharel de macharel ! Sacré boundiou de Trapanelle ! Qu’est-ce que c’est quoi cette feintise ? Miladiou de troundédy quicom passa ? ». Ce qui se passait c’est qu’une sournoise plaque verglacée, se cachait sous la poudreuse et entraînait le triporteur vers le ravin. L’élégante arabesque fut lente mais inexorable et se termina après quelques tonneaux rebondissants dans le Cul du Bief, ruisseau en contre-bas. Les villageois alertés par le vacarme arrivèrent très vite, transportèrent Luigi et Mistiget à la mairie pour un départ vers l’hôpital le plus proche. Quinze jours après et au grand plaisir de tous, ils étaient de retour et entamaient une longue très longue convalescence passant, suivant un ordre établi par le conseil municipal, de foyer en foyer en commençant et en finissant bien entendu par celui du maire. Et c’est, prétendent les médisants, depuis ce temps-là que Mouthperdoux devint « Mouthperdoux les rousses » puis « les rousses » tout court.

Et Griska me direz-vous ? Sur un énième ricochet, elle avait été éjectée, s’était accrochée aux branches puis avait remonté la pente jusqu’à la route. Un peu affolée, un peu assommée, elle se mit à marcher. Mais notre ourse n’étant pas polaire, elle n’avait pas le sens de l’orientation.

Elle se perdit …

 

 

Chapitre 2 : Françouè Mogiteau

 

En ce temps-là, Mouthperdoux choisissait son nouveau maire une fois pour toute et c’était d’abord affaire de femme. A la mort du maire ou la sentant prochaine, les dames profitaient d’activités quotidiennement partagées pour identifier les candidats idoines. On prolongeait les lessives au lavoir, on restait un peu plus à l’étal de Louchememe, on regardait un peu plus les articles chez la Vesta Chandel, on lambinait au four de Pancosier la boulange et de Fornière sa femme, bref on s’attardait dans tous les endroits où, ensemble, on pouvait étirer discrètement le temps …

Le vivier des potentialités excluait les gens en active car pour être maire, comme chacun sait, il faut être disponible et d’un âge à la sagesse probable. A partir de là, le premier écrémage consensuel commençait. D’abord celles et ceux qui ne pouvaient tout simplement pas parce que trop vieux, parce qu’en santé précaire parce que trop peillarots pour pouvoir s’occuper d’autre chose que de leur sans avoir. Les comportements étaient ensuite examinés à la loupe : On écartait les poches qui se ganarrent tous les samedis, les bons à rien, pintres ou vantariols qui à part jasarder hein ! On ne pouvait envisager un pinjolou comme le Pierre tellement lougagne que si il avait du blé il finirait la moisson en décembre. Le caractère avait aussi son importance : On ne voulait pas d’un ardélion toujours en train de fouiner ou d’un jangleur comme il respire « vous voyez de qui je parle ». Un cagaïre, toujours ruque et colère ne pouvait non plus faire l’affaire. Deux autres éléments bien que non dits étaient pris en compte : L’incompétence familiale « Sa cagne, c’est une vraie stryge, si y peut pas contrôler sa famille alors … » et les sans prestance, les trop cuques ou bancariols. Mais le dernier critère, le plus important et de loin, c’était qu’on ne pouvait surtout, mais surtout pas, choisir un ou une sans quéqoi sous le capel …

Cette première période éliminatoire basée sur des critères négatifs servait d’exutoire. Restaient alors trois ou quatre possibles, trois ou quatre acceptables, trois ou quatre sélectionnés par le bas en quelque sorte. Il fallait maintenant sélectionner par le haut, et là on se faisait plus nuancières. Les veuves bien sûr restaient péremptoires, en revanche les épouses dont les maris étaient possibles candidats, devenaient comme non concernées, presque distantes, se faisaient sous entendantes, voire non verbales, et à ce jeu-là la Ludit du Françouè était redoutable. Parlant du père Fabre par exemple, elle faisait de qualités indéniables « ça c’est vrai qu’il est gentil » des freins possibles à une bonne gestion des conflits « il l’est même un peu trop, non ? » , de même avec Cassagne l’ancien garde-chasse  « Il est bien, ça c’est couru, mais il n’est pas un peu trop rigide » ou avec Chassaigne, l’ancien maître d’école « Pour sûr qu’il serait parfait mais sa femme avec sa chancelance c’est bien des pensements »

Puis venait le temps des comparaisons, « le Françoué, il est quand même plus éducationné, Athanase malin comme un mago, Marcien, le mieux affété, jamais un pandourel … »  A ce stade, la conclusion était proche et le choix, cette année-là, s’était finalement porté sur Françouè Mogiteau, ancien prof à la retraite qui de toute évidence remplissait toutes les cases si l’on en croit les dernières affirmations de cet aréopage féminin, déclarations que voici : 

Modestie, fille de vieil instituteur : « Le Françouè, il en a dans le clos et avec sa savance, c’est pas lui qui prendrait son nez pour ses fesses. » 

Mahaut, fille de pasteur : « Et puis sa famille est piéça bien connue pour son humblesse et son honneste.» 

Gilette, femme du coiffeur : « Je le trouve un peu bouffarel, mais il reste prestant et langagier avec ça. » 

Vinciane, femme d’Hercule Pouavrot le cafetier bouilleur : « Sans être abstème, un petit coup ça ne l’accouardit pas bien sûr, mais c’est point un bringaïre, un vivere est bibere et je sais de quoi je parle »   

Vesta Chandel, épicière souvent en butte à des crédits à étaler : « Surtout, il est parole, quand il convent, il tient et jamais en demeurance, toujours en temps » …

Hermance la doyenne et donc la plus apte à conclure, conclut : « Bon on s’accorde, il nous fleure, y a dégun qui est mieux. Moi, je dis, il est franc de défaut. Nous voilà préfix.»

Et toutes de se retourner vers Ludit qui s’exprima en pur mouthperdien, montrant ainsi sa parfaite intégration :

- Si cui mien, c’est pour vous le bon. Moi, j’accorde, je vais y dire incontinent. Faut qu’il voudra tout de même …

- On te fait confiance

Et en effet, sa pimpanelo de Ludit d’épouse n’eut aucun mal à convaincre Françoué à prendre la fonction. C’était donc lui, qui s’était chargé d’organiser le séjour réparateur de Luigi et Mistiguet. Les deux hommes s’étaient liés d’amitié et Françoué voyait bien que plus son nouvel ami rébiscoulait, plus il retrouvait des forces, plus il s’ennuyait. Le triporteur avait été remis en état par papi bricolo, garagiste du village et Luigi pensait de plus en plus à partir. Deux raisons le retenaient : une quelqu’une dont je ne dirai rien et Griska dont le corps pourtant imposant n’avait jamais été retrouvé. Luigi s’ennuyait, avec politesse certes mais il s’ennuyait d’autant plus que la première raison, tout en lui lançant des regards en dessous, le snobait quelque peu. Françoué dans sa savance et en accord avec ses administrés avait décidé que notre artiste ne repartirait que parfaitement rétabli. Il fallut donc occuper le temps du convalescent. La journée, il allait chez l’un chez l’autre et au besoin donnait la main. Ses soirées, Il les passait en discussion avec Françouè et Ludit ou profitait de leur bibliothèque. Le maire le faisait aussi assister aux activités du conseil et c’est vrai que ces problèmes de vie villageoise le distrayaient. Ce qui l’intéressait le plus étaient ces lourdeurs inexplicables dans la résolution de problèmes en apparence simples. Ce qu’il ne pouvait pas savoir c’est que ces questions étaient révélatrices d’une histoire collective bien ancrée et faisaient ressurgir des conflits dont l’étouffement participait grandement à l’expression même du problème. Par exemple, la résurgence qui approvisionnait en eau la plupart des foyers, l’avait passionné. Elle était cadastrée chez Mourphy Béranger. Son usage collectif et légalisé par le temps, avait été accordé, à la demande d’un curé précédent, par un aïeul bigot. Tout en ne remettant pas en cause le principe du partage de l’eau, les descendants et donc Mourphy, en froid avec la religion, rechignaient à laisser un accès libre à la source. Se posait alors de manière récurrente le problème de l’entretien. Il avait fallu ménager les susceptibilités et ne pas mettre en avant, tout en la sous entendant, l’irrationalité de la situation et le conseil, dans sa grande sagesse, y était parvenu en nommant Monsieur Béranger responsable municipal de l’eau, lui conférant ainsi l’importance d’un édile indispensable. La source, propriété bérangère incontestée, restait ainsi à disposition de la communauté.

Les droits de passage stupéfiaient également Luigi

-       Mais enfin Françoué, céti pas simple d’échanger le traversant par un contournant.

-       Mon Pôvre Luigi tu n’es pas au cirque, ici ! Tu comprends, chez nous, les gens ne bougent pas et les morts y  sont plus présents qu’ailleurs et encore plus en hiver. Les droits de passage sont particulièrement délicats. La traversante du Fernand et les problèmes attachés, elle est héréditaire. Cela ne peut se régler qu’avec l’assentiment de la lignée des Grourouge.

-       Tu vas enquêter au cimetière ?

-       Fous-toi de moi, non on va faire comme pour la source. Premier, on va commencer par les femmes, Ludit s’entend bien avec Mahaut. Second, Hercule est prévenu et on lui a alloué un budget « c’est ma tournée » pour quand le Fernand passe au café. Puis le moment venu, j’irai en délégation avec Capoul et une bonne bouteille de Bordeaux. On évoquera la sagesse des anciens et ..

-       Et vous allez le nommer ministre délégué des droits de passage, se moqua Luigi

-       Tiens ! c’est une idée qu’elle est bonne ça, survanna Françouè

-       Tu serais ti pas un peu fourbe derrière tes lunettes …

Mais le conseil ne réglait pas seulement des conflits. Il s’appliquait aussi à répondre aux accidents collectifs de la vie tel que la présence d’une horde de loups qui avait nécessité une rigoureuse organisation défensive confiée à Martial, l’ancien colonel. Elle comportait tours de garde, pièges, épandage d’un lisier répulsif, accompagnement des élèves sur leur chemin d’apprentissage et vigilance de tout instant. Cela avait suffi pour tenir les leus à distance. Bien sûr on avait eu à déplorer quelques poules en moins et l’attaque d’une bergerie insuffisamment close, sept brebis tout de même, pertes rangées au rayon des aléas et en partie compensées par le fonds de soutien municipal.

Une situation sous contrôle donc, jusqu’au jour où elle se compliqua formidablement.

 

 

Chapitre 3 : Le tarasque

 

Cela commença par un ricanement sardonique et lugubre qui remplit sans interruption une nuit sans lune. Sortirent alors précipitamment de leurs lits les hommes munis de leurs fusils, tromblons, mousquetons et autres armes plus ou moins autorisées. On apprit ainsi, pour l’anecdote, que le maire dormait en caleçon à pois et Luigi en chemise de nuit rapiécée.

On attendit jusqu’à ce qu’à l’orée de la forêt, on crut à une forme animale. Commandement de Martial, tous de tirer éclairant ainsi la pénombre de l’aube, le ricanement s’amplifia. Deuxième salve, le ricanement s’intensifia au point de rendre inaudibles les cloches que Père Absinthe actionnait pour éloigner un éventuel démon, aidé en cela par les bigottes en prière. On apprit ainsi qu’Alcidie la servante du curé dormait avec une coiffe à pompon. On lâcha les chiens, l’affrontement eut lieu. Le ricanement stoppa mais pas un doguet, pas un terrier pas un houret ne revint. On envoya Zezen le taureau furieux mais très vite sa clarine ne répondit plus. Lui aussi ne revint pas. 

Au matin, on s’expédia en trois groupes d’encerclement. On localisa rapidement le lieu des combats mais rien ne subsistait des chiens et du taureau, rien sinon quelque crins et du sang mélangés à la neige, pas un os, pas une dent, pas une griffe, pas un sabot, rien. On repartit, on explora et on la découvrit, l’immonde endormie au pied d’un mélèze. A leur approche, elle ouvrit un œil et bailla en dégageant une puanteur qui aurait fait glousser d’effroi un troupeau de mouflettes et de putois. On tira encore, avec pour seul effet de la faire nonchalamment lever puis disparaître sous la futaie. Cette rencontre avait eu lieu trois jours auparavant et depuis le village était en émoi et les édiles en désarroi.

Luigi avait déjà vu un monstre de ce type qu’un de ces congénères utilisait dans le numéro intitulé « la disparition ». Numéro on ne peut plus simple puisqu’il consistait à introduire un quart de bœuf, une chaise et divers objets dans une cage en acier dans laquelle était attachée la bête. Deux minutes d’obscurité plus tard, l’animal endormi se laissait tirer et on pouvait faire constater qu’il ne restait plus rien mais plus rien dans la cage. Luigi avait déjà vu la bête mais c’est Françoué qui grâce à son encyclopédie animale l’avait identifiée. La description correspondait parfaitement à un représentant d’une espèce endogène du Chomolunga: six pattes d’ours, un torse de taureau, une tête ornée de bubons pleins de venin purulent, des oreilles d’éléphant et une queue écailleuse se terminant par un dard de scorpion. Et cette créature malfaisante aux ocelles en tête de mort, à la peau carapace et écaillée sur laquelle avaient rebondi les balles à sanglier pourtant biseautées, ce monstre à la mâchoire déchiqueteuse néantisant ses proies, cette hyène éléphantesque à la vue infra rouge, cette bête faramine … c’était un tarasque.

L’identification de la bête n’avait en rien rassuré les villageois. Rien que par son aspect, le monstre terrorisait. Même les leus, sans abandonner leurs noirs desseins, faisaient à son approche queue basse. Le tarasque, de toute évidence, étudiait le village de ses yeux rouges avec une prédilection marquée pour la bergerie communale. Toutefois l’énormité de son dernier repas laissait à prévoir une longue digestion ménageant ainsi un temps pour la réflexion. C’est pourquoi, on réunit d’urgence un conseil élargi. Il ne donna rien. Ou plutôt, les propositions avancées par les uns et les autres parurent soit insuffisantes, poison, tirs groupés dans l’œil, feux d’artifice … , soit irréalisables, érection d’un rempart, creusement de douve, appel à l’armée …  ou inutiles, tocsin et prières permanents, hurlements collectifs… Même Luigi expert en bêtes exotiques et dangereuses, un ours des Karapattes ce n’est pas rien, même Luigi pourtant fort sollicité, avoua son impuissance. On se quitta donc dans l’inquiétude et avec pour consigne de barricader sa maison, de charger les fusils, et de réfléchir à des moyens de combattre la redoutable intruse. Ce soir-là, le chemin du retour fut d’un silence préoccupé. Au portail, Luigi le rompit : 

-       Tu sais Françoué, je me plais bien ici mais … 

-       Viens prendre une merise ça nous réchauffera, Ludit doit nous attendre l’interrompit Françouè

-       Avec plaisir, d’autant plus que j’ai des choses à vous dire …

Ils s’assirent faisant issir deux chats qui s’apercevant de l’absence de leurs jeunes maîtresses partirent dignement les rejoindre dans leur chambre du haut. Quant à Mistiguet, il marmousait près du feu en compagnie d’un petit écureuil, les deux bêtes alternant pépiements et glapissements dans une discussion animée.

-       Tiens ! Merka est dedans … c’est étonnant

-       Oui, il est arrivé tout à l’heure pour « voler » quelques noisettes à son habitude. Dès qu’il a aperçu Misti à travers la fenêtre et il n’a eu de cesse d’entrer et depuis comme tu vois, ils « causent ».

-       Eh oui, Luigi, je te présente Merka, notre animal fétiche. Les enfants l’ont récupéré et l’ont soigné. Il n’est pas apprivoisé mais il s’est doucement habitué. Le soir, chaque maison oublie un bol de noisettes en espérant que monsieur l’écureuil daigne en voler puisque, disent les anciens, ce vol consenti porte chance à la maisonnée. Ceci dit, c’est étrange, il ne pénètre en maison que très rarement et si malade …

-       Non, non, Je te rassure il va très bien. Avec les filles on l’a examiné, tu penses bien ! Il est tout simplement fasciné par Misti.

-       Bon, mais s’ils pouvaient y mettre une sourdine, ce serait mieux gronda Luigi en se tournant vers le singe et en lui faisant signe de fermer son clapet.

Les deux bêtes le regardèrent et poursuivirent leur conversation sur le mode subsonique.

-       Alors grand, on t’écoute.

-       Je te disais je me plais bien ici, vous êtes des hôtes merveilleux mais …

Ca y est, il se décide enfin, je parie pour Cléophée romantisa intérieurement Ludit, puis réalisant que ce dernier « mais » prononcé par Luigi pouvait être annonciateur d’un départ prochain, elle le coupa :

-       Mais, Luigi, personne ne vous demande de partir je crois bien même que tous, petites et petits, grandes et grands souhaitent le contraire. (Elle avait appuyé légèrement sur « grandes » )… et puis vous enchantez avec vos histoires de cirque et d’aventure.

-       Merci ma chère Ludit, mais vous voyez, je ne sers à rien, je ne fais rien et je dois vous dire qu’avant l’arrivée de cette hyène, j’envisageais sérieusement ma partance.

Sachant son désormais ami inapte à la dissimulation, Françouè décida de l’auticher quelque peu :

-       Ecoute Luigi, on comprend très bien ton envie de reprendre la route surtout que nous allons, je crois, connaître une période difficile voire dangereuse. Cela fait peur …

-       Mais pas du tout, pas du tout, qu’est-ce que tu  … et devant le sourire narquois de Françoué, ah ! t’as failli m’avoir. Non ce que je veux dire c’est que pendant le conseil j’ai eu une idée et peut-être même, je crois que j’ai trouvé un début de solution…

Ludit ouvrit tout grand ses petits yeux, Françoué avala le noyau de merise et sa moustache fournie se hérissa de points d’interrogation.

-       On t’écoute, tu ne peux pas savoir comme on t’écoute.

-       Voilà tu sais ou tu ne sais pas que Bougrelion est internationalement célèbre pour ses numéros d’animaux savants. Tu as vu ce que ma pauvre Griska pouvait faire par exemple. Mais ce que tu ne sais pas, parce que c’est un secret, ce que tu ne sais pas c’est pourquoi nos animaux, sans être domestiqués, accomplissent des tours fascinants. Ce secret, je ne peux absolument pas, tu le comprends, le divulguer …  Bref, il faut que vous me fassiez confiance sans me poser de questions

-       Qu’est que tu veux qu’on fasse ? Tu sais bien que s’il y a une moindre chance, On fera tout ce que tu nous diras.

Luigi n’avait pas touché à sa merise. On le sentait tendu, partagé entre ce secret qui ne lui appartenait pas et la nécessité de l’utiliser. Il s’inclina et entoura son gros front de ses larges mains : « Voilà, je vais faire comme si j’étais le chef. Premier …

 

 

Chapitre 4 : Ludit, Martial, Popot …

 

Le soir même et ce fut dur, on fit comprendre à Misti que Luigi devait partir et qu’il allait devoir dormir pendant deux nuits dans la chambre des filles. Elles surent se montrer, à force de caresses et de bananes d’hiver, convaincantes. Elles lui préparèrent son coin de sommeil près du lit, son coin soirée dans le cantou et son coin d’attente près de la fenêtre. Disons que Misti restait, un peu comme un otage, pour bien montrer que Luigi ne fuyait pas le danger et qu’il allait revenir. Merka, en animal resté sauvage qu’il était, se désintéressa totalement de ses préparatifs et en profita pour demander la route.

Le lendemain, Papi bricolo s’affaira sur le triporteur. Il additionna un projecteur puissant sur l’habitacle puis il doubla les roues arrière qu’il relia par un arbre crénelé à la boite de vitesse créant ainsi un 3/3 inédit et pouvant passer par nuit les plus noires, les cols les plus enneigés. Le soir même, Luigi partit muni d’une flasque rebondie de merisière connue pour ses vertus nyctalopiennes.

Pendant les trois jours qui suivirent, Françoué et Ludit préparèrent les villageois à la réception prochaine d’un personnage éminent et porteur d’espoir, le maître chamage Acter Philippo.

-       Voilà, je ne sais pas ce qu’est un chamage mais Luigi m’a dit, qu’outre des pouvoirs extraordinaires, il avait une manière de s’exprimer et un physique très particulier dont il ne faut en aucun cas rire et paraître étonné.

-       Mais Françoué, on sait vivre. On a reçu avec les honneurs, le bourgmestre de Durbuy et son ventre dirigeable, le griot fil de fer de Kano, les frères Bossedanof. Personne n’a ri. En cas de manquement on menacera les enfants de pénurie de confiture, voilà tout … Et pour le parler on te fait confiance …

Pour le parler, c’était en effet l’affaire de Françoué mais il eut du mal. Luigi lui avait précisé que le chamage avait une curieuse façon de s’exprimer. Premier, il parlait en vers rimés et second ses dires s’accompagnaient de bulles qu’il produisait avec sa pipe. « Tu m’as bien dit Françoué, que dans ta jeunesse, tu poétisais » Oui dans sa jeunesse mais son long passage universitaire l’avait fortement reprosé. C’est simple au début, il ne rima à rien. Il persista bien sûr. Cléophée et Sabrinelle médusées assistèrent alors aux rimaillages s’installant entre leurs parents et ce, principalement pendant les repas. Ecoutons :

A l’instar de nos arbres qui boivent notre terre

Et dont les plus jeunes se disent centenaires

Donne-moi ma Ludit de cette merisière

Ton bonheur et ma force gisent au plein de ce verre

Et Ludit effarée : « eh bon tu veux boire un dernier coup, et se rappelant la consigne, je veux dire »

De Vian ou de Verlaine tu veux encore un vers

D’accord mon cher ami, mais c’est le der des der

Ou alors :                 

Votre conversation est ce soir pleine de sel

Mais de votre gigot je ne dis rien de tel

Et elle, mutine et se prêtant au jeu, de se justifier :

Le sel que tu bois dans mes pauvres paroles

N’agit en rien sur ton cholestérol

Ce n’est pas le cas s’il est en casserole

Je te plains, mon ami, de n’avoir pas de bol

Pour les bulles, ce fut un échec total. Les ronds de fumée de ses cigarillos ne disaient jamais rien. La même couleur bleutée et les formes aléatoires qu’il produisait, échappaient à toute volonté discursive. Il s’essaya bien à la bouffarde mais sans autres résultats que des quintes engorgées et des tristes postillons. Sur les conseils de Ludit « Consacre-toi aux rimes, tu n’es pas un chamage, il comprendra ! » il n’essaya plus de piper mot.

 

Nécessitait ensuite pour faire honneur à un visiteur important, de soigner le paraître. On fit le ménage du village. Les vélos furent alignés, les tas de bois aussi. Les rideaux lavés ou changés encolorérent les fenêtres. On dégagea les seuils. On changea les lampes défectueuses sur les lampadaires et on y ajouta quelques guirlandes de fête. On dressa un mai au sommet duquel on pouvait lire sur un panonceau blanc Honneur à Maître Acter le chamage. Puis par arrêté municipal on interdit les animaux baladeurs. On réintégra les poules picorantes de ci de là, on dézerra les chiens errants, on attacha les chèvres quémandeuses et spécialistes des poubelles, on mit une muselière à l’âne romantique à la lune qui le faisait braire. Préparer les aires, on en avait l’habitude, on le faisait à l’occasion des fêtes, ce fut relativement aisé. Il n’en fut pas de même pour les personnes. Il faut comprendre. On se connaissait, on était « entre nous », et entre nous pas de chichi pas de manière hein ! On s’habillait à la bonne franquette, en tous les jours de travail, les tabliers de cuisine aux souvenirs de ragouts pétillants, les bérets poisseux et raidis, les vestes pendantives, les sabots glèbeux, les ravaudages bien visibles, les cheveux en vacance, les museaux seuls et rarement ablués, les échines paresseuses et donc courbes. Bref on débraillait, on se laissait aller et cela faisait consensus, on aurait vu d’un mauvais œil qu’on s’habillât comme à la ville. Pour corriger tout cela, il fallait du tact, de l’autorité, des yeux critiques et un sens certain de l’esthétique. La tâche en incomba naturellement à Ludit ancienne présentatrice de modo imperativo et Mahaut couturière renommée. A leur demande, René Paroir façonna sur sa plane des sabots de cérémonie (Les cuques en reçurent à haut talons). Gilette, coiffeuse par alliance, fut priée de confectionner des perruques en tresses montantes pour les vraiment petites. Son homme Pailloteas, le coiffeur attitré, rectifia les battants l’œil et gomina les épis récalcitrants. Les stryges apprirent à sourire avec Loune dite l’enjouée. Les irrécupérables, les incapables d’une crispation joyeuse furent assignées au chœur de l’église dirigé par le père Absinte. On somma celui-ci de cacher sa calvitie rubiconde sous un camouflet blanc et de préparer un répertoire un peu plus folichon qu’à l’habitude. On sortit les habits du dimanche et plus précisément d’après église car plus décontractés. Pour rectifier les pandourels, on eut recours à la dénonciation civique. Les dépenaillés furent sévèrement moqués par des groupes d’enfants chantant - Le dorin Il pend il pend ,le dorin il fait du vent-  obligeant ainsi les dépenaillés à remonter chaussettes et rembraguer chemises. Dès le deuxième jour, Ludit se déclara satisfaite : Les hommes étaient congrus et les femmes fleurantes.

 

Martial, colonel en inactive et chef pour l’occasion d’un régiment d’enfants, se chargea du meilleur accueil.

-       Soldats Capucin et Bluette, positions de garde ! Et le dénicheur expert, de grimper à la cime d’un chêne tandis que la meilleure crécelière, se postait à sa base.

-       Rozabelle et Sabrinelle, ouverture portière et révérences, exécution ! et les gamines de s’exécuter

-       Malvin, Olivin, balayage de l’itinéraire. Rompez !

-       Péronelle, ouverture du paraneige. OK ! Progression vers l’hostière ! vitesse, un demi nœud !

Au bout du deuxième jour, Martial se déclara lui aussi satisfait.
 

Il fallait maintenant assurer le quotidien. L’hostière fut aérée puis Vesta y entretint un feu sur lequel crémaillait une énorme réchauffée destinée au tub à bain. On ressortit le moine en s’assurant qu’il était prêt à bassiner un lit confortable et édredonné. On posa les lanternes à suif et les lampes acétylènes aux endroits stratégiques, bureau, table à manger «Il vit dans le temps d’antan, il faut le savoir, la lumière électrique le blesse » Le boire ensuite. Hercule et son aide Allan le barjaque, fournirent leur meilleure merisière qu’on transvasa dans de petites flasques « il gorge petitement, tu comprends ». Et enfin le manger « souvent mais peu », Popot et Obéline s’y collèrent et préparèrent mille petits plats dont elle cachaient la recette la cancayout, le casseboulet, l’ellépala, l’estofa ….

 

Ce qui fit que trois jours après, le village était prêt à accueillir le chamage.

 

 

Chapitre 5 :  Acter, Le Chamage

 

C’est en début d’après midi du troisième jour que les deux marmousets guetteurs firent vrombir huchet et crécelle. C’était le signal, le triporteur arrivait. Capucin et Bluette le précédèrent jusqu’à la place du village. Luigi gara précisément le triporteur sous l’œil attentif de papi bricolo puis s’extirpa de l’engin. Misti se précipita sur l’épaule de son maîtrami et se plaignit abondamment de toutes les caresses que lui avaient prodiguées les deux filles de Françouè et Ludit. Ce n’était pas prévu au protocole savamment organisé par Martial, ce qui le chagrina. Rozabelle ouvrit la porte passager et se retrouva face à un périscope grâce auquel pouvait accéder au paysage un si petit homme qu’il ne dépassait pas le tableau de bord. Elle bredouilla le « bienvenu chez nous » prévu et cacha son étonnement par une révérence reculante. Luigi débarrassa le chamage de son engin de vue et celui-ci put sauter à terre.

–      Je vous présente Acter Philippo, le grand chamage.

Philippo était très mince. Les jambes fines enserrées de collants noirs se terminaient par des sabots jaunes et courbés. Une longue veste ceinturée par des écorces de châtaigner, couvrait un torse qu’on devinait malingre. Une barbe blanche lui servait d’écharpe et laissait voir un menton proéminent et pointu. De sous son nez long et fin partaient deux vibrisses agiles qui se maintenaient pour l’instant à l’horizontale. Le front et les oreilles étaient cachés par un chapeau en forme de girolle à l’envers. Il l’ôta en s’inclinant et salua la compagnie. On vit ainsi des cheveux orange courts et drus et des oreilles soucoupe et articulées. Le fourneau d’une pipe en maïs vissée à sa bouche minuscule rougeoyait à 50 cm de son visage. Il salua une deuxième fois et le merci de sa bouche s’inscrivit dans un rond de fumée rose et doux déclenchant des exclamations admiratives et des murmures chuchotés « Diou biban, mais c’est un farfadet, un follet des montagnes ». L’œil droit de Martial se fit terrible « on a dit pas d’étonnement exprimé » puis il le cala sur Françouè. C’était à lui et donc :

Ta lumière ajoutée Oh ! Acter le chamage

Eclaire d’un beau jour, nos vies et le village

L’habitude d’ici découpe le temps en heure

Une seule de toi c’est déjà un honneur

Dans le froid de l’hiver t’attend une chaumière

Nous allons, si tu veux, y faire Merisière 

Et patata et patati et patatère …

 

Phil apprécia fort l’accueil. Cela se voyait aux petites bulles vivement colorées qui tchoutchouquaient de sa pipe. Luigi clignait d’intelligence un œil approbatif en direction de Françoué : tu es dans le vrai semblait-il dire. Sur un signe militaire, l’ombrelle à neige fut déployée, l’avant-garde balayeuse se mit en place et on processionna jusqu’à l’hostière. En chemin, on eut droit à une profusion de bulles qui déclenchèrent applaudissements enthousiastes des enfants et, faut bien le dire, un peu de jalousie chez Françouè. Luigi lui précisa que ce système de bulles fonctionne comme le langage animal. Chacune d’entre elles a un sens à l’instar des cris, des balancements de queue et des mouvements de tête des corneilles ou des chiens. Ce système permettait au chamage de communiquer avec toutes et tous. Pour nous, continua-il, les bulles ne font qu’accompagner ses dires rimés mais pour les animaux elles se suffisent à elles-mêmes. Il ne le divulgua pas, mais chacun comprit que le secret de Bouglionne ne consistait pas en des techniques de dressage mais tout simplement au fait qu’en la présence hivernale d’Acter, on pouvait échanger efficacement avec les animaux artistes. Rozaliane la plus curieuse des petites filles ne put s’empêcher

-       Mais, il en a combien de bulles ?

-       Des milliers des milliers, ma grande, Les bulles de politesse, tiens regarde comme celle-ci, sont fines et délicates et dans des couleurs franches, les réponses précises ou les ordres sont rapides et clairs, les bulles questionnements sont plus lentes et plus grosses et souvent multicolores, les conditionnelles, celles que je préfère, sont toujours tamisées mais quand tu en vois une noire en triangle pointu, t’as intérêt à te sauver.

-       Et pour les mensonges ? dit la chipie experte en bêtises non avouées.

-       C’est simple, il ne ment jamais, ça lui fait des économies de bulles.

Rozaliane en fut émue. Elle se plaça au côté de Phil et lui prit la main en lui souriant. Une grosse montgolfière bleue pâle zébrée, couleur de souvenir heureux, s’éleva en prenant son temps. On devina une larme et un petit sourire chez Phil. Rozaliane s’était fabriqué un grand-père. Elle ne le quitta pas du séjour …

La maison bien que petite accueillit toute la troupe. Rien ne pouvait s’initier sans les merisières d’arrivée. Elles furent au nombre de trois et sous forme de rapides toasts, un en l’honneur de Phil le chamage et son chauffeur Luigi, un autre en l’honneur de Martial, Ludit et tous les organisateurs, et le dernier en l’honneur de Françouè maire et maître de cérémonie. Ce dernier toast fit transition. Un claquement de langue accompagné d’un voilà voilà de Luigi, l’assurance de l’absence de fatigue et de faim exprimée par Phil et on passa à la merisière Objet de la visite. Préparée par Hercule, elle était longue en bouche, ce qui à ses dires, la rendait, quand servie dans des bols profonds, propice à la discussion. 

Françouè, tout en sachant Phil mis en fleurance par Luigi, se devait à un laïus synthétique qu’il termina par :

 

Et ses loups sans vergogne, rapides et discrets

Rien ne peut les chasser pas même nos hourets

Et ce n’est qu’au recours d’un commun stratagème

Que l’on tient à l’écart ces vils énergumènes

 

A ces bandes de leus qui n’en font qu’à leur loi

Un tarasque hyéneux est venue en surcroit

Et ce diable causait un total désarroi

Jusqu’à ce que Luigi, un soir, parle de toi

 

Fusils, chiens furieux, et toute sorte de messes

N’ont fait qu’augmenter notre folle détresse

Pourrais-tu Oh ! chamage, en ta grande sagesse

Faire qu’un peu, cette calamité cesse

 

Si malgré tes pouvoirs, tu ne le peux pas

Sois sûr Oh ! Phil acter, personne ne t’en voudra

De ta très bienvenue, alors on retiendra

L’honneur de ta présence et une immense joie

 

On avait écouté la longue diatribe rimée en sirotant doucement la merisière. Hercule qui en était à sa troisième somnolait près du feu. Ludit regardait son Françouè avec admiration. Les enfants écoutaient comme on écoute un conte. Les mouthperdois, bien que prévenus, était un peu effarés mais souriaient.

-       C’est qu’il sait parler, not’ maire !

-       Pour sûr ! Mais heureusement qu’on sait de quoi il parle !

Seul, Martial le colon, rougi par l’absorption du breuvage, fulminait. Habitué à des phrases de trois syllabes, l’alexandrin lui était abscons. Le freluquet présenté comme un grand chamage lui apparut dérisoire et incapable de solutionner un problème qui relevait pour lui, comme toute choses d’ailleurs, du militaire. Poussé par la boisson locale, il ne put s’empêcher de viruler : « C’est pas ce paltoquet, qui va nous tirer d’affaire, un griveton tout juste bon à chasser les poux, un pioupiou de chez bleuzaille … C’est pas avec des bulles qu’on va s’en sortir, donnez-moi un tank et j’aurais vite fait de vous le zigouiller le monstre …  bande d’accouardis ! ». Phil le regarda de ses yeux étirés, émit un nuage bleuté, puis un petit carré noir qui en pénétrant le nuage l’assombrit. Une bulle pyramide fonça sur le nuage qui éclata. C’était clair : Un, Tu penses que les autres sont comme toi et deux, dégage ! Le message étant court, le colon le comprit et sentant la désapprobation générale, sortit accompagné d’Oportune sa femme qui, pour le calmer, lui fit espérer l’achat de dinky toys militaires qui compléteraient au mieux sa collection.

Le chamage, plissa ses yeux jusqu’à fente brillante, replia ses jambes sur son fauteuil, pencha un peu la tête du côté de Rozaliane. On respecta ce moment jusqu’à ce qu’un impatient s’étonnât : « Eh, qu’est-ce qu’il fait, il dort ? »

-       Non, dit Rozaliane qui sentait la main de Phil bien éveillée, il pense. Tais-toi !

 

 

Chapitre 6 : Rozaliane

 

Le Chamage pensait en effet et au bout du silence, une voix toute fluette entourée d’une bulle nette et blanche déchira l’espace :

L’urgence m’oblige à agir sans surseoir

Je pars en forêt, il me faut d’abord voir

Montrez-moi, cher Luigi le vers où la forêt 

Il me faut sans attendre aller les rencontrer

Sacrifice, c’est sûr, il nous faudra prévoir

Ce qu’on ne peut éviter, il nous faut le vouloir

 

Acter, sauta de sa chaise, rajusta son girolle de chapeau, et sans lâcher la main de Rozaliane saisit son bâton lierré. Hercule lui fourra une gourde de merisière dans sa poche avant. Toutes les fenêtres du village suivirent la procession qui s’immobilisa à l’orée.

Laissez-moi mes amis, maintenant j’ai affaire

Le plan que j’ai ourdi va régler le problème

Attendez-moi confiants, j’ai de la merisière

Je vais pour Roza et village que j’aime

Pendant deux jours ou plus si nécessaire

Palabrer avec hyène ignoble et tarasquière

 

Rozaliane fixait Phil en tremblant du menton et les yeux noyés. Phil la regarda avec grande douceur, lui effleura la joue et lui chuchota : « Ne t’inquiète pas, je ne peux pas mourir. » Elle ne put s’empêcher de lui embrasser la girolle en chapeau recréant ainsi une deuxième montgolfière dont la couleur souvenir s’estompait nettement au profit d’un vert éclatant et donc bien d’un temps présent. La bulle accompagna Phil jusqu’à sa disparition sautillante dans l’ombre sylvestre.

 

Phil parti, la troupe se replia en grand silence vers le village. Rozaliane pleurait en se retournant sans cesse vers l’entrée de la forêt qui avait avalé Phil. Cléophée lui séchait les yeux sans trouver les mots pour arrêter ce sanglot bredouillé. Les villageois marchaient pesamment, leurs pensées partagées entre espérance et incrédulité. Mais surtout ils éprouvaient un sentiment de culpabilité grandissant, sentiment dont les pleurs de Roza n’étaient pas le seul ferment. On avait quand même laissé partir le fragile chamage affronter seul les loups féroces et le tarasque avec pour seules armes un bâton lierré et quelques bulles étranges. Le colosse Luigi comprit la situation. Il se précipita lentement à l’arrière prit Rozaliane dans ses bras et remonta la file en parlant assez fort pour que chacun puisse entendre.

-       Roza, ma petite, tu te fais du souci pour ton nouvel ami ?

-       C’est pas mon ami, c’est mon papi, je l’ai soizi et il m’a soizi

-       D’accord d’accord, c’est ton papi. Bon, tu te fais du souci, et on te comprend, n’est-ce pas vous autres ?

-       Ah ça oui, on est même ouchtement inquiet,

-       Et pour tout dire on a un peu la honte, même beaucoup

Luigi s’arrêta et se mit des yeux furibonds

-       Eh bien, il ne faut pas. Vous croyez que, moi, Luigi Léone, j’aurais laissé partir mon ami Phil seul au devant d’une mort assurée. Vous croyez ça ?

Même ceux qui l’avaient un temps soupçonné d’avoir voulu fuir le danger, se récrièrent :

-       Bien sûr que non Luigi, bien sûr que non mais ce monstre tout de même, comment y va faire ton Phil avec ses biceps de moineau d’hiver …

-       Ah Ah ! Vous vous fiez aux apparences, vous vous arrêtez au physique mais ce que vous ne savez pas c’est que Phil est le plus grand chamage de tous les temps. Je dis bien le plus grand et je l’ai vu faire des choses que vous pouvez pas imaginer. Tiens, vous connaissez tous ma pauvre Griska. Elle est au quotidien douce et placide mais l’ours des Karapates peut être l’animal le plus terrible de la terre surtout quand on touche à un aimé. D’ailleurs, Griska avec ses griffes aciérées, aurait vite fait de nous débarrasser du monstre. Et bien, figurez-vous qu’un jour un dresseur maladroit donna un coup de fouet à Misti. Mon ouisti gémit sa douleur à l’oreille de ma Griska déclenchant un total cataclysme car elle se mit aussitôt à la recherche du fouetteur en renversant tout sur son passage, roulottes, camions, cages des félins, chapiteau, tout, tu entends bien, tout. J’ai bien essayé de m’interposer mais la colère aveugle et je me suis retrouvé, vite fait, projeté sur un trapèze

-       Et alors ? demanda Roza et tous d’attendre la réponse.

Luigi, satisfait d’avoir atteint son premier objectif à savoir captiver le public, continua en s’adressant ostentoirement à Rosa

-       Et alors ? eh bien ! alors que tout le monde s’enfuyait dans le désordre le plus total et au milieu des rugissements et barrissements affolés, le petit le fragile le souffreteux Phil sortit de sa tente et trottina au devant de ma terrible. Et là, paf ! deux bulles d’apaisement, pif ! trois bulles d’explication pouf ! deux bulles de réprimande. Ma pauvre Griska stoppa immédiatement son saccage puis remit, tête basse, roulottes véhicules et chapiteau en place et passa la nuit à lécher la zébrure sur le dos de Misti.

-       Et le claqueur de fouet ?

Reprenant sa marche en constatant que le deuxième objectif était atteint à savoir les larmes séchées et l’inquiétude levée.

-       Julius ! Le conseil du cirque a préféré éviter une confrontation. On le pria de faire ses bagages et de déguerpir le plus rapidement possible. Ce qu’il fit. Alors tu vois quand on peut calmer une ourse des Karapattes en colère, on est quasiment invincible mais au fait …

Luigi s’arrêta une deuxième fois et baissant un peu la voix mais pas suffisamment pour qu’on ne l’entendît pas

-       Oui, au fait, il t’a dit quelque chose à l’oreille non ? avant de partir

-       Voui, y m’a dit que …

-       Chut malheureuse ! tais-toi ! quand Phil dit quelque chose à l’oreille, c’est un secret. Mais sache qu’un chamage ne ment jamais. Je sais ce qu’il t’a dit, et je sais que c’est vrai. Ne lui fais pas honte ! Fais-lui confiance et ne pleure plus sinon …

-        Zinon quoi ? pleurnicha-t-elle

-       Je lui dirais que tu ne lui fais pas confiance, il se vexera, c’est très susceptible un chamage, et il risque de partir. Alors c’est promis ?

-       Voui Luigi, zé promis

Rozaliane rassurée, les mouthperdiens le furent …

 

 

Chapitre 7 : Crokutou

 

La troupe arrivait au village et se dispersa au rythme des maisons. Bientôt il ne resta que Françoué, Luigi et Ludit

-       Dis-moi Françoué, Ce qu’on ne peut éviter, il nous faut le vouloir, c’est-y pas de Maccarel ça ?

-       De Machiavel, tu veux dire, c’est assez sibyllin non ?

-       Je te l’accorde, mais avec Phil tout a un sens … ou plusieurs.

Ils rentrèrent et commentèrent toute la soirée les propos du chamage. Trois jours passèrent. On nota une recrudescence des ululements et une diminution progressive des ricanements. Il se passait quelque chose. Et l’après-midi du troisième jour, les enfants, Roza en tête, fonçèrent chez Françouè :

-       La porte de l’hostière, la porte de l’hostière …

-       Et bien quoi ? la porte de l’hostière ?

-       Eh bé ! elle bée.

La nouvelle fit le tour du village et déclencha une mise en disponibilité immédiate. Les cuisinières laissèrent les fourneaux, Hercule l’alambic, Hanfer sa forge, Pancosier son pétrin, Absinte ses ouailles, les ouailles leur curé, les enfants leurs jeux, 

Castre ses patients, Morti ses fioles … Et tous de se précipiter et de faire groupe devant l’hostière. Luigi leva ses bras et imposa le silence :

-       Nous allons entrer, moi et Françoué.

-       Et moi zauzzi, exigea Rozaliane, z’est mon papi.

-       D’accord toi aussi, attendez et faites silence.

Et ils pénétrèrent. La bougie de veille permettait de deviner Phil écroulé sur la table, sa pipe la flasque et le bâton éparpillés à terre. Rosa se précipita :

-       Papi, mon papi ! t’as mal ? t’as mal ?  Elle lui prit la tête. Elle était toute roide mais il respirait. 

-       Oh ! Phil oh ! Phil ça va ? Tu m’entends ? le secoua Luigi

Pas de réponse, pas de réaction, le chamage était inconscient.

-       Qu’est-ce qu’on fait ? on le réveille ?

-       Et comment tu veux le réveiller ? Tu vois bien qu’il est ivre mort.

-       Appelle Morti et Médi !

-       Mais, ils ne peuvent pas se voir ni se sentir d’ailleurs

-       Je sais mais il y a urgence. Dis-leur que c’est un ordre du maire. Il faut juste savoir de quoi il est ivre et on avisera et toi, Rosa au lieu de gémir allonge-le sur le fauteuil et couvre-le.

  • Morti Castre, c’était le rebouteux et il était de bonne fame. Il n’avait pas son pareil pour réduire les fractures, cicatriser les déchirures, sécher les plaies et enlever le feu. On le disait magnétique. Dans le village et aux alentours, on allait d’abord voir Morti qui vous traitait dans la pénombre de sa cuisine-séjour-chambre à coucher, pièce unique peinte à la fumée et parfumée par un raout mijotant en permanence à la crémaillère du cantou. Bien sûr, on y allait discrètement en se cachant un peu. Se disait même que la femme du toubib … En tout cas, on allait d’abord voir le rebouteux. Ce n’est qu’après et en cas de mal persistant qu’on allait voir Médi Kohl dans son cabinet aseptisé éclairé et blanc. Les deux se haïssaient. Médi haïssait Morti : Il l’accusait de sorcellerie mais surtout lui reprochait de lui iter sa clientèle. Morti haïssait Médi : Il lui reprochait les effets secondaires de ces poisons appelés médicaments. Ils se haïssaient et jamais au grand jamais, on aurait pu imaginer les voir ensemble au chevet d’un même patient. Ils le furent pourtant pour Phil et ce ne fut pas le plus petit exploit du chamage. Il le furent et décrétèrent une ivresse de fatigue extrême. D’accord sur le diagnostic, le choix du remède les opposa, on s’en doutait un peu. Médi prescrit l’absorption immédiate de dix-sept gouttes d’Adderall complétée par l’absorption avant le repas de deux cachets de Dexedrine. Morti haussa les épaules et alla chercher une potion à base d’éphéride de bouleau. La potion étant disponible, on commença par elle. Pour effacer son goût âcre, on la mélangea à de la merisière et Roza l’introduisit à l’aide d’un entonnoir à gelée dans la petite bouche de Phil.
En attendant et au grand dam du colon qui voulait faire sonner la charge rien de mieux pour réveiller un mort en attendant donc, on prépara un réveil en douceur. On appela Vesta Chandel la maîtresse du feu et de la lumière qui chauffa et tamisa la pièce. Popot la fricasseuse rissola un estofat d’agoûti des plus tendres. On convoqua l’épinette d’Hermine et le fluteau d’Isalin pour créer une ambiance phonique feutrée.
Déjà la potion faisait effet. Chaque tressautement de joue, chaque frémissement de lèvre était salué par un rire de Roza et par des commentaires « C’est plus du coma ça, il dort non » – « je crois même qu’il rêve » .A l’ouverture de l’œil gauche la petite applaudit. Celle du droit précéda un étirement de tout le corps. Sa bouche s’agitait pip pip pip – qu’est ce qu’il dit, Roza, qu’est-ce qu’il veut ? Il dit pip pip pip. Il veut sa pipe comprit Luigi. On vissa la pipe. On aida Phil à s’asseoir confortablement. Au son d’une douce bergerade, on lui présenta estofa et merisière auxquels il fit grand honneur.
Ayant fini de se restaurer le chamage s’ébroua, alluma sa pipe et s’exprima :

Merci les amis merci mille fois merci  

Grâce à vous j’ai retrouvé tous mes esprits

Il faut à présent que je vous dise

Le résultat de mon expertise

On fit ceux qui avaient le temps. On lui conseilla de se reposer. On lui dit que sa santé était primordiale. Mais rien n’y fit. Il devait fournir une réponse avant le coucher et pour cela il se devait de présenter ce qu’il avait proposé à la bête. Les oreilles s’étirèrent et s’ouvrirent donc au maximum.

La bête s’appelait Crokutou. C’était effectivement une hyène tarasquière de la plus mauvaise espèce, une faramine. Elle comptait rester là jusqu’à la fin de l’hiver. Le problème n’était pas tant qu’elle s’avérait, en l’état des choses, invincible, mais plutôt qu’elle était pourvue d’un estomac double et immense et que son seul objectif dans la vie était de le remplir. Phil, au cours des trois jours et trois nuits, avait obtenu le résultat suivant : Croku se tiendrait à carreau si on lui fournissait matin et soir une demi brebis et en échange, elle débarrasserait le village et la forêt de la présence des loups.

On discutailla, on pesa le pour et le contre « - Finalement ça fait que trente et j’en ai repéré qui avaient des culs concaves. - Ouais, c’est vrai y en a qui valent pas grand chose. - Même qu’y en a des qui passeront pas l’hiver. – Ouais, mais trente tout de même. - Mais on aura plus les leu » On vota et à l’unanimité moins le colon « un tank je vous dis, un tank », on accepta. Phil fabriqua un contrat en bonne et due forme dans une bulle très administrative. Françouè parapha et on chaiseporta le chamage jusqu’à l’orée où l’attendait l’horrible. Celle-ci signa en crachant dans le contrat bulle …

Le groupe des bergers identifia les futures sacrifiées et c’est à Louchememe le carnissier qu’incomba naturellement la charge de l’exécution, de la découpe et de la dépose matin et soir à l’orée de la forêt. Le village était ainsi prêt à remplir sa partie du contrat. Croku ne tarda pas à honorer la sienne et pendant les jours qui suivirent, on entendit des litanies de ululements plaintifs de plus en plus lointains. Les leu disparurent complètement. Et un soir, chez Françouè …

-       Quand même Phil, faut que tu éclaires ma lanterne sur ton « ce qu’on ne peut éviter, il nous faut le vouloir ».

-       Mais mon grand, c’est pourtant simple, qu’est ce que tu ne captes pas ?

-       Bon, « ce qu’on ne peut éviter », c’est le tarasque. Ca, c’est clair ! mais « Il nous faut le vouloir » ?

-       Réfléchis Luigi. On a le tarasque, ça, on ne peut pas faire autrement A partir de là, qu’est-ce qu’on veut ? hein Luigi ? Que le monstre ne nous dérange pas ou très peu, non ?

-       Ah ! je comprends, on le veut le plus inoffensif possible. Mais pourquoi « il faut » ?

-       Eh bien, Il faut sacrifier une brebis par jour, ce qui est, avoue-le, un moindre mal et grâce à ce sacrifice nécessaire on l’a au mieux, c’est à dire, on l’a sans dégâts. On l’a comme on veut quoi !

-       Et on y gagne les loups en moins ! T’es un génie Phil Hacter ! applaudit Françouè

 

Et en effet grâce au chamage, la vie reprit son cours paisible et le village sa respiration habituelle enrichie de l’air pur que lui procura la présence de Phil qui avait accepté, faisant ainsi le bonheur de tous et surtout de Rozaliane, de rester jusqu’à la fin de l’hiver.

–      Au moins, papi, au moins …


 

Résumé de la première partie

 

Suite à un accident de triporteur, où il perdit son ourse Griska mais pas son ouistiti Mistiget, Louis le roux, alias Luigi Léone, artiste de cirque, poursuivait sa convalescence chez Françouè, le maire de Mouthperdoux quand l’arrivée d’une tarasque, bête faramine pillarde et dévastatrice mit en grand danger et en grand émoi le village totalement démuni face à la menace. Grâce à Hacter Philippo, chamage et ami de Luigi, on conjura cette menace de la manière suivante : Le village octroyait à la hyène tarasquière, une brebis quotidienne en échange de quoi, d’une part elle débarrassait la forêt des meutes de loups qui y sévissaient et d’autre part elle se tiendrait à l’écart.

Notons qu’un chamage, comme chacun sait, émet grâce à sa pipe en maïs, des bulles de toutes les couleurs et de toutes les formes et que ces bulles font sens. Ce qui lui permet de communiquer avec les animaux.

A ce moment de notre histoire, Luigi habitait chez Françouè  et Phil était logé à l’hostière. Ils devenaient des amis inséparables, pendant que Crokuta le tarasque régnait sur le monde de la forêt  …


 

Deuxième partie : C’est qui qu’est le plus fort ?

 

 

 

Chapitre 8 : Merka l’écureuil

 

Le contrat passé avec le village assurait à la hyène tarasquière le vivre deux fois par jour, ce qui satisfaisait son premier estomac, l’estomac du nécessaire. Le deuxième, celui des plaisirs, elle s’appliquait maffieusement à l’agrémenter de quelques friandises et pour cela Croku régnait sur le monde de la forêt par la terreur. Chacun devait acheter sa sécurité par un tribut conséquent et quotidien. Ce jour-là, Chenapan qui avait ses entrées dans des pouliers mal clos, lui avait offert une succulente cane de réforme. Méles le blaireau avait fourni grenouilles et champignons et Strix, la hulotte, de petits campagnols délicieux. Quelques insectes, des vers et des chenilles apportés respectivement par Picnoir, Coucouli et Chafouina avaient agrémenté et pimenté le menu. Crokutou était repu et donc d’humeur enjouée.

Ce matin-là, Françoué cigarillo au bec, Luigi une cousue à la main et Phil, pipe vissée, avaient chaussé leurs raquettes et se promenaient copain clopant.  Quand au détour d’un chemin, Luigi s’étonna « Tiens, tiens mais c’est Croku, qu’est-ce qu’il fait là, il est bizarre non ? » Et en effet, le tarasque était totalement immobile tel un braque en arrêt. Totalement absorbé par ce qu’il observait, il ne les entendit pas arriver. Ils s’approchèrent et découvrirent un spectacle étonnant. Une queue marron jaune faisait du surf sur la neige en dessinant d’aléatoires arabesques. A intervalles réguliers, on voyait apparaître la tête de Merka, l’écureuil fétiche et adoré du village. A chaque remontée, le petit animal se grattait le nez, arquait ses sourcils en lunettes puis repartait en apnée. Ils se rapprochèrent encore et purent par l’entremise de Phil suivre un dialogue pour le moins étonnant. Pour fluidifier la lecture on n’en donnera pas ici la version originale.

Et donc à un énième arrêt, Merka stupéfia nos quatre amis par son insolence et sa témérité.  « Tiens, t’es là l’obèse écaillé, Donar ! ce que tu fouettes ! » avant de repartir sous neige. Crokutou habitué au respect effrayé de la gent animale s’offusqua quelque peu mais, rassasié et donc presque bienveillant, il préféra taire provisoirement son indignation. Curieux, intrigué, il attendit la respiration suivante.

-       Tiens, t’es toujours là, Boufi Fat !

-       Eh ! oui, qu’est-ce que tu fais ? tu me cherches des noisettes ?

-       C’est ça ! rêve toujours ! Et écarte-toi un peu, tu schlingues, tu poques la charogne, que c’est pas possible !

Et de replonger. On peut être rassasiée, on peut être enjouée en cette matinée ensoleillée, on n’en reste pas moins hyène tarasquière susceptible et jalouse du respect que tous se doivent de lui montrer. Elle saisit la queue entre ses énormes incisives et arracha Merka à la couche de neige, le secoua un peu et le relâcha sur son séant.

-       Non mais pour qui tu te prends, monstre puant ! cracha l’écureuil

-       Je me prends pour qui je suis, et je suis Croku le tarasque, Crokutou le maître, Croku le tyran !

-       Le tyroflan ouais !  marmonna Merka en s’ébrouant

-       Tu commences sérieusement à me hérisser. Tu sais que j’ai toujours un petit creux en réserve alors soit tu me dis ce que tu fais soit tu boucheras ce trou …

Phil, jugeant la situation dangereuse se permit d’intervenir : « Calme-toi, Calme-toi, Crokuta. Et ne t’abaisse pas à si petite proie. » Et se tournant vers Merka :

-       Vois-tu, petit Merkouli, ton comportement ne peut qu’étonner. Pourrais-tu sur tes fesses répondre en politesse à celui qui de droit est ton maître et ton roi.

-       Excusez-moi, monsieur le mage, je ne vous avais point noté dans le paysage. Vous savez bien que manger et avaler résume Croku. Ce tas empuanti, c’est pas un animal, c’est un estomac et même deux. On ne peut pas répondre à un estomac. Il a une panse en place du cerveau et une panse ça ne pense pas.

Le tarasque sous l’insulte et le regard méprisant de Merka retroussa ses énormes babines. Phil calma la bête en lui promettant un surplus ovin pour le soir puis redemanda avec insistance à l’insolent les raisons de ses successives plongées. Celui-ci réalisa que plusieurs villageois désœuvrés par l’hiver s’étaient joints à nos quatre amis. Il devenait l’attraction du jour et ce n’était point déplaisant. Il décida donc de faire durer.

-       Vous vous posez des questions. Vous vous demandez pourquoi l’écureuil s’enneige hein ?

-       Oui, mon Merkounou, on se demande et moi je te déconseille. Tu vas attraper la mort dit une petite fille tout en douceur

-       Ah t’es là Loune, qu’est-ce que t’attends pour m’attraper et me faire un câlin ?

Loune, fille du vétérinaire, avait dirigé les opérations de remise en état de la charmante bête qui lui en avait gardé reconnaissance et affection. Mais attention, il ne fallait pas le prendre pour un de ces fades chats domestiques, ceux-là sacrifient fourbement à la mignardise pour une pitance sans effort. Non, Merka restait dignement sauvage et Loune était la seule personne à qui il permettait la familiarité d’une caresse et parfois, quand il était luné affectif, il s’oubliait dans ses bras. C’est ce qu’il fit, et il en profita pour lui dire à l’oreille qu’il avait trouvé deux noisettes d’or végétal et qu’il lui en donnerait une.

-       Si tu veux mon Mérkouli, mais arrête de jouer dans la neige, tu vas attraper un rhume du cerveau.

-       C’est sûr que Croku, ça peut pas lui arriver parce que son cerveau hein ? persifla l’impertinent bien à l’abri dans le nid des bras de Loune et je te signale que je ne joue pas et qu’au contraire, ce que je fais dans la neige, c’est très sérieux.

-       Ah bon ! c’est sérieux ? mais alors, pourquoi tu fais ça ?

Et l’assistance, maintenant nombreuse, de répéter « Oui, pourquoi ? Oui, pourquoi ? » Merka ne répondit pas. Il se dressa sur l’épaule de la petite, se massa entre les deux oreilles, pinça son nez et déclara : « Vous voulez savoir hein ?  Eh bien devinez, cherchez, je vous donne ce jour, la soirée et la nuit pour trouver et le premier qui trouve aura droit à une noisette d’or végétal que j’ai en ma demeure. ». L’or végétal, parce que rare dans ces contrées, a une valeur inestimable. La cupidité et l’envie vinrent donc se marier à la curiosité. Même Croku semblait intéressé, une noix d’or ça faisait bien dix brebis non ? Les questions fusèrent mais le mignon fouquet se fit muet et ce n’est qu’à la demande appuyée du maître Chamage, qu’il consentit à livrer les indices que voilà : Il pratiquait ses exercices quand le jour est juvénile. Ses activités juvéniles n’étaient pas une fin en soi, il les faisait pour se préparer à autre chose. Cet autre chose n’avait rien à voir avec les occupations habituelles d’un écureuil et le plus à même de deviner était Françouè. Sur ces mots le jacket volant, sauta sur l’arbre le plus proche puis s’éclipsa laissant Croku gueule bée et un public aussi perplexe qu’amusé.

Il fallut se contenter de ses maigres informations …

 

 

Chapitre 9 : Propositions

 

Le lendemain les mouthperdois s’étaient rassemblés en demi-cercle près du vieux figuier. Au centre, Phil et Roza, Françouè et Ludit, Luigi et Loune regardaient Croku observer Merka faisant son manège habituel. Après une énième plongée, celui-ci sauta allègrement sur l’épaule de sa préférée et fit du regard le tour de l’assemblée puis faisant mine de découvrir l’énorme tarasque. : « Ah t’es là, l’informe je t’avais pas reconnue, j’ai cru à une barrique de poissons pourris. Alors t’as trouvé ? » La hyène tarasquière avait eu une idée. Cela lui arrivait quelquefois.

-       Voilà, j’ai réfléchi.

-       Faut pas jouer contre nature, le gros en gélatine.

Toute à son idée, la hyène ne releva pas

-       Moi, quand j’ai chaud, je me refroidis et que donc que je pense que t’as la fièvre et que donc que t’as chaud et que donc que tu te refroidis.

-       Le débile, si t’as la fièvre c’est que t’as pris froid et c’est pas en reprenant froid que ça va s’arranger.

Sous l’insulte, le petit creux dans l’estomac s’agrandit déclenchant un bond vengeur obligeant le petit acrobate à une esquive cabriolée qui le fit atterrir sur la tête de Loune. La hyène tourna autour en maugréant : « D’accord j’ai patté un accord mais ça c’était pas prévisionné, me faire gueuler dessus par une crotte de bique pas finie.» Il fallut tout le doigté du chamage pour empêcher provisoirement le massacre pendant que, répondant à une demande chuchotée, Loune se plaçait près du figuier qui dormait son hiver à quelques mètres de là. On commençait dans l’assistance à s’étonner de l’insolence pour le moins risquante de l’eskiroul. Comment ne voyait-il pas que le ricanement sourd était promesse de le transformer en casse-croûte. Certains le trouvaient même bêtement téméraire. On entendit des « Il l’aura bien cherché », « Y se prend pour qui ». Se rappelant l’or végétal, on reprit toutefois le jeu et les suggestions se succédèrent :

-       Et si, c’était pour frigorifier tes puces et les rendre ainsi impuissantes, risqua Louchememe

-       Pour tuer les tics, suggéra Morti

-       Pour empêcher la pelade, déclara Père Absinte le calvitiste

-       Ou pour rigidifier les moustaches et les rendre séduisantes, ajouta Pailloteas

-       Pour avoir l’haleine fraiche, cria Vinciane Pouavrot

-       Pour se rafraîchir les idées, murmura Cléophée

-       Pour purifier l’âme, chuchota Alcidie

-       Pour prendre la température au sol, pensa tout haut Medi

-       Pour faire des tranchées, affirma Martial

-       Par plaisir comme les chuédois qui chuite chauna chuent l’eau, chointa Mourphy

-       Pour zouer, zézaya Roza

-       …

Merka écoutait et répondait par la négative avec quelques commentaires « pas mal… bien imaginé …, je ne suis pas malade, vous cherchez ça où …, y manquerait plus que ça … rafraîchir les idées y a de ça, mais bon c’est pas ça ». Françouè attendit le moment de calme que provoquerait l’épuisement des propositions. Il avait la vraie de vraie solution. Cela se voyait à un petit sourire en coin et il ne tarda pas à l’exposer : « J’ai compulsé, hier soir, une revue scientifique et trimestrielle qui précise dans son meilleur article du numéro 601 que les écureuils font provision pour l’hiver de noisettes et que pour ne pas se les faire iper, les cache soigneusement ».

Réaction amusée et sarcastique du public

-       Ah ouais ! ça c’est un scoop !

-       On voit que t’as fait des études pour savoir ça ….

-       Chavais bien que pour être maire faut de la savance mais à ce point …

Françouè leva ses deux bras en tire bouchon à vis, style « vous ne m’avez pas compris »

-       Attendez ! J’ai lu aussi que le froid leur occasionne d’énormes trous de mémoire et qu’ils ne se souviennent plus des cachettes. En clair, ils savent qu’ils ont caché mais ils ne se rappellent pas où. Alors ils passent l’hiver à retrouver leurs cachettes qu’ils ont creusées dans la terre maintenant enneigée. Ce qui explique le …

Il fut vertement interrompu par un Merka indigné :

-       Non mais l’autre, il croit tout ce qui est écrit. C’est de la déformation professionnelle. Revue scientifique donc vérité … Non mais Françouè, t’es plus à la fac à faire tes cours de sousréalisme et d’inexpressionnisme .

-       Mais Merka l’auteur est un éthologue reconnu internationalement. Il cite ses sources …

-       Tu parles ton ethylologue, je le connais et sa source aussi puisque c’est moi la source. Le jour où il m’a regardé pratiquer, je suis tombé sur une noisette et pardi je l’ai ramassée. Est-ce que toi quand tu fauches ton champ et que tu tombes sur un cèpe, tu le ramasses pas ? Est ce que je vais dire que tu fauches pour ramasser des champignons ? C’est pas parce que vous êtes amnésiques que les écureuils doivent l’être. Non mais, y m’voit ramasser une noisette et vas-y que je te fais un long métrage. Enfin bon ! des parleurs comme ça, Jeannot vu d’autres. Faut pas croire le père Noël …

Et l’incompris se prit la tête dans ses pattes et se mit à convulser. Il pleurait de rage devant tant d’ignorance facile. Au grand dam de Croku on lui offrit des noisettes de chocolat à la noisette. Il accepta. On était pardonné.

-       Bon Merka, nous sommes à cours. Nous donnons notre langue au chat …

-       D’accord, d’accord mais pas celle de la puanteuse, j’aime bien le chat, il en crèverait, persifla l’insolent

Et en se hissant sur le premier étage du figuier évitant ainsi un coup de griffe réflexe de la hyène, il continua :

-       Vous donnez la langue au chat, je comprends puisqu’elle ne vous sert qu’à dire des âneries, bon vous faites ce que vous voulez de vos langues mais à moi qui n’aime pas la langue vous me donnerez bien quinquechose, si je vous dis tout.

-       Moi, les langues, je prends aboya le tarasque et le chat aussi.

-       Ta gueule le fétide ! tu comprends rien, rassure-toi c’est normal ! alors qu’est-ce que j’aurai ?

-       Nous te donnerons notre stock de chocolat aux noisettes.

La proposition aurait été mal accueillie par les enfants et les gourmands si Françouè n’avait fait un geste discret et rassurant. On comprit : Le stock ne serait qu’écorné.

 

 

Chapitre 10 : L’inspiration

 

Françouè le matoué avait vu juste. Merka savait que le maire était un « quand il convent, il tient ». Un stock de noisettes au chocolat aux noisettes, pour un écureuil gourmand c’est un sommet. On vit dans ses mirettes tout un infini de plaisir à venir et ce moment d’inattention faillit lui être fatal puisque le tarasque, ayant noté le vague dans ses prunelles, avait bondi mâchoires ouvertes le forçant à se propulser à l’étage supérieur. Le regard qu’il lança alors à Croku étonna les plus proches. Il n’y avait dans ses chasses aucune peur. On y lisait au contraire du mépris et de la haine, un mépris profond et une haine patiente … Il détacha ses yeux et les porta sur l’assemblée.

-       Etes-vous prêts à entendre la vérité sur mes apnées juvéniles ?

-       Pour sûr, qu’on est prêt … tu rigoles on est cent fois tout ouïe …, on n’est pas là pour écouter la messe.

-       Bien, vous savez que les écureuils ont deux poumons qui fonctionnent parfaitement à l’air libre et ce même en présence de cette puanteur de serpillère vivante.

-       D’accord t’as deux poumons, on s’en doutait, et alors ? s’impatienta Martial

-       Ah ! c’est ça il a de l’asthme. Il fait de la kinésithérapie respiratoire, crut comprendre Médie

-       Mas de mas, caratsez-vous oun poco troun dé die, et escotez ! Médie, il t’a déjà dit qu’il n’était pas malade, t’es sord ou quoi ?  Bon Merka, tu as deux poumons qui fonctionnent à l’air libre et ?

-       Et sous la neige, est-ce qu’on est à l’air libre ?

-       Bê non, on t’achètera un tuba ou des bouteilles comme ça tu pourras te cacher longtemps. Si tu penses à planquer ta queue bien sûr, rigolèrent Capucin et Bluette

-       Mais taisez-vous les enfants, laissez-le continuer Boun die de miladie ! regourmanda Luigi

On se tut et Merka put continuer

-       Voilà voilà, quand je suis sous la neige, je retiens quoi, je retiens ma …

-       Bê, ta respiration, dit Loune

-       Voilà ma petite, je retiens ma RES PI RA TION, confirma Merka en séparant les syllabes

-       Bon tu retiens et alors je vois pas bien …

-       Bien sûr que tu vois pas, attends ! Et quand je sors de sous la neige, la bouche ouverte, je cherche quoi, je cherche …

-       Où t’as atterri … s’il fait jour … le temps que t’as mis … une noisette …

-       Donar mon dieu, murmura l’écureuil, ses yeux montés au ciel devant tant de bêtises, ils ne savent pas ce qu’ils disent.

-       Tu cherches ton souffle, tu cherches de l’air, proposa Luigi

-       Voilà c’est ça, je cherche de l’air et j’inspire. Quand je plonge je retiens ma respiration et en sortant je cherche je cherche l’INS PI RA TION (en redétachant les syllabes)

-       En gros, tu fais ton yoga, tu fais des exercices de respiration, résuma Françouè

-       Pôvre Françouè, tu baisses, t’es sûr que t’es à la retraite ? t’es pas plutôt en congé de maladie mentale. Non mais des exo pour respirer et pourquoi pas des cours de natation pour Lucius le brochet. Ah ! Je ne sais vraiment pas comment elles ont pu te choisir les dames mais je me doute que …

Françouè ne tenant pas à ce que les dessous de son élection encore récente et notamment le rôle souterrain et de sa molérina soient dévoilés, se dépêcha de poursuivre.

-       Bon d’accord, Merka, tu cherches l’inspiration mais pourquoi faire ?

-       Mais Françouè, c’est pourtant simple. Toi, quand t’écris tes romans ou tes poésies, tes mots, ils sont pas dans ta bouche ce serait trop facile, il suffirait de cracher. Alors, avant qu’est ce que tu fais ? …

-       D’accord, je réfléchis, je pense oui c’est ça je cherche l’inspiration en effet, mais voyons, tu n’es pas en train de nous dire que tu écris, tout de même ?

-       Et pourquoi pas et pourquoi je n’écrirais pas ?

-       Mais parce qu’un écureuil, ça ne sait pas écrire. On n’a jamais vu ça

-       Et allez ça recommence, Françouè Saint Thomas. Et ça se dit chercheur ! Ah ! Elle est belle la recherche. Ils ne trouvent que ce qu’ils voient. Ce qu’il ne voit pas monsieur le professeur chercheur, ça n’existe pas …

Merka était véritablement outré. Ses oreilles passaient à une vitesse ahurissante de la position casquette à celle de radar, ses yeux ribouldaient dans ses orbites qui avaient beaucoup de peine à les retenir, sa queue gonflait et zigzaguait. Sa colère frisait l’apoplectique, son corps entrait en dangereux folletage. Ce qui fit que l’assemblée prit son parti « mais enfin Françouè, s’il veut savoir lire et écrire, c’est son droit non? - Mais maire, tu vois pas dans quel état tu le mets ? - Un écureuil intello, ça doit exister, non ?  - Françouè, y a pas que toi qu’a fait des études … »

-       Bon d’accord Merka, tu écris soupira Françoué mais sur quoi et avec quoi ? Tu peux nous dire peut-être ?

Rasséréné par l’appui de l’assistance et une pluie de noisettes, Merka répondit posément :

-       Et bien, avec mes griffes et mes incisives sur des bouleaux blancs et assez larges car je griffe des deux pattes et ce, en scūriolus ou en escuriel si tu préfères. Voilà, voilà …

On avait bien remarqué que les bouleaux importants se ridaient mais jusqu’à ce jour on attribuait ce phénomène à la force mécanique du temps « tu comprends avec l’âge, y a moins de sève, la peau se rétrécit et plisse » Cette nouvelle explication enchanta le public qui se mit à la commenter. On se promit de ne plus abattre ses bouleaux majestueux et qu’on savait maintenant livresques. Très satisfait de l’intérêt qu’il suscitait, Merka se prit le museau entre guillemets en marmonnant  « Bon, c’est pas tout ça ». Il déplia calmement sa cape transparente et invisible quand il la tenait serrée au creux de ses aisselles. Son patagium défroissé, il mit ses vibrisses en position de vol. La précision segmentée et méthodique de ses gestes montrait clairement qu’il était sur le départ. Un scribe écureuil a autre chose à faire qu’à jaspiner toute la matinée n’est-ce pas ? Ses préparatifs ostentatoires étaient toutefois lents, très lents même, et ils étaient interrompus par des regards haineux en direction du tarasque ce qui ajoutait à leur longueur calculée. Le temps ainsi étiré, laissait la place à questions qu’en fait il espérait et qui tardait : « Mais, qu’est-ce qu’ils attendent ? Je leur apprends que j’écris et ils en restent là.  Loune et Roza sont jeunes mais Luigi et Phil quand même, qu’est-ce qu’ils attendent ? »

Il n’attendit pas longtemps …

 

 

Chapitre 11 L’intitulé de la thèse

 

Phil envoya coup sur coup deux bulles, l’une rouge –stop pars pas – l’autre carrée sous forme de QCM « poésie – roman – thèse ».  Merka griffa le troisième item.

-       Une thèse ? s’étonna Françouè un peu vexé parce que seul à pouvoir se prévaloir d’un tel niveau et une thèse sur quoi ?

-       Et bien, mais tout simplement sur les rapports de force trompeurs, ouais trompeurs, entre animaux de la forêt.

Merka se tourna vers Croku et tout son corps exprima un dégoût et une aversion extrême. Ce fut très bref, quasi imperceptible. Seul, Phil le remarqua.

-       Tu pourrais nous donner un exemple, nous mettre sur la voie, demanda Françouè

-       Mais oui, par exemple, vous les hommes, vu de l’extérieur vous êtes fragiles délicats et sans défense. Incapables de voler, vous êtes des noisettes pour éléphant, une baleine vous pulvérise, un coup de froid vous paralyse, un coup de chaud vous assomme … des animaux inférieurs somme toute et pourtant …

L’auditoire ne savait pas comment prendre cette rapide harangue. Etre ramené au rang d’animal inférieur, c’est pas très valorisant mais il y avait ce « et pourtant » en suspens.

-       Oui, et pourtant, vous massacrez allègrement éléphants et baleines, vous climatisez, vous chauffez, vous dominez, vous êtes le virus de la terre, et bientôt le cancer de l’univers. Bref vous êtes plus forts que ce qui vous domine ou qui vous dépasse. Voilà pour l’exemple.

L’assistance fut rassurée et approuva bruyamment : « C’est pas faux ça, on est les plus forts dit Hercule - avec de la patience on arrive à tout dit Oportune - avec un tank aussi dit le colonel – pis on est les plus malins dit Barjaque - un bon coup de gnôle et je ne crains personne redit Hercule »  

mais le curé compassait par là.

-       Sacrilège ! sacrilège ! Bien sûr que nous sommes les plus forts. Qu’est-ce qui faut pas entendre ? Nous sommes les plus forts parce qu’on a l’étincelle divine cria tonna et vociféra Père Absinthe soutenue par Alcidie, sa bonne, qui lui tendit son cordial

-       DéTéPé, continua-t-il en criant, tonnant et vociférant, nous a donné par alliance avec Noé, tout pouvoir sur les animaux …

Soucieux de ménager croyants et non criants parmi ses administrés, Françouè interrompit le curé et lui assura sous les regards narquois des rouges et des parpaillots que personne ne remettait en cause ses principes religieux. Il le pria de s’en tenir strictement au scientifique puis fort de ses réminiscences lacaniennes et se tournant vers le thésard des noisettes :

-       Il est vrai que nous tenons notre supériorité du fait que nous, les hommes, nous passons par et nous dépassons le stade du miroir.

-       Le stade du miroir, ânonna Merka, encore un scoop ! Et à force de vous mirer, vous vous admirez et à force de vous admirer vous finissez par vous ressembler. Tu parles d’un exploit …

-       Mais enfin, ce stade une fois dépassé nous permet de développer …

-       L’intelligence, le coupa l’écrivain sylvestre imitant le ton docte de Françouè. VOIR, préVOIR, saVOIR, pouVOIR mais vous n’avez que les yeux pour penser. Vous voyez la vie en rose, vous en voyez des vertes, des pas mûres, de toutes les couleurs, vous voyez la paille dans l’œil du voisin, vous voyez le bout du tunnel, vous voyez la mort de près et vous voyez même le jour. En fait, vous ne savez que par les yeux et encore quand vous voyez d’un bon œil. C’est un peu limité non ?

-       Oui, mais c’est déjà pas si mal et je te répète que grâce au stade du miroir on …

-       Oui c’est ça, tu te répètes et moi je te dis que vous êtes sérieusement diminués et limités

-       Comment ça limités ?

-       Apprends que nous, monsieur Jesaistout, on ne se mire pas dans un miroir, un miroir c’est trompeur alors nous, on se regarde dans un humoir.

-       Dans un quoi ?

-       Un humoir, un miroir à odeur si tu préfères et quand on se regarde, c’est pas pour corriger la mise en pli, ou tailler la barbiche, c’est pour corriger notre odeur. On voit avec le nez quoi. On ne se mire pas dans un miroir, on s’hume dans un humoir. Tiens par exemple monsieur le curé nous, on le voit à son odeur de sainteté. C’est facile à comprendre …

-       Je comprends, je comprends, marmonna distinctement Françouè qui ne comprenait rien et donc tous les animaux ont un humoir ?

-       Non pas tous, mais moi si ! se rengorgea Merka

-       Moi, je n’en ai pas besoin, je sens bon moi, hein ? dit Croku en s’avançant vers l’auditoire, canine en avant provoquant ainsi un retrait en demi-cercle d’où sortit des « - Aucune odeur, c’est sûr … Peut être un léger parfum musqué, très agréable au demeurant … Une légère brise fraiche t’annonce … »

-       Oh ! les fourbes, s’exclama le chercheur arboricole, Tu pues tellement qu’on te voit venir de dix lieues et je peux t ‘assurer que dans ton cas, qui pue le plus, ne pue pas le moins.  Donc pour en revenir à ma thèse ...

La hyène se mit en position de détente maximale les pattes tremblantes de sauts futurs et le public se suspendit aux points de suspensions.

-       Eh bien le sujet de ma thèse, doctora le scribe des arbres, s’inscrit dans un paradigme plus large qui vise à démontrer que les animaux les plus forts ne sont pas ceux que l’on croit …

-       Tu parles ! Cékiké le plus fort ricana Croketou, descends un peu j’va te montrer crotte de bik, kiké le plus fort.

-       Toi, le primaire, je te cause pas, mais t’inquiète, j’t’ai pas oublié, t’es dans ma thèse l’affreux, t’es même le sujet d’étude … parce que l’intitulé de ma thèse c’est …

Merka savait qu’il allait étonner, qu’il allait choquer, qu’il allait abasourdir aussi prit-il son temps. Un œil poignard sur Croku, il sortit une feuille de bouleau qu’il lança à Phil. Et sur « voilà, je vous donne rendez-vous demain même place même heure et à toi aussi, panse infecte sur poteaux ! », Merka partit en planant. On se tourna alors vers Phil. Il avait ses yeux tout ronds arrimés au message et ses moustaches étaient tellement interloquées qu’elles en tombaient en neige.

-       Alors Chamage Acter, tu nous traduis …

-       Passe-moi une feuille et ton stylo Françouè, je ne veux pas qu’il entende, murmura Phil en regardant Croku s’éloigner vers quelques nouvelles forfaitures.

Phil gribouilla et le mot circula de main en main déclenchant des – Mon Dieu, mais c’est pas possible – il est devenu fou – mais il va se faire …  Et en effet sur la feuille était écrit :

 

Intitulé de ma thèse

Les écureuils fragiles sont beaucoup plus forts que les hyènes tarasquières géantes. Et Paf !

PS : Je le prouverai demain matin où je défierai l’énorme et nous en débarrasserai.

 

 

 

 

Chapitre 12 : Suicide ou pas

 

Le retour au village fut tristement animé. En l’absence de tank, de perfide femelle tarasquière dixit Alcidie, de prières appropriées, de talisman puissant, aucun villageois n’aurait osé contredire Croku. Alors l’affronter paraissait totalement insensé. Loune et les enfants essuyaient leurs yeux brouillés. Ils pleuraient la perte plus que probable de leur porte bonheur. Les grands n’étaient pas moins affligés et ils auraient pu reprocher à Françouè et Phil d’avoir peut-être trop fil.en.aiguillé avec Merka. On ne le fit pas car se voyait à leurs têtes soucieuses qu’ils se sentaient responsables et désemparés. Ils n’avaient donc besoin de personne pour leur faire grief.

Tout à coup, Ludit s’écria :

-       Mais au fait, tout n’est pas perdu. Croku ne sait pas qu’il va être défié, non ?

-       Ben non, c’est vrai ça, grâce à Phil d‘ailleurs, confirma Luigi

-       Mais alors, il suffit de convaincre Merka d’abandonner son stupide projet. On ne peut pas le laisser aller au massacre, les enfants ne nous le pardonneraient jamais.

-       Il avait l’air bien déterminé dit Luigi, mais t’as raison, il faut essayer d’autant plus qu’il arrive toujours avant Croku. Ca laisse une chance de lui parler en tête à museau. Mais ça va être dur. Il avait l’air tellement établi, tellement décidé …

-       Bien sûr que ça va être dur mais il faut essayer non ? Comme ça, on aura moins à se reprocher et là, elle s’adressait plus particulièrement à Françouè et Phil qui acquiescèrent.

Pour la recherche d’arguments, on s’organisa en plusieurs groupes. Les rationnels autour de Françouè, les malins autour de Béranger, les virils autour du colonel, les cordes sensibles et maternelles autour de Ludit, les charité chrétienne autour de Père Absinte …. Et chacun partit en maison affûter les arguments. La nuit fut intensément réflexive. Et le lendemain, la troupe se fit aurore et partit en mode missionnaire, en mode il faut sauver l’écureuil Merka. Pour le convaincre, on avait décidé au cours du rapide remue-méninges pré expédition, d’alterner sentiments, raisonnements et compliments puisqu’on le savait sensible, intelligent et fier. Quand ils arrivèrent, il était déjà là sur le figuier mais, très mauvaise surprise s’il en est, Croku aussi. Le doctorant forestier fixait avec exécration et répugnance le tarasque qui furieux et plein de rage, hérissait ses écailles, zébrait l’espace de son dard et bondissait sur ces 6 pattes. Les regards échangèrent le regret de n’avoir pas été plus en avance, le regret de n’avoir pas été aube plutôt qu’aurore.

-       Faudrait pas que, marmonna Phil, faudrait pas qu’il sache, mais tous de penser le contraire

-       Monsieur Croku, pourriez-vous m’expliquer ce qui vous met en tel état ?

Le tarasque surpris dans sa gigantesque colère, s’avança vers la troupe qui recula prudemment à l’exception de Phil main dans la main de Roza, de Françouè poussé par Ludit et de Luigi qui soutenait la courageuse Loune,

-       Il y a que ce misérable ver de terre à poil, cet asticot volant ose me défier et que toute la forêt le sait et toute la forêt se gausse et que plus personne ne veut payer tribut. Ce qui fait mon bedon plaisir vide et gargouillant.

-       Voyons, Croku, ce n’est qu’un bruit, je parle du défi pas de ta bedondaine mais qui t’a menti comme ça ?

-       Les jacassières, elles vous ont survolés hier et n’ont de cesse de crier la nouvelle. Et ces pies ne mentent pas

-       Ecoute Crokutou, c’est sûrement un malentendu. On va lui parler, on va le raisonner. Ecarte-toi un peu, voilà voilà, tapis-toi là, et se tournant vers l’assistance, allez-y, parlez-lui.

On savait le penchant qu’éprouvait Merka pour la petite Loune. C’est donc elle qui s’exprima en premier.

-       Voilà mon Merkouki adoré, ze veux pas que tu te battes, zai peur, ze veux pas, zai peur hein, c’est moi ta loune et ze te veux encore dans mes bras. Z’est pas diffizile de pas ze battre alors te bats pas et pis si tu te bats pas, on te fera un stock de noisettes en libre service, tu vois, t’auras pas besoin de faire semblant de les voler.

-       T’en fais pas, je suis bien plus fort que cette erreur de la nature ma petite Loune, s’émut Merka et pour les noisettes si vous les cachez pas, où est le plaisir ? mais c’est très gentil se rattrapa-t-il devant le renfrognement en visage de Loune.

Martial retroussa martialement ses moustaches, et prit le relais

-       Soldat écureuil Merka, vous n’êtes pas sans savoir que j’ai quelques campagnes à mon actif. Et Martial d’exhiber sa jambe de chêne et de montrer son absence d’œil gauche eh bien, la première règle qu’on apprend à Saint Cyr la pépie, c’est la technique du repli offensif. Soyons clair, dès que t’as l’ennemi en visuel, et qu’il est plus fort, tu psychotes pas, tu fais pas deux de tension, tu te tires à l’abri et au besoin en laissant ton barda et tes rangeots.

Merka fit semblant de ne pas comprendre et s’adressa à Croku : « T’entends ? gros tas encore intègre, si tu veux pas te battre, si tu frouilles, tu peux encore défuyer. »Le tarasque massait son ventre plaisir qui protestait fortement de sa vacuité et tout occupé qu’il était à promettre à son bedon vide un apéritif imminent, il n’entendit pas l’insolent. Les borborygmes s’estompèrent quelque peu, permettant à Ludit au nom des mères à la corde sensible, de prendre la parole.

-       Cher petit Merkiki, il est de notoriété publique que t’élèves seul tes trois enfants et que tu es pour eux aussi nourricier que protecteur. D’ailleurs, tout le monde double son affection d’une admiration sans faille à ton égard. Mais dis-moi, s’il t’arrive quelque chose comment vont-ils survivre, nous ne savons pas élever des écureuils à voile, nous ?

-       Ha ! ha ! il a trois enfants le moustique inutile, ça c’est bien pour ma panse, ricana Croku en faisant son énième tour de figuier. 

-       Ma très chère Ludith, en effet je suis seul pour élever les enfants et vous savez pourquoi je suis seul ?

Elevant le ton et désignant l’énorme bedaine tarasquière, il poursuivit :

-       Je suis seul parce que ma twixie adorée a fini sa vie dans ce cimetière à brebis. Voilà pourquoi !

-       C’est donc une vengeance, s’exclama Père Absinte, mais Mathieu lui-même dit qu’il faut tendre l’autre joue.

-       Super, il a la joue tendre parce que sa femme elle, était plutôt piquante, ricana Croku en s’approchant de la foule qu’il eut voulue un peu plus complice et un peu plus sensible à son humour.

-       Va de pet en rot, Satanas ! vociféra le curé en reculant prudemment et en crucifiant des doigts.

La hyène surprise reprit sa place sous le figuier. Alcinte le calvitien se mit en diatribe :

-       La vengeance, c’est déjà pas bien, mais quand elle est impossible c’est pire que pas bien puisque c’est comme un suicide. La perte de ta twixie t’aveugle, tu ne supportes plus l’absence, tu veux la rejoindre, c’est ça hein ? Tu as choisi le suicide, pauvre de toi !  C’est la plus mauvaise voie. Tu as choisi l’enfer !

-       Allons, allons, Père Absinte, les écureuils sont trop occupés à vivre pour penser à vouloir mourir balaya Merka d’un revers de patte et je te jure que je ne mourrirai qu’après avoir réduit en bouillie ce tas de saindoux puant.

Croku s’habituait quelque peu aux insultes et aux insolences. Il gargouilla un « tu perds rien pour … » et se remit en attente patiente et borborescante. Absinte rassuré sur l’au-delà de Merka mais pas sur son avenir proche, secoua la tête tristement ce qui fit tomber une étole de neige sur sa soutane lui dessinant un magnifique plastron blanc. Le pingouin ainsi créé, rameuta ses ouailles et partit en son église préparer un requiem adapté, une missa pro scuruli defunctis.

On tenta encore de convaincre : « Allons Merka, ce n’est pas raisonnable …voyons réfléchis … tu écris d’accord, mais ça sert à rien …je t’en prie Merka arrête … » mais rien n’y fit et faute d’arguments, un silence murmuré s’instaura. Merka écarta ses voiles et bredouilla ému.

-       Mes amis, je ne savais pas que vous m’aimiez à ce point, non je ne savais pas … mais il faut absolument que je venge ma twixie et pour cela que ce tarasque mal fini se prenne la ratatouille qu’il mérite. Je montrerai ainsi qu’un petit écureuil fragile est bien plus fort que cette hyène immonde.

Le monstre faramine s’ébroua :

-       Bon tu te décides enfin ! Alorsss tu descends microbe poilu ? Que j’ai faim, moi !

-       Mais il est malade l’horrible, j’ai pas un estomac à la place du cerveau moi, j’ai un humoir moi, j’ai conscience de mon intégrité physique, moi. C’est moi l’offensé, c’est moi qui décide où tu vas prendre ta rouste d’accord ?

-       D’accord, d’accord mais dis-y vite.

-       Bon, on va aller sur mon lieu d’étude. J’y ai mes sources et les données nécessaires pour te démontrer ma supériorité. Mais avant il faut que tu jures que tu ne feras rien jusque-là. T’inquiète, c’est pas loin, 10 minutes même avec tes deux pattes en trop … Jure devant et avec maître Chamage. Allez crache !

Et Croku cracha un serment fétide que Phil entoura d’un phylactère carré le tout s’imprimant dans la neige. Merka descendit. Il pria fermement la faramine de rester 2 mètres derrière lui et vu l’odeur, de se positionner sous le vent. Bien entendu, toute la troupe suivit. Arrivé à l’orée d’entrée, Merka s’arrêta et demanda au public de monter en colline afin d’avoir vue et ouïe sur la forêt et de venir l’attendre à l’orière dès qu’il en aurait fini avec Croku. Puis, après avoir affirmé de manière sibylline qu’il allait faire la preuve par neuf de sa supériorité, il partit suivi de l’ignoble.

Françouè et les autres gravirent en silence une butte modeste et attendirent. Que pouvait-on faire d’autre ?

 

 

Chapitre 13 Les neufs preuves

 

Malgré des nuages maintenant disparus vers l’est et un soleil éclairant qui rendait l’air limpide et porteur de son, l’ambiance dans le groupe était des plus noires. Seul Phil s’agitait en maugréant dans sa barbe écharpe des mots sans suite « talisman … gri gri… maléfice … s’échapper … vol » puis de plus en plus distinctement « il a dit neuf, C’est pas pour rien qu’il a dit neuf, mais pourquoi neuf » puis plus fort :

-       Hein Luigi ! pourquoi neuf ?

-       Non Phil, il a dit dix minutes et il en reste six à ma montre.

Les pleurs des enfants, leurs bredouillements, les snifferies adultes empêchaient d’entendre les bruits de la forêt. Phil demanda à ce qu’on mette inquiétude et tristesse en latence. Les six minutes passèrent alors dans une sorte d’hébétude engourdie jusqu’à ce qu’un sifflement strident et répété sortît chacun de sa torpeur. On vit presque simultanément le haut d’un bouleau géant faire inexplicablement trois arcs de cercle brusques avant de se restabiliser. Puis on entendit le glapissement saccadé et volubile de Merka. « Peut-être essaie-t-il d’amadouer Croku » pensa Loune tout haut. « Peut-être dit Luigi, mais apparemment ça ne marche pas, écoute … » Et en effet, le ricanement sinistre de la hyène se faisait à présent entendre. Ce ricanement, tous le connaissaient, c’était celui qu’il utilisait avant bataille pour paralyser d’effroi l’adversaire.

Les ricanements et glapissements cessèrent remplacés par un léger tremblement de terre et un bruissement sourd. Dans un cas normal, on aurait pu imaginer deux bêtes se contournant en échangeant coups de mâchoire dans le vide et jabs de griffes afin de faire écran pour préparer l’attaque. En temps normal, on aurait pu croire à un pré-combat. En temps normal oui, entre deux loups, entre un lion et un tigre, entre deux animaux interbataillables mais pas entre deux bêtes physiquement si éloignées, c’était impossible. Et pourtant il y avait bien round d’observation ponctué de glapissements haineux et de grognements ricanés. Il y avait bien préliminaire à combat. Mais par quel prodige Merka tenait-il à distance Croku. « Il doit bondir ou voler d’arbre en arbre » imagina Loune. « Mais ça va pas durer » pronostiqua Luigi. « Peut-être lui a-t-il craché un brouillard cataractériel » suggéra le chamage « ou un poison diplomique » pensa Morti. En tout cas, ça fait une preuve, scora Phil. Il y a début de bataille, c’est sûr !

La deuxième preuve fut auditive. D’abord le bruit d’un énorme choc frontal accompagnant le craquement sinistre d’un chêne qui s’abat. Puis on entendit distinctement le craquètement de froissement tôlé et de fêlures coquées qui ne ressemblaient en rien à la sécheresse et à la presque discrétion des fractures d’os d’écureuil. Dans le groupe on se regardait interrogatifs « - Tudieu, t’y comprends quelque chose - je voudrais bien voir ce qui se passe en bas - moi je vous dis qu’il a un tank » En tout cas ça fait deux et il y a bien combat et échange de coups, fluetta Phil.

Puis la canopée devint folle, elle se mit par endroits successifs à se tortiller et danser de façon incontrôlable et tellement étrange que même les plus mauvais paroissiens y soupçonnèrent l’influence du diable ou d’un saint Guy sylvestre. Cette agitation dura le temps d’une valse et s’arrêta brusquement. On regarda Acter qu’on savait assu au surnaturel. La fin de ses moustaches entourait des yeux tout ronds et ébahis. Cela doit faire trois mais celle-ci je ne la comprends pas, s’interrogea-t-il en se tournant vers un Luigi tout aussi perplexe.

La bataille devint apocalyptique et le vacarme assez rythmé. Dans les intervalles, on entendait la profondeur des reprises de souffle, ponctuées de ricanements prometteurs de sévices et de piaillements haineux et railleurs. Dans ce combat au combien déséquilibré, où l’issue ne faisait aucun doute on s’attendait à des plaintes stridentes attribuables à notre pauvre ami l’écureuil. A la place, ce fut une série de trémolos caverneux et plein de douleur qui ne pouvaient être émis que par une hyène. « T’entends ça, que le diable m’invite si c’est pas Croku  - Ca c’est sûr que c’est pas Merka  - J’ai l’impression que le gros y morfle - Je vous dis qu’il a un tank à baffe – Moi je te dis qu’il lui a mis un miroir géant devant lui et qu’il se bat avec son image … un humoir tu veux dire. »  En tout cas, ça fait quatre, compta sur ses doigts Luigi.

Dans le groupe l’inquiétude faisait doucement place à l’espérance. Celle-ci restait prudente. On ne faisait qu’entendre, on n’avait rien vu et il restait cinq preuves à venir. Elles arrivèrent rapidement. Dans le ciel furent projetées des soucoupes noires. « Mais boundiou, c’est pas des écailles à Croku ? » effectivement c’était. Une jambe postérieure une des surnuméraires fit deux boucles gracieuses au-dessus des dernières branches, suivie presque immédiatement par une patte de devant. « Mais sang diou, c’est ti pas les jambes en trop du Croku ? » effectivement c’était. Phil dansait extatique en chantant cinq, six, sept. Pour terminer le feu d’artifice, une fusée conique s’éleva dans le ciel et redescendit en parachute incontrôlé. Quand elle atterrit sur les plus hautes branches d’un bouleau géant, on reconnut distinctement l’oreille gauche du tarasque. Maintenant toute la troupe dansait et chantait : Un deux trois, on n’y croit pas, trois quatre cinq, ça c’est trop bien, cinq six sept, ça va être la fête , six sept huit, ça c’est inouï… puis tous de demander « la der, la neuf ! la der, la neuf ! ». On entendit alors un galop bancal tac plouf tac tac plouf tac accompagné d’une douleur ricanée et de glapissements moqueurs qui pour ces derniers s’éteignirent rapidement. C’était la neuvième preuve ! Croku fuyait en bougnant quelques arbres qui en frémissaient d’horreur. On l’entendait approcher. On se pencha et on le vit sortir mais était-ce bien un tarasque que l’on vit. Il était de trabiol, pissant le sang par ses deux moignons, il courait culbuto, le dos en perte d’écailles, l’oreille restante déchiquetée, un œil complètement enfoncé l’autre fermé pour l’éternité, la mâchoire décrochée tenant sa queue à moitié arrachée et orpheline de dard. Et toujours cette plainte continue remplie d’effroi. Croku rebondit de chute en chute jusqu’à la fin du paysage, son cri d’horreur s’estompant jusqu’à disparaître. Il sortit ainsi de cette histoire.

Loune trépignait et pleurait de joie. Hercule souleva un roc imposant en signe de victoire.  Phil souriait béatement. Luigi se grattait vigoureusement le crane. Martial avait la moustache abasourdie. Ludit écarquillait ses oreilles aussi.  Ce qu’on venait de voir et d’entendre ne pouvait que tenir de l’incompréhensible, de l’inconcevable et vu la violence paroxysmique du combat qu’attestait la décrépitude démantibulée de Croku, tous se demandaient dans quel état on allait retrouver Merka. On descendit attendre l’écureuil mais compte tenu de l’étrangeté surréelle de la situation, on attendit à distance prudente.  Pas longtemps … Merka arrivait en baguedonnant, s’arrêtant au hasard d’un pied d’arbre pour brosser sa queue qu’il avait toujours aussi fournie, sautant sur une branche basse pour se gratter le nez ou lisser ses moustaches. Il était intact. Le combat n’avait laissé aucune trace sur son petit corps gracile.

-       Mon dieu, c’est de la sorcellerie, soupira Mahaut

-       De la diablerie, pour le moins, se gratta la tête Hanfer

-       Arrêtez avec vos cajoteries, mais c’est vrai qu’il y a du mystère. On va lui demander, voilà tout !

 


Chapitre 14 : la force de Merka

 

On s’approcha de Merka « Bonjour les amis, Loune j’ai besoin de cajoleries ». Il lui sauta dans les bras en glapissant de plaisir sous les baisers pointus de la petite puis rassasié de caresses, il se hissa sur son épaule et ouvrant ses pattes de devant, il parodia Croku : « Alors, c’est ki ké le plus fort »

-       Assurément c’est vous, enfin c’est toi. Mais par quel miracle ?

-       On te savait impertinent voire insolent, on te savait voleur et volant, on te savait intelligent et malin mais fort comme ça non, ça trépasse l’entendement.

-       Démolir Croku et le démolir à ce point, t’as fait comment ? dis t’as fait comment ?

Mais Merka semblait découvrir les vertus de l’abondante chevelure de son amie. Il jeta un négligent « devinez devinez »et plongea sa charmante tête dans le feuillage coiffure. Les propositions se multiplièrent. « T’as un sortilège frappant … T’as un poison endormant … Un produit dédoublant… Un humoir envoûtant … Un vin abrutissant … Un genre de tank ». MaisMerka gardait sa tête dans les cheveux désordonnés et drus de Loune et s’en délectait.

-       Tes cheveux c’est bien pour l’inspiration et c’est mieux que le neige, c’est pas froid … oui ? quoi ?  si j’ai un sortilège un tank envoûtant, un humoir frappant … mais non rien de tout ça, vous ramez des gencives  …

-       En tout cas, c’est intrigant, c’est plus qu’impressionnant.

-       C’est même presqu’angoissant.

-       Presque, alors toi t’es marrant, c’est effrayant tu veux dire …

-       Mais alors, dit Loune en lui bisant le nez ce qui, comme chacun sait rend les écureuils particulièrement réceptifs, mais alors t’as fait comment ? Dis-leur ! Tu vois bien que tu leur fais peur maintenant.

Et c’est vrai qu’à part nos amis, Phil, parce qu’il ne pouvait pas avoir peur, Roza parce que Phil semblait serein, Luigi parce qu’influencé par sa ouistiti cabriolante d’allégresse, Francouè et Ludit figés par la dignité de la fonction partagée, à part nos amis donc, le groupe se tenait à distance respectueuse du couple Loune Merka.

-       Ah bon ! je vous fais peur maintenant persifla Merka en se dressant sur son postérieur et en se frappant la poitrine. C’est normal, je suis le nouveau king kong hi ! hi !

La galéjade fit flop. On y vit comme une menace plus terrible que Croku. On s’empressa d’amadouer l’inquiétante bestiole.

-       Peur c’est trop dire, tu nous estomaques au plus fort, c’est normal non ?

-       Tu nous stupéfies, tu nous abasourdis, voilà tout !

-       Tu nous ébahis, tu nous ébaubis, pas plus !

-       Tu nous éberlues, tu nous méduses, si tu veux savoir.

-       je suis époustouflée et même tout esbrouffée, ça se comprend non ?

-       peur non, mais quand même on s’interroge …

On voyait bien aux regards fuyants, aux paroles bredouillage, aux jambes prêtes au départ, au fait qu’on se positionnait dans l’ombre du voisin, on voyait bien qu’il n’y avait pas que de l’interrogation dans ces dires. Et Merka le vit.

-       Toi aussi ma petite Loune, je te fais peur ?

-       Moi, tu rigoles, tu sais bien que je t’adores, lui rembrassa-t-elle les narines, ce qui le fit tousser de plaisir mais quand même explique-leur !

-       D’accord, d’accord mais pour ça, il faut aller sur mon terrain d’étude et vous saurez.

La proposition ne déclencha pas un enthousiasme général,

-       C’est à dire, c’est l’heure de midi et toutes ces émotions ça creuse …

-       Tu m’y fais penser j’ai laissé un estofat d’agneau sur le feu …

-       Midi déjà, mais c’est mon temps exact pour le pasta. Je le loupe jamais.

-       Général Merka, la roulante n’attend pas !

-       Moi, faut que je vais dire au curé d’arrêter de sonner les cloches à ses ouailles.

-       Et puis tout ce monde, on va se marcher sur les pieds.

-       T’as raison, une délégation, c’est mieux ! 3 ou 4 personnes, ça suffit n’est-ce pas ?

-       Ouais ! moi je vois bien Françouè, c’est le maire après tout et puis Phil pour la traduction.

La tergiverse excéda quelque peu Merka qui prit les choses en main.

-       Bon, qui qu’a pas peur, lève la main et suit !

Mitsie grimpa sur l’épaule Luigi et tira sa main vers le haut, Ludit chatouilla l’aisselle Françoué qui réflexa son bras en l’air. Phil et Roza n’eurent besoin d’aucune aide pour lever vibrisses et menottes.

-       Bon, on y va Loune, je reste sur tes cheveux, c’est doux. Ecoute, je te caresse l’oreille gauche tu vas à gauche. Je te caresse la droite, tu vas à droite comme ça je te conduis. Allez ! en marche !

Soulagés et la curiosité les fixant là, aucun des spectateurs ne revint au village. « - Je suis pas à un quart d’heure près quand même ! - Coufiner un peu plus, ça ne peut que l’arranger mon estofat ! - j’avais oublié que la roulante m’est devenue statique  - le curé, il a arrêté tout seul, alors …»  Et puis j’ai ma flasque, révéla Hercule en la sortant et en la passant à régalade. Cette dernière remarque et ce dernier geste firent qu’Ils s’installèrent confortablement en attente.

Pendant ce temps la délégation cheminait. Ludit poussait Françoué dans le dos, Misti tirait Luigi par la main, Loune riait en écoutant Phil traduire les histoires drôles de la forêt que lui narrait l’écureuil. Ils dessinèrent un parcours qui aurait pu sembler de hasard mais Merka guidait avec assurance Loune sur le lacis des sentes animales. Ils progressèrent ainsi pendant dix minutes et arrivèrent à une clairière impromptue dans cette forêt prolifère.

-       Voilà nous y sommes, c’est mon terrain d’étude, avance un peu Loune !

 

Ils firent quelques pas et s’immobilisèrent totalement ébahis. 

Au centre de la clairière, trônait sur une souche, un énorme animal à la mâchoire terrible qui faisait toilette d’un sang noir, et débarrassaient distraitement ses griffes baïonnette de chair tout aussi noire. La bête ajusta ses lunettes pour extirper de son épaule le dard manquant à la queue de Croku. Ce faisant, elle pivota et fit face aux arrivants.

 

-       Mais c’est, mais c’est … bafouilla en larmes Luigi pendant que Mitsie cabriolait autour de Griska

 

-       Ah ! je comprends dit Phil

 

-       Et oui ! je vous présente mon directeur de thèse !

 

Chapitre 15 : Epilogue et Brèves de Mouthperdoux les rousses.

  

Luigi et Misti avaient retrouvé Griska. Au printemps suivant, ils repartirent chez Bouglionne en compagnie de Phil qu’ils laissèrent en route. Luigi promit, sous le regard exigeant de la quelqu’une, de revenir à la saison morte. Ce qu’il fit cinq années de suite avant de se sédentariser au grand dam de sa maman.

A sa demande, Griska fut munie d’une clarine et ainsi plus jamais ne se perdit.

 Acter Philippo, le grand chamage, reprit sa quête éternelle entamée dans un conte précédent. Il correspondit avec Rozaliane. A chacun de ses retours au temps présent, il lui apprit à buller à l’aide d’un flûteau à eau savonneuse avec les animaux de la forêt.

 Père Absinte accéda au stade du miroir. Il y vit Alcidie et se défroqua.

 Papi bricolo se spécialisa en triporteurs grec. Ce qui lui donna beaucoup de temps libre.

 Avec le temps, Hercule Pouavrot perdit de sa force mais pas sa légendaire soif. Il devint beau parleur et fit sienne l’histoire de la thèse de Merka, histoire qui se transmit de génération en génération jusqu’à un certain Jir qui me la raconta.

 Martial acheta un tank et y passa ses journées à attendre l’ennemi. Il ne s’en servit, à blanc et c’est heureux, que pour annoncer les naissances. Oportune fut ravie de cet arrangement.

 Suite à la terrible défaite de Croku et les palabres ayant duré jusqu’au soir, l’estofat de Popot coufina tellement qu’il devint charbon. Son mari ne lui en fit jamais le reproche.

 Jusqu’à sa disparition, Merka habita Loune. Il y fut remplacé par son fils. A la troisième génération d’écureuil sur son épaule, Loune contrôla parfaitement le humoir et devint parfumeuse.

 Leurs médecines respectives n’ayant aucun effet sur eux, une épidémie de jaunole obligea Médi à soigner Morti et Morti à soigner Médi. Leur guérison en fit des associés et amis. Ils moururent le même jour et à la même heure et ne se pleurèrent donc pas.

 Françouè le maire ne se remit jamais de sa fièvre poétique et rimée. Elle devint chronique ce qui nécessita la présence d’un traducteur proésique aux conseils municipaux. Ludit fataliste s’y adapta, s’y adonna et continua à restreindre le sel dans la nourriture mais, bien entendu, pas dans la conversation.

 Croku disparut. Sur son chemin de suite jusqu’au Chomolungma, ses pattes, son oreille et son dard repoussèrent. Il put faire un retour digne de son voyage initiatique dont il fit un récit tronqué. Il se maria et ne revint jamais aux alentours … ni les loups. On les comprend.

Le tarasque n’est plus en voie de disparition. C’est fait. Vous n’en rencontrerez donc pas.

 Pendant cinq ans, les printemps été et début d’automne virent Cléophée distraite et rêveuse. C’est par la suite et seulement par la suite contrairement aux dires des médisants que Mouthperdou devint les rousses.

 Jean Noël, l’éthologue, intenta maints procès qu’aucun, vu son manque criant de sources sûres, il ne gagna. En revanche de ces vaines tentatives, en retira beaucoup de contentement l’auteur de ces lignes. Leroux Luigi, n’étant en aucune façon responsable des écrits de ses auteurs ne fut jamais inquiété par la censure scientifique et le numéro 106 de la Racontote ne fut jamais retiré de la circulation. Elle reste donc à disposition. Par vengeance, Noël Jean se spécialisa dans l’observation des lapins en cages.

Toutefois grand merci à lui pour avoir fourni le descriptif et l’interprétation, même si bien évidemment erronée, d’un comportement animal qui fut central à la « thèse de l’écureuil »

 

 

 

Mouthperdoux les rousses, Avril 47

Posté par gaucheecrivain à 18:35 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

Eclat de rire à la campagne

paysan rougeao

 

 

 

 

George Rougeo

Fermier

 

et

 

Sylvie Setie

vieille dame

 

 

 

 

 

Chapitre 1 : Rougeo fulmine

 

 

 

Rougeo rentre de la foire et Rougeo fulmine.

 

Après mûres réflexions, après longues discussions avec sa vieille mère pendant les veillées de dénoisillage, il avait été décidé du remplacement de deux vieilles poules bonnes pour la réforme, de l’acquisition d’une oie de gavage, d’un sac de 5 kilos de graines pour les démarrer et d’un seau en fer pour le lait.

Et il avait secrètement espéré que le viatique, à lui accordé, lui aurait permis en ce samedi de foire un arrêt prolongé à l’estaminet du bourg.

Il n’en avait rien été et Rougeo fulmine au volant de sa vieille camionnette

 

Il fulmine au volant de son vieux tacot qui fume, crache, hoquette et ne progresse plus sous la pluie que par à coup …

 

Rougeo fulmine sous la pluie en poussant Fifi jusqu’au garage du coin sous le regard lunetté d’une petite vieille en parapluie qui vient de descendre du seul bus hebdomadaire et qui attend sous l’abri une accalmie.

 

Fifi doit rester au garage.

 

Rougeo se gratte la tête.

Le garage ferme

Le garagiste connaît bien ces fermiers costauds, taiseux, durs à l’effort et qui de peur d’avoir à devoir, renâclent à l’entraide non échangeable. Et le Rougeo semble aujourd’hui particulièrement de mauvaise humeur. Il l’aide toutefois à décharger la camionnette. Il l’aide à transporter les deux poules, l’oie, le seau et le sac de graines sous l’abri en bois de bus. Et c’est tout. C’est le maximum qu’il puisse faire. Il le sait. Il laisse Rougeo devant ses volatiles et part rejoindre ses amis du samedi soir sans remarquer la présence discrète de la vieille dame digne.

 

Rougeo se gratte la tête.

Il n’habite pas très loin et ce n’est pas une heure de marche de plus dans la journée qui le dérange. Non vraiment, ce n’est pas le trajet puisque en partant sur l’heure il arriverait à temps pour les travaux crépuscule. Non, le problème, c’est tout ça à porter. Oh ce n’est pas non plus le poids que cela représente qui fait problème : Quand on est muni de bras essieu capables de lever des bottes de pailles à longueur de moisson, de mains étau apte à immobiliser un percheron pendant le ferrage, ces quelques kilos ne lui pèseraient pas plus qu’un stylo dans la main d’un gratte parchemin … Non ce qui lui fait souci c’est la manière de prendre tout ça. Pas de brouette, pas de grand sac, pas de corde pour faire un paquet et Il n’a que deux bras.

« Aie boundie de vingt die comment que je va t’y m’arrimer l’attirail ah tè ch’aie pas ! miladiou de miladie »

 

Rougeo maugrée et se gratte la tête….

 

 

Chapitre 2 : La rencontre

 

 

 

Pendant qu'il se gratte la tête, la petite vieille un peu aveugle s'approche de lui et le touchant de son parapluie.

 

« - Pardon monsieur, je suis un peu perdue, vous êtes d’ici, n’est-ce pas ? »

 

Rougeo George tout à son problème étalé sur le sol, se tourne et découvre cette fine vieille dame grise dans le gris de cette fin de journée de décembre.

 

« - Oui, quoi, qu’et che l’outi, quoi da? »

 

un peu pincé la dame de la ville continue:

 

« - Connaissez-vous la ferme de monsieur Gougrive. Et si oui, pourriez-vous me dire comment y aller ?  

 

Rougeo n’est pas mauvais bougre, un peu frustre peut-être mais pas mauvais. La dame a de l’instruction policée, ça se voit et ça, ça l’a toujours un peu ému et puis … elle a l’air vraiment perdu et ça le débourruse un peu et puis…  il sait et elle, elle ne sait pas et ça, ça lui plait bien.

Alors presque aimable et soulevant son chapeau du dimanche

 

« - Ah ! le Gougrive, par die que je le connaisse, on est comme qui dirait frontière. Et si j’étais pas si emboustillé avec tout ça je pourrais même vous y accompagner sur l’heure tout de suite vu que c’est précisément sur ma route de rentrer chez moi … »

 

Il se gratte le front puis le crâne et se retournant vers les volatiles.

 

« - Oui oui pour sûr que je pourrais mais ma pôv dame mais voilà, mais voilà comment que je vais faire boun die de boundie pour charger tout ça. »   bredouille-t-il

 

« - Eh bien mais c’est très simple voyons. Il vous suffit de mettre le sac dans le seau, de caler une poule sous chaque coude et en fléchissant un peu vos jambes de saisir votre oie de la main gauche ou de la droite c’est selon et le seau avec l’autre main. »  

débite autoritaire la vieille dame fragile.

 

« - saperlotte de saperlipopette et sapristi de sacredieu pour sûr que c’est selon »

bredouille Georgeou subjugué par ce ton péremptoire d’école primaire

 

et de s’exécuter avec l’aide un peu distante de Sylvie la citadine

« - Merci plo, merci plo, me voilà caduk et donc marchons sans retardiser » sourit enfin Rougeo enlargi des coudes et des bras

Et le couple improbable et provisoire part à pied en parapluie

 

Chapitre 3 : Chemin faisant

 

 

Et les voilà sur le chemin détrempé du haut mazet qui, comme chacun sait, dessert les fermes de Entemp, de Jean dice, de Rougeo et de Gougrive …

Elle, elle funambule de pierres affleurantes en zones herbeuses, y pose précautionneusement ses mocassins cirés espérant ainsi les moins souiller possible.

Lui, ses jambes tronc de chêne et ses larges pieds sabotés lui font comme à son habitude un pas lourd régulier et presque indépendant. Il marche mécanique. Cela le libère du chemin.

 

Seul, George grognerait… il maugréerait sur la fifi qui trahit, l’argent que ça va coûter boudie ! de boudie !, sur le manque de châtaigne, sur le toit de la grange qui pisse l’eau, sur le trop sec de l’été, sur les gelées de printemps, sur ce maudit goret qui grossit si peu  … Seul il maugréerait … les sujets de grognement ne manquent pas quand on s’appelle Rougeo et qu’on est paysan. Seul oui mais aujourd’hui …

 

Aujourd’hui il ne maugrée pas, il parle, il pose des questions. Il en est tout étonné. Ca lui fait plaisir d’être étonné. Ce sont bien sûr des questions prudentes mais attention hein ! pas prudentes comme le sont ces questions paysannes, vous savez, ces questions rocailleuses, ces questions gigognes où on peut toujours faire marche arrière suivant comme on les voit reçues. Non, elles sont prudentes juste pour être sûr d’avoir une réponse. Et ces réponses ne l’intéressent que peu et il en est étonné. Ce qu’il attend en fait, c’est ce phrasé clair posé précis, cette musique qui sort de la petite bouche sérieuse de la vieille dame, cela l’enchante et… il en est étonné.

 

Son pas lourd régulier et habituel d’éléphant pensif le libère du chemin. En revanche il voit bien que pour rester sous le parapluie tenu d’une main frêle par madame Sylvie il lui faut bien hacher le rythme. Il voit bien qu’à chaque pas la vieille dame s’instabilise de plus en plus et qu’elle hésite le chemin comme le ferait une biche sur un lac gelé. Il voit bien que le parapluie est de plus en plus balancier. Il voit bien qu’elle s’arrête maintenant pour lui répondre et qu’elle en profite pour reprendre son souffle tout en ponctuant ses dires de sa main libre.

Il voit bien aussi que le soir tombe. Il voit que si lui marche et respire sans avoir à le savoir cela devient un problème de plus en plus récurrent pour la vieille dame et que cela retarde d’autant l’arrivée à la ferme.

 

Et ce ralentissement de la progression lui fait problème. Il ne peut pas laisser la vieille dame seule sur ce chemin et d’autre part il lui faut arriver assez tôt pour apâturer le goret, rassembler et rentrer les brebis, traire les 5 baques… et il ne veut pas que le Gougrive, en attente de dette de service, fasse le travail à sa place et sutout le fasse savoir. Il faut donc arriver bien avant la nuit et si on continue comme ça, ça ne le fera pas.

 

Alors Rougeo réfléchit. Il pourrait par exemple porter la petite dame.  Il a présentement les épaules disponibles et parfaitement adaptées aux charges les plus diverses. Là-haut se succèdent quotidiennement sacs de patates, cabres malades, baquau nouveau né, botte de foin en bout de fourche et même l’été ses petites nièces … Alors bien sûr que la petite vieille lourde comme un moineau d’hiver ça ne lui pèserait guère. Ca ne le ralentirait point et au besoin il lui suffirait d’allonger le pas… « Oui, mais soupèse georgeou, aussi bien elle va frouiller d’escaliser sur mes épaules et pis onc elle voudra jamais cette dame propette c’est pas une cabre maladive ni une chipitchoune, Ah ! miladie de boundie chay pas mais bon j’y dirai … berrin be … »

 

Alors Rougeo réfléchit. « Si qu’elle veut point bouricher mes épaules Si qu’elle peut point galopiner plus rapide sur ce routin il faut cabreter un gagne chemin. Et là, bougre, j’t’y vois qu’ma sente ouais, c’est ça  Il faut entrayer sur ma sente à collets … Oui da mais c’est ma mienne. Personne doit connastre…  Sinon Gougrive le premier  ira m’les raccourcir … Mais bouille de bouille die, elle brinquebille de plus en plus la pov vieille … et le jour s’encavaille … bon j’y va y balanquer d’abord l’idée de l’épaule et puis si elle voudra point la piste de la sente mais alors faudra qu’elle sermante de rien suer de sa trace.

 

 

 

Chapitre 4 : Propositions

 

Et donc profitant d’un énième arrêt, George  se lance :

 

« - Madame chère Sétie Sylvie est-ce que je pourrais-je vous demander comment le cheminement vous semble … »

« - Mais monsieur Rougeo, il est agréable et vous êtes très aimable de bien vouloir m’accompagner. »

« - Donc vous n’approuvez pas de difficulté à progressionner et nous pouvons continuer à cheminer faisant et aller plus vitement même si possible … »

« C’est-à-dire, cher monsieur, je m’aperçois que j’ai été un peu, enfin beaucoup, présomptueuse et que je n’ai ni votre force, ni votre résistance et pour tout vous dire je crois être assez épuisée… J’en suis désolée…c’est encore loin ? Il est déjà tard et avec ce temps …

 

Rougeo tente alors sa première idée mais c’est dur à dire :

« Oui, c’est vrai que ma vieille mère dit que je suis très fort comme un bœuf très turc et c’est vrai que  j’ai l’habitude habituelle de porter des cabrettes des baqueau et des brebailles sur mes épaules sans qu’elles se plaignent en aucune sorte euh euh …»

« - Il est vrai que la vie au grand air vous donne assurément stature impressionnante et belle allure… »

« - N’est-ce pas c’est, avec ma estallure forte, comme vous dîtes je peux supporter sans barguigner des charges quintales que vous savez point imager… tenez ! par exemplaire, là présentement vous me croyez bien embouscaillé eh bien embouscaillé tel quel que je suis eh bien ! eh bien … »

« - Eh bien ? »

« - Eh bien, et je vous dis ça hein ! juste pour exemplirer, eh bien, attriqué comme vous voyez présentement, porter quelqu’un là ne me pèserait pas plus sur moi qu’un rayon de pluie en plus et .... »

 

Mais Il est sévèrement interrompu

« - J’espère cher monsieur que par vos propos vous n’envisagez pas de me proposer le moyen de transport que vous réserver à votre bétail. »

 

Ouille ouille, ce pincement de lèvres, ce froncement de sourcil, ce lever de parapluie, George passe

immédiatement la marche arrière du paysan parlé courant :

 

« - Oh boudie que nenni, c’était pour peindre l’image de mon dire sur ma bonne stature de santé pas pour plus oh ! que non que nenni. »

 

Et de continuer matois, sachant qu’il n’en était rien de ce qu’il allait affirmer, et ce pour préparer sa deuxième

proposition :

« - Et je suis bougrement sûrement certain que vous pouvez comme une chèvre des sylves finir le cheminage… »

« - Sûrement sûrement mais c’est bien long … et mes chaussures seront bien abimées …  et la lumière se tamise … et je n’ai pas mes lunettes de promenade … »

« - Le cheminage restant est pardime un peu longuement grand, je veux dire si l’on considérationne vos brodequins citadins et vos lunettes promenade en manquance. C’est pourquoi sans vous commander, je vous pousserais une idée qui m’est subitement arrivée à la pensée. »

« - Mais dites mon ami, si cela doit faciliter les choses … »

« - Eh bien voilà, je me souvienne brusquement que je connaisse éventuellement un travers qui courdecircuite de moitié la distancation d’ici à la ferme et ... »

 

Sylvie rassurée s’exclame et approuve :

« Un raccourci qui réduit de moitié la distance ! Que ne le disiez-vous pas ! mais mon cher, voilà une très bonne idée … Enfin, je veux dire, si vous pensez qu’il m’est toutefois praticable … »

 

 

Chapitre 5 : Le problème

 

Rougeo reste planté et la vieille dame comprend qu’il a encore à dire … et en effet

 

« - Fitchtre de Boundie, pentu, c’est sûr qu’il l’est mais point trop mais y a une condition comme un problème que je dois vous étaler  …

- Un problème, voyons, monsieur Rougeo, croyez que s’il ne dépend que de moi … Voyons quel est ce problème ? »

 

Rougeo fronce le sourcil. Déjà qu’expliquer ce n’est pas vraiment son fort, mais là il sent bien que ce qu’il a à dire va paraître futile, incompréhensible voire abscons pour cette dame policée.

 

« - Voilà! Je sus bien qu’à la ville citadine, la chose que je vais vous entendre, ça a pas lieu, ça va vous être bourru d’avaliser…

- Dites toujours, allez-y mon ami, je peux beaucoup comprendre

- Alors voilà ! Le court de circuit de moitié que je vous cause c’est un secret secret qu’ y a que moi et chèvres sylves qui sont au suifant. C’est une simple sente à collet. Mais c’est ma mienne sente à collet à moi seul, vous comprenez et elle donne bien surtout en hiver et pendant les frayages …

- Bon d’accord ! cette, comment dites-vous, cette sente est à vous, on est chez vous, elle vous appartient… Bon d’accord ! mais je ne vois pas … où est le problème, mon ami  …

- Bon diou, parlez pas malheur, chère petite dame. Pour die, c’est pas mon mien, pour sûr pas. D’ailleurs, vous voyez le plat labour tout en bas, c’est la combe Balert, c’est le nom du ru traversant, et vous voyez tout en haut  la touffe verte c’est la douglassière de Derfand

- Oui bien sûr, je vois

- Bon ! eh bien ! Voyez vous donc, la verse de la combe à la douglassière, elle est à personne et bien sûr personne en voudrait. L’abrupticité fait la ravine, la ravine fait la terre maigre, la maigreté ne donne que ronce, caillou, genêt et ça… ça gagne même pas l’impôt. Et donc la verse il n’y a pas quelqu’un qui en voudrait, elle est à personne ou autrement oeillé elle est à tout un chacun vous comprenez ?

- Bon, la verse est à personne, la verse est à tout le monde, bon mais alors peut-on l’emprunter ?  c’est interdit ? c’est permis ? c’est possible ? Ca l’est ? Ca ne l’est pas ? Encore une fois, je ne vois pas bien où vous voulez, cher monsieur, en venir mais continuez je vous en prie, il se fait tard …

- La sente que je vous dis elle est pas sur ma terre mienne et donc quand je vous dis qu’elle est ma mienne secrète … Ca que je veux dire dans ce cas çi précis, c’est que ca qui est mon mien à moi, c’est le savoir où elle est, c’est le savoir aller et c’est ça qu’est très très secret secret et personnel. Faut jamais dire … c’est primordialement essentiel et important. Faut jamais dire même à votre parent « maître Gougrive » … Euh, il est très respectable et bon voisineur, j’ai pas dit ça, mais même à lui y faut pas … Je suis sûr qu’il en a des sentes à lui, d’ailleurs j’y ai vu … euh enfin bref, il a pas besoin de savoir la mienne.  Faut jurer, même à lui s’il vous plaît … Faut cracher par terre et jurer de rien dire

 

Sylvie Sétie ne comprend pas bien l’ampleur du problème, pour dire vrai, elle ne comprend pas du tout en quoi cette sente est si précieuse. Comment le pourrait-elle d’ailleurs, n’ayant jamais vu une hase, ou une grive de près et encore moins un collet ! Elle est bien décidée à jurer ce qu’on veut, pourvu qu’on redémarre, Elle jure donc, mais cracher par terre non quand même pas ! alors elle crache du bout des dents dans son mouchoir dentelé et le laisse tomber.

Rougeo satisfait, ils reprennent la route et bien vite se retrouvent devant une rangée de genêts au garde à vous. Ce sont les gardiens de l’entrée de la sente à collets.

Rougeo écarte les genêts et Sylvie peut deviner un étroit lacet qui découpe la pente.

 

Chapitre 6 : Suspicion et soupçons sylvestres

 

Rougeo chef de cordée donne ses dernières instructions

 

« - Chère madame il nous faut maintenant successionner, Tenez la martingale de ma veste et pour rester à l’amble mettez vos brodequins à talon dans mes traces de pas. On va arriver en un rien d’un instant. »  

 

Et Rougeo d’entamer la descente mais il ne sent pas la petite menotte fripée sur sa martingale, il n’entend aucun pas accompagnant le sien. La petite dame ne suit pas, c’est évident. Il s’arrête donc et se retourne …

La petite vieille le regarde attentivement, le regarde sérieusement, le regarde soucieusement de ses grands yeux noirs un rien soupçonneux.

Et là, le parapluie en arrière et pointillant son doigt vers lui, Sylvie de sa voix précise et un peu chevrotante va interloquer George:

 

« - Dites monsieur Rougeo, finalement je ne vous connais pas. Je suis une veuve, une vieille personne sans défense et sans personne pour me défendre... surtout ici et maintenant.

- Mais y a pas de sujet à frouiller, ma chère petite dame, et puis je suis là très costaud da !

- Oui, parlons-en justement. Vous êtes là très fort et qui me dit que quand nous serons dans votre sente par vous seul connue, par vous seul c’est vous-même qui l’affirmez, vous n'allez pas me coincer contre un mur ou un arbre, me voler mon sac … voire retrousser ma jupe et … me faire Dieu sait quoi ? »

 Rougeo esbaudi met un temps à réagir.

 

« - Ah mais miladie de noun dé die, indonin que vous allez pêcher des ribouscailles aussi biscornes … Peut être en ville ça se pourrait ces choses. Mais ici jamais onc moi ne pourrait, même sous la fourche, mais ici mais ici saperlotte de sapristicime c’est inabordable par l’entendement …

  - Ca, c’est vous qui le dîtes, mais maintenant avec la télévision, la méchanceté est partout, vous comprenez. Je ne dis pas que vous avez de mauvaises pensées je dis que c’est possible parce que tout est partout possible maintenant …

-  Mais sangdie de cré vingt dieux, ma petite chère dame, je suis harnaché comme un bœuf de trait, je porte un seau, un sac de graine, deux poules et une oie. Comment diable pourrais-je, armé comme un baudet d’estive, vous coinciller contre un mur ou un arbre ? »

 
La vieille dame repliant son parapluie :

« - Eh bien, vous pourriez très bien poser l’oie, la recouvrir avec le seau, mettre le sac sur le seau pour la retenir prisonnière.

-  Et les poules, vous croyez que je vais les laisser s’enfuyer ? »

 

 

Chapitre X : Ouchte de boundie !

 

La vieille dame

 

« - Je les tiendrai »

 

 

 

 

 

 

Fin : Rire

 

 

 

Posté par gaucheecrivain à 17:38 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

08 septembre 2018

Eclat de rire haoussa

haoussa

 

 

 

Eclat de rire haoussa

 

Le prix de l’odeur

 

 

 

 

 

Chapitre 1 : Hamid el Mutasawil, mendiant

 

Le croisement entre les avenues Kufar Matar et Emir Palace était le seul à Kano à être pourvu d’un feu rouge. Hamid el Mutasawil y était fidèle. Grand, efflanqué, habillé invariablement d’une espèce de caftan en laine, il officiait sur un espace de vingt mètres environ à partir du feu. C’était pour Tiago le premier informateur de la journée. Si le mendiant souriait en échangeant les formules d’usage « Ina kwana -Lahiya lau », c’est que la nuit n’avait pas été chaude et que par exemple les Yan Tatsine du quartier Ayagi, ceux qui interdisent toute lecture autre que celle du coran, n’avaient pas fait d’incursion au sabon Gari, le ghetto des ibos chrétiens et lieu de tous les trafics. Car Hamid détestait la violence. Il était soufi et la quintessence même du soufisme c’est le vivre ensemble en fraternité sans distinction de croyance, d’origine et de classe. Souriant ou pas, Tiago lui donnait son obole quotidienne (enfin presque), répondait au Na gode par un babu komi automatique. Au carrefour se croisaient aussi les nouvelles du jour et Hamid en était leur réceptacle. Tiago profitait alors de l’arrêt pour pratiquer son haoussa de cuisine sur des sujets familiers et d’actualité, santé, vents de dieu, match de foot, date des courses de chameaux et celles des durbars, taux au noir du naira ...

La mendicité, le bara, en pays haoussa est un état de droit divin et c’eut été pêché de la part d’Hamid que de vouloir changer. Le bara, ici, n’est pas une honte et donner est un devoir religieux qui participe du zaka, obligation à verser trois pour cent de ses revenus à plus pauvre que soi. Hamid lui-même distrayait scrupuleusement ce taux de ses subsides. Tiago le connaissait un peu car son équipe s’était appuyée sur le réseau des mendiants pour faire la publicité des spectacles qu’ils recevaient en ce temps-là. Le soufiste avait ainsi distribué des tracts pour « La soupière aux étoiles » (cirque), « Black blanc beur » (Danses), « Ars antiqua » (chant) et y avait trouvé étonnamment de l’intérêt. Il était même venu avec femme et enfants à plusieurs des deuxièmes représentations, les gratuites. Tiago et Hamid en avait ri et cela avait créé entre eux un lien non d’amitié, ce serait trop dire, ils étaient trop loin, mais lien disons d’estime. L’un appréciait ce petit waje si différent des nombreux affairistes libanais surnommés les « combiençava ? » et l’autre admirait la modestie digne et la tranquille grandeur du mendiant soufi.

En ce qui concernait les revenus de notre bara, Dieu s’exprimait par le truchement du feu rouge. L’électricité étant à Kano pour le moins capricieuse, il fallait d’abord que celui-ci fonctionne. Dans ce cas, il était commandé mécaniquement par un Saja de la circulation depuis une casemate abritant du soleil. Dès stoppées, les voitures se mettaient à klaxonner. Quand le bruit atteignait un taux de décibels insupportable, le sergent commutait et on passait à l’autre côté. Les quatre mendiants, dignes et enturbannés, se plaçaient alors à la vitre des véhicules permettant ainsi aux automobilistes de remplir leurs devoirs religieux. Ces jours-là étaient qualifiés de fastes par Hamid « Nagode Allah ! ». L’obole perçue était bien évidemment proportionnelle à l’importance du donateur : un taxi jaune et brinqueballant est généralement moins généreux qu’une Mercédès rutilante. Pour réparer de possibles et injustes inégalités, les quatre avaient décidé de faire chaque soir bourse commune et de se la partager équitablement. Et donc comme tout le monde donnait, les revenus des mendiants étaient, les jours fastes, peu fluctuants.

Quand le feu rouge ne marchait pas, c’était, il faut bien le dire, le foutoir complet. C’était le jour du sergent. Le trafic ne tardant pas à se bloquer, il sortait de sa casemate et faisait alors preuve d’un sens certain mais spécial de la priorité routière. D’un seul coup d’œil, il repérait les bons payeurs, grosses limousines, types costumés, mamas mercédes et leur frayait un passage à coup de matraque. Ceux-là payaient après le service. Les gros, les riches, les importants réglés, il faisait alors mine de rentrer lentement dans sa niche. C’étaient le tour des quémandeurs de route qui le hélaient du klaxon et de la voix « Saje, don Allah yi! » Ceux-là avait un ou deux parfois trois billets de 5 kobos, collés à la paume de la main gauche et maintenus par le pouce, ce qui permettaient de saluer respectueusement l’autorité tout en présentant le prix du service futur. C’était un paiement à l’avance. Il saisissait les menus biftons et pratiquait une trouée dans le flot stagnant du trafic. Il le faisait toutefois avec moins de dynamisme que pour les clients précédents et le degré d’efficacité dépendait bien entendu du nombre de billets récoltés. Ces jours-là, s’ils souriaient au sergent, étaient, on s’en doute, peu prolifiques pour Hamid. Les autos étant à l’affût du moindre mètre libre, du moindre trou dans la circulation, leurs conducteurs en devenaient beaucoup moins disponibles à la générosité. Les baras du carrefour n’étaient pas du type itinérant. Ils avaient leurs habitués, leurs presque obligés et dans leur soufiste sagesse s’en contentaient. Ce caractère sédentaire faisait que quand feu rouge se taisait, ils abandonnaient leur quête et d’un commun accord entamaient des parties de tahola ou d’awalé. Il y faut deux joueurs mais aussi au moins deux spectateurs conseilleurs et il n’était pas rare que des attroupements animés et joyeux se succédassent consolant ainsi nos mendiants de leur déboires et leur faisant qualifier ces jours sans feu rouge de seulement non fastes.

Les haoussas avaient adopté le pain arabe, le Larabci burodi. Ceci d’une part parce qu’il était très peu cher et sa modicité était entretenue par tous les gouvernements même les plus dictatoriaux « Si tu veux révolution, augmente le prix du burodi» et d’autre part parce que très pratique puisqu’ayant la forme d’un sac rond et aplati, on pouvait y fourrer toute sorte de victuailles. Les jours fastes, les jours de feu passant au rouge, Hamid allait remplir son pain dans la gargote « Mafi Kyau », établissement qu’on peut qualifier de pluriel puisque s’y côtoyaient riches protubérants et pauvres étiques, pas tout à fait au même endroit bien sûr, tables nappées pour les uns d’où ils pouvaient exercer leur dédain sur les autres, ceux-là occupant des bancs à l’écart ou se cantonnant dans la zone debout.

Yayah el Arami, le maître des lieux était particulièrement antipathique et en avait le physique. Gras mou bedonnant, nez de canard, regard et menton fuyants, son miel puait le chafouin et annonçait le sournois. Eclectique d’un point de vue religieux pas au point toutefois d’avoir des parents juifs, trop dangereux, ou maronites, trop facilement démenti, ce libanais arborait l’étoile des druzes dont il ne connaissait probablement pas la signification. Par ailleurs il s’affirmait alaouite et donc adorateur du vin. Ce qui lui permettait sans être en porte à faux avec ses prétendues convictions religieuses de servir « karkashin tebur » (sous la table) des thés spéciaux mais ayant la même couleur et appelés chai Bi pour bière ou chai Wi pour wisky. Obséquieux avec les riches, méprisant les pauvres, mais assez fourbe et férin pour prendre le maximum d’argent aux uns et aux autres, on le surnommait Flouz bey.

Hamid el Mutasawil, notre mendiant, lorsqu’il était suffisamment argenté et qu’il l’avait prouvé à l’entrée, ne s’asseyait jamais ni sur un banc ni à une table sauf quand Tiago ou un de ses amis l’y conviait, et c’est d’ailleurs là qu’avait été conclu le contrat de « mendiant publicitaire ». Lorsqu’invité et après avoir opposé les trois refus traditionnels, il occupait, raide et digne, le bout du bout d’une chaise montrant par là qu’il était parfaitement conscient de sa position sociale et donc de l’incongruité de la situation. Et il l’occupait ce bout de chaise avec le bout du bout d’une fesse montrant aussi qu’un soufi se doit de dédaigner le confort et les avantages liés à l’argent.

La cuisine de Mafi kyau , se faisait à ciel ouvert sur un gaza, barbecue géant alimenté au charbon d’acacia. A une extrémité, celle proche des bancs et des mangeurs sur pied y frissonnaient en permanence deux marmites, une de riz et l’autre de haricots gras et écrasés. Ceci était pour les pauvres mais Yayah soignait aussi ses riches et pour eux mijotaient dans d’énormes casseroles, des ragoûts de chèvre ou de bœuf. Pour se démarquer d’une concurrence pléthorique et sachant sa clientèle versatile, Flouz bey avait dû se diversifier et faire preuve de modernité. Il avait donc introduit deux nouveautés, une culinaire et l’autre technique. Tout d’abord les côtelettes d’agneau totalement absentes des autres boui boui étaient devenues la spécialité du jeudi, alhamis, et avait parmi les notables souvent originaires du sud, ses adeptes surnommés les zamistes. Ensuite, il avait installé un tourne-broche mécanique sur lequel cohabitaient agneaux entiers, cuisseaux de zébu, épaules de chèvre, continuellement humidifiés d’huile et de graisse récupérée. Le jus retombait dans une gouttière dans laquelle, on pouvait moyennant finance saucer son burodi. Ce système de lèche frite était géré par un cerbère femelle qui mesurait strictement le temps de trempage, en recevait l’écot dont elle prélevait son pourcentage avant de le transmettre au patron qui, on le voit ne négligeait aucune rentrée d’argent.

La cuisson, les mijotages, commençaient invariablement trois heures après le lever du jour, s’accompagnant d’effluves de plus en plus puissants et qui en s’échappant, devenaient pour tous, un indicateur temporel fiable et distrayant.

 

Et toute la matinée, l’odeur se répandait.

Elle se faufilait de passages en ruelles, planait sur le souk, se mariait à l’encens des parfumeurs et à la fumée des briquetiers, visitait les baraques, les officines et les boutiques. Elle retenait le bras des batteurs d’or, suspendait les ciselets, les marteaux et les stylos fonctionnaires. Elle arrêtait un temps la roulette des dentistes, ralentissait les rouets, les girelles des potiers, les fouets des chasseurs de mouche à l’étal des bouchers. Elle interrompait les respirations et rendait girouette tous les nez, les droits, les épatés, les patates, les canards, les nez betterave des souffleurs de verre et celui long et maigre d’Hamid.

 

_______________________________

 


Chapitre 2 : Polémique

 

Les jours où Allah éteignait le feu rouge, Hamid et ses collègues n’avaient aucun subside pour remplir leur burodi quotidien. L’état de mendiant s’accompagne forcément d’estomacs élastiques et le manque à manger eût été, somme toute, supportable en l’absence des senteurs en provenance de Mafi kyau. Pour échapper au supplice olfactif, ils avaient développé deux stratégies totalement opposées. La première pratiquée par trois d’entre eux consistait à d’abord qualifier l’odeur de satanique puis à y tourner dédaigneusement le dos et enfin à s’entourer le visage de leur kéfié afin que leurs nez ne soient trop titillés.

Pour sa part, Hamid estimait qu’il devait recevoir avec gratitude l’odeur que la providence divine lui envoyait. Il se devait donc d’aller au devant d’elle. Il se levait, dépliait ses os, s’étirait en se tenant le bas du dos et se mettait dignement lentement, nez au vent, et se mettait en route jusqu’aux abords de chez Flouzbey. Le soufi mendiant, hors son lieu de travail, ne se serait jamais permis de quémander une aumône de la part par exemple des entrants et des sortants du restaurant. De plus étant en civil, l’honneur lui interdisait formellement de pénétrer l’endroit sans argent, l’honneur et peut-être aussi la prudence tant les garçons de table étaient expéditifs quand il leur fallait assurer la police intérieure.

Hamid n’entrait donc pas. En revanche, il se dirigeait dignement vers une venelle attenante qui, recouverte qu’elle était d’une toile parant du soleil, faisait tunnel aux émanations du resto. Et dans ce sas aux odeurs, il se choisissait soigneusement une place qu’il croyait discrète. Il s’y accroupissait, déballait son burodi et le mangeait lentement et les yeux fermés en profitant des senteurs grailleuses. Le manège ne tarda pas à être repéré par les garçons qui l’accueillaient avec quelques quolibets «un soufi, ça sent comme ça respire », « C’est le moment de la plongée sous narine ». C’était sans méchanceté. Le vieux ne faisait rien de mal en restant à distance et en tendant la truffe. Il y gagna le surnom de Néovan.

 

Au début et le service n’étant pas perturbé, Yaya fut indifférent à la présence d’Hamid. Il remarqua bien sûr que ce dernier avait fait quelques émules qui s’étaient, eux aussi, mis au parfum du barbecue mais cela eût été presque flatteur, presque bénéfique pour la renommée de l’établissement « même l’odeur est si bonne que … ». Non ce qui le fit changer d’attitude tenait au statut particulier d’el Mutasavil, soufi de troisième régénération qui, s’il n’avait pas encore atteint l’état final de pureté cristalline, avait connu par trois fois l’ivresse spirituelle permettant de caresser au plus près la présence de Dieu. Il bénéficiait pour cela du respect de la confrérie, et certains adeptes, par définition tout aussi démunis que lui, prirent l’habitude pendant son repas odorant de le soutenir avec leurs dhikrs, invocations psalmodiées de Dieu. Il y avait là et régulièrement Akram le porteur d’eau, Djibril le livreur de bouteilles de gaz, Lofti pousseur  de charrette polyvalent, Mehmet et son vélo de réparateur de chicha, Toufik limonadier ambulant, et Walid le marionnettiste. Ses professions, notons-le, implique l’usage d’un organe vocal sonore et performant, ce qui rendait les incantations audibles à bonne distance et donc particulièrement invasives. 

Les soufis condamnent les puissants, font vœux de pauvreté et prônent l’amour, ce qui n’était pas vraiment le cas de la plupart des clients deMafi kyau  qui, s’ils connaissaient ces préceptes, ne les appliquaient qu’en temps dédié, celui de la prière collective. Les dhikrs furent rapidement perçus comme inconvenants et en tout cas inopportuns par une partie de la clientèle et certains le firent savoir.

-        On peut plus manger tranquille »

-        C’est temps du repas ou temps des gueux 

-        Tu parles d’une vision, ces vieux haillonneux

-        On ne s’entend plus, c’est un resto ici ou une mosquée... 

 

Yayah comprit le danger et décida de passer à l’action. Bien entendu, il pouvait s’en ouvrir au commissaire, le shugaban 'yan sanda, qui moyennant finances le débarrasserait de ces importuns mais cette option présentait à ses yeux un inconvénient certain puisque le grand officier y voyant une source de revenu, ne l’appliquerait assurément qu’au coup rémunéré par coup payé. Non, ce qu’il lui fallait trouver, c’est une solution où lui-même serait officiellement en charge de gérer le problème. Il fallait rendre Hamid coupable devant la loi. Mais coupable de quoi ?

Il s’en ouvrit à Maître Ohnet, libano égyptien connu pour avoir défendu les coups les plus tordus de la décennie. L’avocat lui fournit un argumentaire irréfragable dont la créativité laissa pantois et un peu admiratif. Et c’est devant une côtelette gracieusement offerte qu’il pérora :

-            Il faut mon cher Yayah, inscrire ce problème dans sa globalité. Que sont ton établissement et sa fonction ? Un restaurant qui offre à tout un chacun la nourriture. N’est-ce que cela ? Prenons le problème du point de vue du consommateur et donc du payeur. Par exemple que paie-je aujourd’hui, jeudi ? le commun répondra mes côtelettes et il est vrai que c’est ce qui apparaît sur la note. Oui, mais ne paie-je que cela ? Non, je paie plein de choses qui n’apparaissent pas sur l’addition, l’occupation de la table, l’utilisation du couvert, le service, les cuisiniers, les garçons, la tranquillité …

Djamal Ohnet reprit sa respiration croisa les bras, et sûr d’avoir capté l’attention du public se fit incisif du regard, et d’une voix profonde …

-       Il y a une chose, messieurs, que nous payons sans le savoir, une chose produite par ce restaurant, une chose dégagée par l’activité de ces braves cuisiniers. Et cette chose, messieurs, que nous, gens honnêtes, payons sans le savoir, cette chose, c’est l’odeur ! Oui, messieurs, l’odeur qui enchante nos nez, l’odeur qui nous mène jusqu’ici, l’odeur qui n’apparaît pas sur l’addition mais que nous payons sans le savoir.

Murmures dans l’assistance, les « c’est vrai ça », « il a pas tort au fond », « j’y avais pas pensé » s’opposèrent aux « il exagère pas un peu », « payer l’odeur, et pourquoi pas l’air ». Il demanda le silence et termina sa plaidoirie

-       Qu’on profitât de l’odeur en passant, qu’on en profitât de loin par hasard, je ne dis pas mais qu’on vienne se planter sous le vent de la cuisine pour jouir des émanations effluantes, des exhalations pilipiliesques, du fumet en bouquet de ces succulents ragoûts, voire même des senteurs empyrieumiques, bref pour profiter gratuitement de ces odeurs, j’affirme messieurs, j’affirme que quelque part c’est du vol. Et je me fais fort, à la demande bien sûr de notre cher hôte, de réparer cette injustice.

Mêmes murmures partagés dans l’assistance. Tiago et ses amis considérèrent pour leur part, la péroraison de maître Ohnet comme un exercice de style, une plaisanterie, un jeu. La suite leur donna tort…

 

Le peuple haoussa est plein de maximes et adages. Il y en a au moins deux concernant les avocats. Le premier stipule que contrairement à la roue d’une charrette, on doit graisser le baveux pour qu’il crie. Ce qui fut fait. Le deuxième précise qu’un bon avocat connaît la loi mais qu’un grand avocat connaît la police et Ohnet s’avéra être un très grand avocat puisque dès le lendemain plusieurs affiches officielles furent placardées par les Saja de rue aux alentours du resto.

 

Concernant l’émanation des corps volatils s’échappant du gaza et l’impasse du législateur en la matière, avis est par les présentes je, Chef de la police, exige que les capacités de jouissance quelconque concernant, visant ou touchant ce bien mobilier pour usage en propre ou aliénation au profit d'un tiers pour tous temps à venir, sera taxable de charge payable à Sieur Yayah propriétaire du lieu d’origine des corps, et ce sans  restriction nonobstant tout acte convention ou autre instrument antérieur de quelque nature que ce soit fait, signé ou validé et portant un effet contraire.

 

Le texte n’eut bien entendu aucun effet sur Hamid et ce n’était pas à cause de son analphabétisme puisque Yayah lui en avait présenté la teneur oralement et par l’entremise de ses garçons de salle. Flouz bey s’y attendait et fit constater la présence têtue de Néovan par un saga chafouin dont la ration fut substantiellement augmentée. Muni de cette preuve officielle, il se rendit au poste de police. Le chef, un habitué du jeudi, étant à l’origine de l’avis placardé, ne put que recevoir la plainte et devant l’assurance de côtelettes supplémentaires et gracieuses, il promit de convoquer le délictueux pour lui faire payer son dû. Le vendredi suivant, plainte et côtelettes enregistrées, il dépêcha, à l’heure du karin kumallo, l’heure du déjeuner, deux sergents et une voiture mugissante et ce fut un premier spectacle désolant pour certains et distrayant pour d’autres que de voir Néovan introduire avec difficulté sa carcasse encombrante dans le véhicule. Arrivé dans le bureau du chef, Sieur el Mutasawil fut sommé de payer les arriérés calculés sur la base d’un kobo la minute en lui précisant que puisque c’était la première fois on ne lui compterait pas d’amende. Payer, Hamid ne voulait et ne pouvait pas. Il refusa d’obtempérer et fut écroué. Son incarcération s’ébruita et fit l’objet de discussions de plus en plus animées chez Flouzbey. Très vite deux camps se dessinèrent, les pro Hamid localisés principalement autour des bancs et de l’espace debout, et les pro Yayah dont le noyau se situait vers les tables nappées. Ceux là reçurent des parts augmentées, et leur camp en fut d’autant solidifié.

Hamid ne resta pas longtemps derrière les barreaux, un prisonnier insolvable ce n’est pas très intéressant pour la bourse du chef. On le tança vertement, on lui interdit fermement de polluer davantage l’entour de Mafi kyau et on le relâcha laissant ainsi la place à un successeur moins démuni.

Notre mendiant avait le nez long, les oreilles sourdes, la peau dure et l’esprit têtu. Il revint donc régulièrement aux abords de l’établissement et tout aussi régulièrement, les consommateurs assistèrent à l’éviction policière du factieux trublion. Les expulsions se firent de plus en plus musclées et les disputes entre les pro et les anti s’en aggravèrent. Les prises de bec dérapèrent à l’invective physique (toi, le gros ! et ton cimetière à poulet), morale (ta Mercedes, tu l’as payée avec ta solde, peut-être !), religieuse (ferme ta gueule d’alaouite, mécréant !). La controverse fit affluence et Yayah s’en réjouit un temps.

Quand les sergents utilisèrent, sans aucune raison tant Hamid était placide, la badine, les désaccords s’approfondirent, les querelles se firent discordes, les commentaires agressifs, les insultes de plus en plus mordantes et de plus en plus menaçantes. On jeta des sorts. On vit brandir des bâtons noueux, quelques dagues …

 

La polémique ne tarda pas à déborder l’enceinte. Elle envahit les conversations, habita les commérages, s’invita dans les tractations et raccourcit les marchandages. Elle pénétra les cerveaux, tordit les mains, tendit les mentons. Elle souffla sur les feux des briquetiers, accéléra les navettes des métiers, agita les feuilles des écrivains publics, accentua les coups de brosse à cirage, outra les coups d’alène, amplifia le jet des aiguières. Elle rebondit de guichets en boutiques, grossit d’estaminet en gargote et enfla le soir dans les maisons. Elle s’éleva dans les bureaux et jusqu’à celui du grand chef de la police. Elle divisa, elle déchira. Rien ne pouvait arrêter cette vague. Elle déferla jusqu’au directoire du gouvernorat. Elle y noya les discussions empêchant toute prise de décision…

 Son acmé ne tarda pas à frapper à la porte du gouverneur…

 

 

____________________________

 


Chapitre 3 : le cheikh Mohamed Charaaoui

 

Le gouverneur, Michel Adefolalu, yoruba originaire d’Ifé, ne comprenait rien à la culture Haoussa et le vrai pouvoir appartenant au sultan et aux émirs, son rôle se réduisait à maintenir un semblant d’ordre et à faire respecter le plus possible les consignes fédérales. Il savait la population traversée par des antagonismes profondément ancrés dans un féodalisme ancestral. Coexistaient ainsi chiites partisans d’Ali, sunnites relevant d’Abou bakre, Yan Tatsine et fous de Dieu, animistes du Maguzawa, adeptes du culte Bori, chrétiens, défenseurs de la modernité ou agressés par elle, pro et anti occidentaux …   Pour cela et malgré les apparences, la situation était donc perpétuellement explosive.  Pour exemple, la simple annonce de la possibilité d’imposer le richissime commandeur des croyants et sultan de Sokoto, avait suffi à déclencher des émeutes monstres puis le massacre des ibos de Kano pour déboucher sur la guerre du Biaffra… 

Il convenait donc d’être attentif au moindre risque de dérapage et à le traiter avec une prudence extrême. Le gouverneur convoqua Hassan Fahkr el Din, grand chef de la police et originaire de Maiduguri dans le nord. Aucun des deux ne connaissait Hamid, leur cortège passant en trombe au carrefour bloqué au vert. On dépêcha deux espions et au cours d’une véritable réunion de crise on estima que ce fait divers, anodin en apparence, contenait toutes les caractéristiques d’un déclencheur d’émeute.

On décida donc de faire appel à une référence morale incontestée. Le choix se porta naturellement, tant sa réputation était grande, sur cheikh Mohamed Charaaoui. On ne le convoqua pas, on le pria de bien vouloir se rendre à l’invitation du gouverneur. Vieux, beaucoup plus en apparence qu’en réalité, habillé d’une simple galabeya blanche, hiératique silencieux lent digne, c’est une véritable caricature de vénérable sage qui entra dans le salon d’honneur. La conversation fut menée par Hassan beaucoup plus au fait des coutumes locales que son chef. On commença par le choix de la boisson puis on glissa longuement vers la famille et on promit au passage une place dans un lycée fédéral pour le cadet, on s’offusqua de l’état du dôme de la mosquée qui sera redoré, c’est juré, par le gouvernorat. Conformément aux us qui veulent que plus important est le visiteur plus est différé l’objet de la visite, ce n’est qu’au bout d’une heure qu’on aborda mais comme une anecdote, comme un détour de la conversation, l’affaire Hamid.

Cheikh Mohamed était, et tous les présents le savaient, parfaitement au courant mais il était de règle de présenter à la sagesse personnifiée, tous les aspects (origine, état présent, risques futurs) du problème et de souligner l’indispensable nécessité de l’intervention de sa sommité. Après un instant de silence pensif, le vénérable accepta de se charger de l’affaire. Un observateur averti et attentif, un de ses petits enfants par exemple avec qui, en secret bien entendu, il jouait tous les matins, aurait remarqué comme un éclair de malice dans ses yeux mi-clos et qu’on disait aveugles. Aidé par deux de ses fils, le patriarche se leva et s’appuya sur sa canne dont il n’avait nullement besoin mais elle faisait partie, au même titre que la longue barbe blanche, des accessoires liés à son statut. Il annonça qu’il se rendrait sur place le lendemain à l’heure du déjeuner et pria l’assistance de le faire savoir. Et après les politesses de départ, il se retira dignement lentement avec toujours cette lueur discrète et amusée dans le regard. 

 

La nouvelle fut transmise officiellement à Yayah et Hamid. Puis elle courut.

Elle vola de venelles en arrière cours, dériva de bureaux en maisons, passa par les guichets, les boutiques, les officines, rejaillit de gargotes en cafés puis cabriola dans les cours d’école, autour des étals, à la gare routière. Elle rebondit de cireurs de chaussure en livreurs de pain de glace et ricocha de kuladab en gardien. Elle voltigea dans les claquements des trics trac, dans le cliquetis des awalés, dans le murmure ruisselant des aiguières. Elle paralysa plusieurs fois le trafic du croisement. Elle cavala par les taxis voiture, les taxis moto et chemina par les calèches. On la trottina sur âne gris, on la pédala sur vélo taxi …

 

_______________________________


Chapitre 4 : La sentence

 

La nouvelle courut et le lendemain il y avait foule chez Yayah qui avait déjà dû faire amener par deux fois le contenu de la caisse à la banque centrale. Il était donc satisfait malgré la présence têtue et presque indifférente d’Hamid. Celui-ci avait délaissé son coin à odeur et se tenait modestement debout, ses amis soufistes lui faisant cercle de soutien et l’encourageant de leurs dhikrs...

Soudain une rumeur « Cheikh zua, Cheikh zua » fit pointer les pieds. Et en effet une limousine noire précédée par une Peugeot policière stoppa majestueusement devant l’estaminet. Les quatre sagas ménagèrent un passage. Il y fallut quelques coups de matraque factices tant la pression populaire était dense. Quand tout fut prêt, on ouvrit la portière arrière et la sagesse barbue descendit dignement. Un de ses fils lui offrit son avant-bras, l’autre déplia l’ombrelle mufti.

En tant que maître des lieux, Yayah se précipita et voulut s’agenouiller en prononçant les formules de bienvenue « maraba da girmama sheick … » Mais il fut interrompu d’un geste petit mais impérieux signifiant que premier, le sage n’était pas là en visite mais pour rendre justice et que deuxièmement Flouzbey étant partie, il fallait proscrire tout soupçon de collusion. L’obséquieux se retira penaud. Le futur mufti s’avança lentement jusqu’à un fauteuil louis XV où l’attendait une carafe de carcadé, sa boisson préférée. Il s’assit majestueusement, convoqua les deux antagonistes et leur demanda d’exposer leurs griefs réciproques. Il sortit une pièce d’or et son lancer attribua la primauté à Hassan.

La présentation avait été préparée par Ohnet qui à l’habitude orientale, l’avait construite en spirale où revenait cycliquement et de plus en plus fortement exprimé le thème du vol. On franchit ainsi les étapes inconvenance, indélicatesse, maraudage, VOL, escroquerie, exaction, pillage. Il remplit les intervalles par la dureté de son travail, son honnêteté proverbiale, la famille à nourrir, les employés à payer, la justice économique, le respect de la clientèle et termina sur une formule qui fit mouche dans le public : « Si l’argent n’a pas d’odeur, l’odeur, elle, a un prix ». La plaidoirie fut jugée habile et déclencha dans la moitié de l’assistance des murmures approbatifs. Celle d’Hamid fut plus courte, si courte qu’on a pu ici la retranscrire dans sa totalité :

-        Allah a fait que la cuisson fasse odeur.

Allah m’a fait cadeau de l’odeur.

Peut-on refuser un cadeau d’Allah ?

Je m’en remets à la sagesse du représentant d’Allah. »

Le regard au loin, il se recula de trois pas en psalmodiant ses dhikrs.

 

Le cheikh Mohamed Charaaoui se retira un moment dans sa sagesse silencieuse puis demanda d’une voix profonde qu’on lui présentât son coran des grandes décisions. On alla quérir le livre enluminé de magnifiques Tazhibs et on le lui coucha sur coussin vert. Abdou, le fils aîné, enfila son gant en peau de chagrin et dédié au maniement des pages sacrées. Il y eut dans l’assistance plusieurs regroupements autour de ceux qui connaissaient l’arabe coranique.

Les choix du cheikh furent diversement commentés. Al Anfal, la sourate du butin n’étonna personne, elle traitait de l’utilisation et du partage des gains et correspondait assez à la situation. Celle des fraudeurs, Al Mutaffifin, suscita des questionnements sur l’identité du suspect, était-ce Yayah en voulant monnayer l’odeur ou Hamid en la volant ? Les versets 178 et 179 qui traitait de la loi du talion inquiéta quelque peu les partisans de néovan, Flouz bey se présentant comme la victime, à moins que … 

Jusque-là l’ambiance était bon enfant mais quand le cheikh lut la terrible sourate de l’araignée, la redoutée Al Ankabut, il pétrifia l’assistance puisqu’y sont évoqués les châtiments réservés aux criminels.

Cette dernière lecture fut suivie d’un silence respectueux. La consultation du coran est, en effet, une chose, son interprétation en est une autre et elle nécessita à Cheikh Mohamed de s’entretenir avec lui-même, les yeux clos et intérieurs. Après plusieurs minutes, il se leva enfin. C’était le moment de la sentence.

-       Hamid tonna–t-il de sa voix de prêche faisant avancer l’appelé

-       Hamid, tu as commis grand pécher continua-t-il en pointant le coran enluminé.

Les partisans de Yayah souriaient, ceux d’Hamid baissaient la tête et l’accusé était blême. Flouz bey aux anges calculait déjà son profit

-       Il est écrit là que profiter du bien d’autrui sans son accord est qualifiable de vol et le vol est grande faute pour un musulman. Aussi, Allah par ma voix et dans sa miséricorde te condamne à rembourser l’aubergiste honnête que tu as escroqué.

On crut que c’était fini mais il y avait cette petite lueur dans les yeux de Mohamed Charaaoui. On crut mais Hamid commandé par cette petite lueur que le grand cheikh lui laissait voir dans ses yeux, mais Hamid donc, en se tordant les mains :

-       Mais grand cheikh, grand mufti sage parmi les sages, je suis un mendiant, je suis pauvre, je n’ai pas d’argent, je ne peux pas payer !

-       Comment ! tu ne peux pas payer ! Tu oses désobéir ! Si ! tu peux payer ! et je vais te montrer comment on s’acquitte de l’odeur puisqu’étant là depuis quelques temps, je l’ai respirée sans la payer et la gratuité n’est pas en odeur de ma sainteté. Si ! Hamid bey ! tu peux payer ! et je vais te montrer comment.

 

Et le saint homme, l’écu d’or à la main, se dirigea vers une espèce d’étal. Tous le suivaient des yeux s’attendant à un possible miracle car il était hors de question qu’il payât avec l’écu d’or qui valait au moins … Arrivé à la table de pierre, il leva son auguste main et lâcha la pièce qui fit en tombant un joli tintinnabulement

-       Voilà, j’ai payé ! garde la monnaie Yayah ! et il remit la pièce dans sa poche

Il se fit un grand silence. On s’entre regardait les yeux ronds

-       Ah que, béh quoi ! comprend pas bredouilla Yayah

-       Si tu comprends Yayah et c’est écrit là, je l’ai lu !

 

Silence toujours respectueux mais les sourcils arqués, les yeux plissés, les bouches bées, les têtes ébahies, demandaient explication … Ce que donna doctement Cheikh Mohamed Charaaoui en scandant de sa canne :

 

L’odeur au vent se paie en bruit d’argent

 

 

Hamid el Mutasawil fut le premier à éclater de rire.

Et cet éclat de rire secoua la salle puis se propagea. Il rebondit de venelles en gargote.  On le servit en thé brûlant. Il résonna sur les étals, rejaillit dans les boutiques, plana sur le souk et sur la gare routière. Il arrêta les cliquetis des parties d’awalé et de tric trac, doubla le murmure des aiguières.  Il cabriola sur les vélos taxis, pétarada les triporteurs de pain de glace. Il brimbala les cireurs de chaussure, ballota les barbiers, dansa les jambes des repasseurs à pied, saccada les frappeurs de tapis. Il secoua les épaules des rémouleurs, dandina les géantes marionnettes des bambocheurs, emplit l’outre des porteurs d’eau et leurs cloches de guerrab. Il scanda la voix des vendeurs ambulants, trémoussa les mama mercedes. Il ballonna le ventre des mendiants et alluma le visage des enfants des rues. Il tremblota les stylos, brandilla les bas joues fonctionnaires, remua les poitrines des sérieux professeurs. Il agita la bedaine du chef de la police. Il se transmit de bureaux en officine et s’installa longtemps chez le gouverneur…

 

Personne ne sait si Yayah Flouzbey El Arami fut le dernier à éclater de rire

 

 

Posté par gaucheecrivain à 17:55 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

Eclat de rire ouvrier

 

 

 

 

 

ouvrier

 

Eclat de rire ouvrier

 

 

 

 

 

L’histoire qui suit, c’est Louise qui m’a dit de l’écrire, « Maman, en écrivant tu mettras de la distance ça te fera du bien, comme un journal ».

Je l’écoute toujours, ma sérieuse. «Et n’oublie pas pour les passés simples t’es pas obligé, mais c’est mieux »

 

Alors voilà le texte (Elle m’a un peu aidée pour les fautes), je l’ai appelé « éclat de rire ». Et ça m’a fait du bien, elle a toujours raison ma petite fille.

 

 


Eclat de rire

 

L’usine a fermé et les cinquante se sont retrouvés chômeurs. Les syndiqués sont allés aux prud'hommes pour faire valoir nos droits. Bertrand et moi, ça nous a paru un peu bizarre qu’on ait des droits. Pour nous, si il n’y avait plus de commandes, si Relliac le patron ne pouvait plus payer les dettes, si le patron ne pouvait plus payer les ouvriers, alors il n’y avait plus de travail, alors il fallait qu’on aille ailleurs. Mais non, on avait des droits. Et pas qu’un peu qu’ils ont dit aux prud'hommes ! Ils ont dit qu’au pire on recevrait des indemnités au pro rata (en proportion) de l’ancienneté. Bertrand se situait dans la moyenne haute, vingt-cinq ans, et pas un jour d’absence, pas un retard sauf pour les naissances des enfants et encore c’était à cause du chef d’équipe. Vingt-cinq ans quand j’y pense, on était presque devenu franc comtois, en tout cas les enfants !

Nous, on dit dépôt de bilan, eux ils appellent ça cessation de paiement. C’est-à-dire que le patron pouvait plus rien payer. « Lip est définitivement liquidée, donc on a plus de commande, donc on ferme » qu’il a dit le patron Remarque, il est venu dire ça dans sa Mercedes 500. Bertrand ça l’a fait rire mais pas les autres, ils ont trouvé saumâtre. Bon, il y avait un délai de quarante-cinq jours au cas où le patron trouverait l’argent ou qu’un repreneur rachète l’usine mais vu que c’était déjà la deuxième fois, on n’y croyait pas et puis racheter le sous-traitant d’une entreprise en faillite hein ! … Au bout de ce temps, un liquidateur viendrait tout régler, pas un type avec fusil ou mitraillette comme Rod Taylor qu’on avait vu à la TV, non un type qui allait payer les indemnités. Sauf qu’il n’a rien trouvé dans les caisses alors c’est l’assurance des patrons qui a payé parce que les patrons ils ont une assurance, ça on savait pas.  Mon homme, il a reçu vingt quatre mille, enfin je veux dire l’équivalent en francs.

Vingt quatre mille pour nous c’est énorme, du jamais vu, du jamais eu. Les enfants voulaient qu’on partent tous en vacances, « maman, t’as jamais vu la mer », qu’on change les ordi « Un mac ça ne bugue jamais », qu’on claque l’argent « Faîtes vous plaisir pour une fois ». Ils dansaient, ils criaient, ils chantaient, s’amusaient de projets de riches « une BM sinon rien, n’est-ce pas Miss Louise ? » « D’accord, mais rouge, j’y tiens ab so lu ment ! » Leur humeur m’était contagieuse. D’autant plus que Bertrand avait déjà eu un entretien d’embauche avec Aératier, un sous-traitant d’airbus. Ca s’était bien passé et on lui avait même fait espérer un salaire supérieur à celui qu’il touchait à l’usine. On était tout espoir, confiants, euphoriques (comme dit Louise). On avait une vie étriquée, la queue du diable que l’on tirait à longueur de jour de mois et d’année, devait être Marsupilamiesque (Pierre et ses BD) et j’avoue que j’étais tentée par une parenthèse dans notre existence faite d’économies au quotidien et axée sur la réussite des enfants. Oui, j’étais tentée, et cela s’est sûrement vu, mais la grosse voix de Bertrand « je sais Nanou, je t’ai pas fait la vie belle … » Je jure que j’ai eu subitement honte et je lui ai pris la main. La tendresse aussi, c’était jugé un peu superflu, on n’avait pas trop le temps, mais bon vingt quatre mille, c’est pas tous les jours. Bertrand me dévisagea, sourit un peu et s’adressa aux enfants

-       Bon Louise, t’as eu ton concours et t’es sur les rails, dans un an ou deux tu nous feras l’école, mais toi Pierre tu m’as bien dit qu’on te proposait de continuer sur un diplôme d’ingénieur, alors cet argent qui nous tombe, ce sera pour vous accompagner, voilà !»

Les enfants se récrièrent

-       Mais on a les bourses, mais on a une piaule gratos, et pour l’argent de poche, j’ai la Brasserie, le week-end y payent double … 

 

Ce n’est que le soir, en l’absence des enfants, que j’ai pu le faire changer d’avis. Avec mon mari nous sommes de petites gens, nous sommes des gens sérieux et j’avais toujours un peu honte de m’être laissée aller. Alors en faisant la vaisselle, non nous n’avons pas de lave vaisselle, et oui Bertrand tient à y participer à la vaisselle, on a continué la conversation. « Les enfants, pour sûr qu’on va pas les laisser tomber, mais ils veulent un peu d’indépendance exister par eux-mêmes, et puis en cas de coup dur, on sera toujours là, mais bon vingt quatre mille, c’est comme un signe Bertrand, y faut qu’on se lance, c’est maintenant ou jamais, je sais c’est un rêve, mais on aura plus les loyers. » Et c’est ainsi que nous avons décidé de se construire un patrimoine (Louise), de devenir propriétaires. On a fait les comptes tard dans la nuit. Nous avions un peu plus de huit mille d’économie, alors huit mille plus vingt quatre mille, on s’est dit qu’on pouvait acheter un appart en ville. Ici les prix, ce n’est pas comme à Paris, ça reste abordable. Alors dès le lendemain, on s’est procuré « le particulier à particulier » et on s’est planté devant le téléphone. Les jours suivants on a fatigué nos chaussures de visite en visite. Les enfants nous accompagnaient dans les deuxièmes. Pierre était le plus agressif sur les prix et Louise savait très bien prendre son air posé de future enseignante en disant « Bien voilà, on a vu, nous allons réfléchir », ce qui voulait dire « C’est tout réfléchi, c’est Non ». Le soir entre nous, on ne parlait que des avantages, (spacieux, lumineux, ascenseur…) et inconvénients (prix, quartier, bruit …). Finalement, on s’est décidé pour un quatre pièces à quarante sept mille, on l’a réservé, on a signé la promesse, je crois que nous étions inconscients, en tout cas euphoriques.

Comme Bertrand est au chômage les banques ont refusé de prêter alors on a fait la tournée des familles. Mon frère deux mille, ma sœur mille mon père quatre mille et du côté de Bertrand, ils ont fait ce qu’ils ont pu c’est à dire pas grand chose, mais y avait ses copains et y avait mes amies. Bref, on a réuni la somme, on a signé, y avait aussi les frais de notaire mais pas d’agence, puisque de particulier à particulier. Et le Lundi 15 mars (Sainte Louise), on a aménagé. Bien sûr, on a fait une petite fête pour les remercier. Bertrand est un taiseux, trois mots de suite c’est un exploit. Ce jour-là il nous a fait un discours qui n’en finissait pas. On était tellement étonné qu’on l’a écouté comme de la musique. Je n’en ai retenu qu’une phrase. « Au moins on aura acheté un bien dans notre vie. On pourra leur donner ». Eh oui, mon Bertrand, c’est un donneur contrarié. Tout le monde a applaudi.

Le lendemain, il a fallu qu’on revienne sur terre parce qu’on a reçu un sacré coup de bambou sur la tête : la lettre de refus d’engagement de Bertrand par Aératier. Après un moment d’abattement, de découragement qu’on s’est bien entendu caché « on va s’en sortir, ils nous auront pas », on s’est organisé. Moi, je travaillais à mi-temps comme caissière et les jours de livraison je faisais des heures supplémentaires non déclarées. Sans le dire à Bertrand, je me suis mise à faire des ménages payés au noir. N’y connaissant rien et surtout pas les prix et n’ayant pas la patience de comparer, Bertrand ne faisait jamais les courses. Il m’a été alors facile de cacher ces rentrées. Les années ont passé, des années bonheur, oui bonheur. On s’en sortait. Bertrand n’avait pas retrouvé un vrai emploi, la crise l’âge, mais il aidait un copain qui faisait les marchés et comme il sait tout faire, il proposait aussi ses services par petites annonces et le bouche à oreille. C’était presque légal. On s’en sortait. En plus les enfants avaient réussi. On n’en était pas peu fiers. Louise était institutrice enfin je veux dire professeur des écoles, c’est comme ça qu’on dit maintenant. Pierre, sitôt son diplôme d’ingénieur en poche s’était vu proposer un poste. Ils commençaient à gagner et n’avaient plus besoin de nous financièrement, financièrement mais pas affectivement puisqu’ils revenaient souvent, même à l’improviste, réoccuper leurs chambres. On finissait de rembourser tranquillement, les amis d’abord puis frère sœur père. Tous les six mois environ, c’était réunion de famille et les enfants attendaient malicieusement l’expression consacrée que Louise qualifiait de ferroviaire « on commence à voir le bout du tunnel ». C’était des années bonheur. Je crois même qu’ils avaient sérieusement envisagé, les enfants et Bertrand, d’aller m’amener voir ce que je n’ai toujours pas vu, la mer. Je crois qu’en douce ils me préparaient la surprise. Malheureusement, ce n’est pas cette surprise qui m’attendait.

On savait que l’assurance des patrons regrettait d’avoir payé nos indemnités et qu’elle avait attaqué les prud’hommes. Mais nous étions bien trop dans nos affaires pour suivre ces histoires de gros sous (dans les neuf cent mille). En fait nous pensions que cela concernait les assurances et autres organismes comme dans un accident de voiture. Ce n’était pas notre problème. Nous sommes de petites gens. Nous avions appris que le patron avait commis des escroqueries et était accusé de travail dissimulé. C’était pas nous ! Qu’ils se débrouillent ! Ca ne nous regardait pas ou plus. D’ailleurs on n’en parlait pratiquement pas. Nous étions passé à autre chose. Un matin, j’étais encore à la maison, un huissier apporta une lettre officielle. Bien sûr j’ai signé l’accusé mais l’administratif, les lettres officielles, j’ai pas l’habitude. Alors en partant, je la laissais sur la table du salon sans l’ouvrir, je ne m’occupe pas de ces choses, et le soir, j’avais oublié l’épisode. Quand Bertrand rentra, il posa à son habitude sans rien montrer de ses sentiments mais je l’en savais fier, l’enveloppe par lui gagnée pour des travaux de plomberie, et surtout la photo d’une voiture électrique qu’il avait fabriquée à partir de la carrosserie d’une voiturette sans permis récupérée à la casse.  Il s’étonna « c’est quoi ça ? Ca a l’air officiel » J’avouai mon ignorance et allai serrer l’argent de Bertrand dans notre coffre fort, une vieille boite à sucre. Je partis vaquer en cuisine pendant qu’il se changeait et se servait un vin de noix, son caprice du soir en regardant distrait les infos régionales.

J’entendis soudain un éclat de rire, mais un drôle d’éclat de rire. Comment dire, un éclat de rire qui n’avait rien de joyeux. Je me précipitai au salon. Il n’avait pas allumé Soir 3. Il était tout droit, il ne pouvait s’empêcher de rire mais c’était des quintes de rire, des quintes douloureuses. Il s’esclaffait mais ses yeux ne brillaient pas. Je n’oublierai jamais cet éclat de rire tant il faisait mal « Bertrand, qu’est-ce qu’il se passe ? Et lui debout continuait. La lettre était par terre. Il me la montra. Je la ramassai.   La cour de cassation ayant confirmé l’arrêt de la cour d’appel de …  redevable dans les huit jours. Ma vue se brouillait, je n’y comprenais rien, déjà qu’à l’école c’était dur alors le jargon des messieurs de la loi. Je me tournais vers Bertrand qui s’était assis, qui semblait égaré perdu. Je ne l’avais jamais vu comme ça….

 C’était un fils de paysan, de petit paysan, les coups durs il en avait connus et toujours encaissés sans rien dire, sans rien montrer. C’était leurs manières aux Ferrans, jamais un mot inutile. Des paysans à l’ancienne, c’était ça qu’ils étaient, huit vaches, un cochon, quelques brebis, la hantise du véto, un poulailler pour l’épicerie, un potager bien sûr, lever à l’aube coucher crépuscule, repas tourain arrosé de piquette, le vin pour le Dimanche, tout ça pour finir avec cinq cent de retraite. La terre, le causse c’est dur et les jeunes partaient. Alors quand Thomas Génot avait envoyé cette lettre qui disait qu’ici on recrutait, ils n’avaient pas hésité les Ferrans. « Fils vas-y, ça peut pas être plus dur qu’ici et tu gagneras » et ça avait duré 25 ans, un vrai exil mais c’est mieux que la faim et on avait fait notre trou, on avait des amis. C’est là que je l’ai connu, j’avais fait le même chemin, on venait du même village, de la même misère. On se comprenait. Il était droit, honnête, si bon que même si je ne l’avais pas aimé je l’aurais aimé quand même. Il avait fini « conducteur régleur presse » un peu plus que le SMIC. Il était apprécié, pardi jamais une plainte jamais un jour d’absence…

« Bertrand, qu’est-ce qui se passe ? Tu sais bien que j’y comprends rien à leur paperasse ! » Il me prit le papier des mains et de ses gros doigts me souligna  rembourser un trop perçu de18 000« Ca veut dire qu’on leur doit dix-huit mille avant huit jours. » Il se prit la tête entre les mains et j’entendis distinctement « miladiu de miladiu ! Ah ! lès hildéput ! » C’est là que j’ai compris. Le patois et les jurons avaient été proscrits de la maison, à cause des petits pour l’exemple pour la bonne éducation. Alors qu’il s’y laisse aller, c’est que ça devait être grave et sérieux, que ça nous dépassait. Je réalisai soudain l’énormité de la somme. Je me sentis fautive, l’idée de l’appart, c’était moi. J’ai eu comme un vertige, je m’appuyais au chambranle « Diou biban, De qué vòus hèr ? » Il me regarda les yeux durs « Vaï t’en ! Desiha'm en patz ! ». Jamais, je jure, jamais, il ne m’avait parlé sur ce ton.

Je me réfugiai dans la cuisine et à la petite table, je me mis à pleurer, j’avais froid. Il se resservit, ça aussi jamais, puis il téléphona. Longtemps après, enfin je veux dire que ça m’a semblé long, je l’entendis farfouiller dans le buffet.

Il entra en cuisine, posa un verre devant moi, me servit

-       Ils ont négocié pour le remboursement, on pourra le faire à tempérament

Il me posa la main sur l’épaule et me dit dans son grand et bon sourire retrouvé, sourire qui dénonçait sa mauvaise foi affichée

-       Et que je n’entende plus de patois ni de juron dans cette appartement qui est le nôtre pour toujours, milady de miladiou ! » 

 

Je ne pus m’empêcher de l’embrasser … j’avais eu si peur …

Nous rembourserons petit à petit.

Nous sommes des gens fiers. La honte n’est pas pour nous.

 

Mais je n’oublierai jamais l’éclat de rire glaçant de mon Bertrand

 

 

Posté par gaucheecrivain à 17:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

éclat de rire exogame

 

 

 

éclat

Eclat de rire exogame

 

 

 

 

Les soirs d’été, Tiago nous régalait d’histoires par lui vécues et nous amenait indifféremment, en pays haoussa, celui de Pount, dans le Kalahari, sur le Nil blanc, au barrage d’Hassouan, au royaume d’Imana. Il avait travaillé dans maints pays, occupé plusieurs fonctions, pratiqué plusieurs métiers, mais il avait gardé une nostalgie particulière de son premier, instit en banlieue. Ce soir-là, il nous raconta Anthony et Leila

 


Chapitre 1 Anthony et Leila

 

Je le comprenais fort bien mon petit Anthony. C’est vrai que Leila était jolie du haut de ses six ans. Forêt de cheveux noirs et longs brossés tous les soirs par papa (c’est un secret), yeux noirs, lampes brillantes derrière de trop grosses lunettes, visage fin toujours en mouvement, expressive pétillante et avec ça sérieuse, curieuse, appliquée, participative. Oui je le comprenais Anthony. Bien qu’elle n’en eut aucun besoin, vu sa vivacité sa faconde et ses griffes parfaitement adaptées pour repousser les méchancetés toujours possibles à cet âge, bien qu’elle n’en eut aucun besoin donc, Anthony s’était érigé en protecteur patenté, accompagnateur privilégié de la petite fée. Et de toute évidence cela lui plaisait à Leila. Elle le laissait porter son cartable qui, il est vrai, était particulièrement lourd puisqu’en plus des manuels et des cahiers habituels, il était encombré de cailloux de hasard, de plumes bariolées, d’un peigne en corne, d’une poupée en bois, d’un gros livre de contes, d’une bouteille remplie de sable coloré et d’un vieux réveil qu’elle appelait bigband et qui un matin l’avait trahie en pleine séance de calcul. Bien entendu, Anti ne se cantonnait pas à un banal rôle de porteur et elle le laissait lui offrir quotidiennement une fleur qu’il chapardait dans un des nombreux parterres du quartier. Il la lui tendait avec quand même un sourire inquiet. Elle la prenait délicatement avec une moue d’abord étonnée (C’est pour moi ?) puis ostentatoirement approbatrice (super, t’es génial !). Elle la couchait sur son pupitre, sortait sa petite bouteille et la plantait dedans. C’était devenu comme un rituel. La journée pouvait commencer et en sa fin, la fleur atterrissait entre les pages du livre de contes. Je n’ai jamais entendu une moquerie de la part des autres enfants. Faut dire que le frère d’Anthony faisait de la boxe alors hein !

Ce rituel se déroulait pendant le premier quart d’heure du matin. Ce moment était pour nous une espèce de sas entre le dehors et le dedans, entre la famille et le groupe, entre le désordre de la cour et l’ordre relatif de la classe. Cela permettait aux enfants d’entrer tranquillement en journée et de s’approprier l’espace. Pendant cette transition et dans notre coin BD, s’échangeaient et se commentaient les aventures de Raoul le petit loup, de Tib le Neandertal, d’Archibald le chasseur de zombies ou de Catarina la chef des chevelus. Ailleurs assis par terre, certains terminaient leurs rêves ou leurs chocolatines. D’autres rangeaient et montraient leurs trésors, billes, poupées, buchettes colorées… Ce premier moment de la journée se prolongeait en douceur par celui du remue-méninge pendant lequel nous éclairions par des questions simples les tâches à venir, ce qui les signifiait d’autant.

Inutile de préciser, que tout à fait par hasard, Anthony et Leila se retrouvaient systématiquement dans le même groupe…

 

Chapitre 2   le remue méninge

 

Mais le remue-méninge, c’était aussi le moment des débats. C’était, je dois dire, une de mes pages journalières préférées mais aussi que je redoutais un peu car la logique des enfants, n’est-ce pas ?

Par exemple, la question « A quoi ça sert la lecture ? » avait divisé la classe. Les quelques persuadés de son utilité, amenés par Leila et donc par Anthony, avaient eu du mal à répondre aux adversaires regroupés autour d’un petit teigneux du nom de Carayrou. Et ce d’autant plus qu’aucun des protagonistes ne savait lire. Le débat ne tarda pas à s’enliser dans des assertions où la mauvaise foi côtoyait le manque argumentaire.

-        La lecture ça rend intelligent, c’est mon père qui le dit, et il est journaliste 

-        T’es fou toi ! Mon père y lit jamais ! alors … et il est hyper trop intelligent, y sait tout faire  

-        Mon frère y dit que si je saurai pas lire, je serai un archi nul

-        Et à quoi ça lui sert ton frère, il est boxeur alors !

-        D’abord y fait pas que la boxe et y dit que quand on sait, c’est facile pas vrai maître ?

-        Tu rigoles ! tu verrais ma sœur quand elle fait sa lecture elle a les yeux comme quand t’as mal à la tête, elle recroqueville comme quand t’as mal au ventre et en plus elle se sert de ses doigts

-        Ouais, ça c’est vrai, la télé, c’est plus amusant et c’est pas difficile 

-        Y a que les vieux qui lisent, et il leur faut des lunettes

-         Puis t’as qu’à voir les livres du fond, avec les images on pige tout 

-        Pis moi, je veux être pilote, t’as pas besoin de lire pour conduire un avion

-        C’est vrai ça ! T’as pas besoin de lire, y a toujours un grand, pour te lire une histoire le soir pour dormir, moi c’est maman

-        Et alors comment que tu feras quand tu seras grande pour lire une histoire aux petits

-        T’es bête toi ! je les aurai dans ma tête tiens !

 

Bref, Anthony et Leila étaient dépassés et bien sûr cela ne m’arrangeait pas pour la suite. J’arrêtai donc le massacre.

Pendant la pause, avec un regret factice et sur joué genre main sur le coeur, Cardélie, ma collègue et amie, me céda la moitié d’une plaque de chocolat. On recruta Bimbo, un grand. De retour en classe, et après présentation du jeu à venir, Carayrou, le meneur antilecture, et Bimbo attendirent dans le couloir. J’écrivis au tableau, « le chocolat est dans la boite à craies» et je l’y dissimulai. On fit rentrer Carayrou, je lui montrai le message et pendant les deux minutes imparties il chercha en vain. En revanche, Bimbo, quand vint son tour, lut le message avec ostentation, se pinça le nez en signe de réflexion et se dirigea vers la boite de craie. Il en sortit la demi-plaque et grand prince, il en offrit la moitié à l’antilecteur en lui assénant : « Tu vois que ça peut servir de lire! ». 

Ne pas savoir lire avait rapporté à Carayrou une part de chocolat. Le stratagème aurait donc pu s’avérer contre productif, voire faire naître comme un sentiment d’injustice.  Ce qui m’obligea le lendemain à octroyer à chacun la même part.

Quoiqu’il en soit, de ce jour de victoire intellectuelle, Anthony et Leila acquirent une aura certaine et une position disons privilégiée.

 

Chapitre 3   le mystère de la vie

 

Un autre questionnement divisa abruptement et longuement le peuple de la classe. Faut dire qu’il était de première importance puisqu’il consistait ni plus ni moins à découvrir le secret de la vie et plus prosaïquement à élucider le mystère de la fabrication des bébés.  La question fut mise sur la table par Ameline, petite fille d’habitude discrète et silencieuse. La réponse que lui avait faite (ou pas) sa mère ne l’avait de toute évidence pas entièrement satisfaite. A mon étonnement, tous avaient des idées bien arrêtées sur la question. Se dégagèrent assez rapidement trois courants de pensées. Le premier était résolument végétarien puisque les choux et les roses y avaient la mission primordiale de réceptacle, le second procédait de la zoologie car attribuant à la cigogne le rôle principal du transport et le troisième, à ce stade encore minoritaire, prétendait avec force que le papa mettait une graine dans le ventre de la maman. Les trois courants se rejoignaient toutefois sur la nécessité d’un gros câlin entre les parents.

Le parti de «la graine », celui de Leila, suscita des réactions incrédules et presque horrifiées « ta mère c’est pas un jardin ! » « Et comment y fait ton père pour mettre la graine ! » « Et puis y a pas la place » « Comment qui ferait pour respirer, le bébé » « et après comment qui sort, par la bouche peut-être ». Bien entendu, je fus pris à partie et bien entendu le sujet à cette époque étant sensible, je tapais en touche et avouais mon ignorance. Partenaire de boxe du grand frère d’Anthony, il m’était arrivé de dîner chez lui. Anthony savait donc que j’étais célibataire et il me justifia « Bien sûr qu’y sait pas, il est même pas marié alors y sait pas ! » Ouf ! 

Nous passâmes à autre chose mais je sentais bien que je ne m’en tirerais pas si facilement. Je m’en ouvris à Cardélie dont j’avais pu apprécier déjà la justesse des conseils amicaux et qui avait pris sous ses ailes protectrices le jeune blanc bec que j’étais. Elle approuva d’abord ma prudence et même la justifia « T’as bien fait d’éviter dans leurs têtes des clashs entre dires des parents et ceux du maître» puis elle me conseilla, si les enfants persistaient, de leur demander de faire leur propre enquête. Ce que je fis …

La théorie légumiste ne tarda pas à montrer ses limites. Bien sûr, il devait être doux, en attendant de grandir, de dormir dans un nid pétales mais restait à savoir comment le bébé y arrivait. Pour résoudre cette épineuse question on recourut à la cigogne, entraînant ainsi la fusion des deux premiers mouvements. A partir de là, les enfants construisirent un récit collectif que je transcrivis sur un tableau blanc.

Quand les parents veulent un bébé, ils passent commande et ils font un signe secret, souvent du sucre sur la fenêtre. Alors la cigogne Holda arrive en claquetant du bec pour faire sortir les parents. Elle les photographie de ses yeux doux puis part dans la grotte de la fontaine aux enfants. Elle en choisit un, le plus ressemblant possible et pendant neuf lunes, elle le caresse à l’image des parents avec sa pierre de cigogne. Jusque-là le bébé n’est toujours pas réveillé. Quand le travail est terminé, elle allume l’interrupteur de la vie et elle amène le bébé, direct dans le lit des parents, ou direct dans son berceau (s’il est prêt), ou par la cheminée (s’il y en a une), ou à l’hôpital (le plus souvent).

 

Chapitre 4  Composer avec l’obscurantisme

 

De leur côté, les scientifiques adeptes de la graine de papa découvrirent au cours de leur enquête qu’en fait il y en avait plein de graines. Je transcrivis aussi le résultat de leurs recherches et leur récit de la naissance :

Les graines de papa sont nombreuses mais petites comme des pépins (de raisins) et maman n’en a qu’une mais grosse comme un petit œuf (de pigeon). Tous les pépins font la course vers le petit œuf, et celui qui gagne a le droit de faire un gros bisou à l’œuf. Ils sont très contents. Alors ils dansent, ils dansent, ils se mélangent et deviennent un minuscule bébé à qui maman donne à manger avec un tuyau spécial. Et quand bébé est prêt, il sort du ventre de maman. Et voilà !

A ce stade, de nombreuses questions restaient en suspens, « où dans le ventre de maman ? », « Il sort par où ? » « et le tuyau il est comment ? elle le garde après ? »… Je ne sais comment mais le groupe apprit que chez les grands il y avait « une image où on peut voir tout ce qu’il y a dedans du corps ». Je dus aller chercher la planche anatomique. Je croyais lâchement que vu sa complexité pour leur âge, ils s’en lasseraient rapidement et qu’on pourrait enfin clore l’épisode. Mais non, ils se mirent en tête de nommer les parties du corps et c’est ainsi que ce groupe apprit à lire globalement d’abord puis syllabiquement des termes comme Humérus, cubitus, utérus, deltoïde diaphragme, radius, thoracique … Pour l’anecdote, Leila et Anthony, marqués sûrement, je veux le croire, par cette entrée en lecture, feront plus tard des études de médecine.

La réunion des parents qui suivit fut, disons, un peu houleuse et j’eus quelques difficultés à expliquer que je ne visais pas à de l’éducation sexuelle (peut-être était-ce cela qui leur manquait à eux, les parents) mais qu’il ne s’agissait que d’un hasard qu’il me fallait exploiter compte tenu de la pédagogie active que je pratiquais et que je leur avais déjà présentée. J’avais des inconditionnels dont bien sûr les parents de Leila (journaliste, enseignante), ceux d’Anthony (le sport) et Cardélie était là pour me soutenir et apporter son expérience et son sérieux indiscutable… Il me fallut toutefois promettre de mettre un terme à ce chapitre métaphysique. Les jours suivants, j’initiai, non sans mal, une synthèse où était associé le ventre de maman à un calice de feuille de choux et de pétale de rose dans lequel une minuscule cigogne se chargeait de transporter la graine de papa.  Je crois avoir perdu chez Leila un peu d’estime mais ce ne fut que momentané car ses parents lui expliquèrent la mienne obligation à consensus. Ce secret partagé nous rendit un peu plus complices. Les futurs docteurs qu’ils deviendront apprirent ainsi, à l’instar de Galilée, que quand on a raison trop tôt, il faut savoir composer avec l’obscurantisme.

 

 A partir de ce jour et débarrassé de cet achoppement existentiel, le groupe put poursuivre alors son voyage d’apprentissage.

 

Chapitre 5  La rupture

 

Leila et Anthony avaient été incontestablement les initiateurs d’un courant qu’on pourrait qualifier de scientifique, et ce mouvement vers une pensée rationnelle les avait encore rapprochés. C’est pourquoi, leur rupture, je ne vois pas d’autre mot tant leur changement d’attitude fut radical et soudain, leur rupture et surtout les raisons de celle-ci nous stupéfièrent…

Ce jour-là, l’entrée dans la journée ne s’était pas passée à l’habitude. A la place du rituel de la fleur, ils avaient entamé une discussion virulente. Dans ces minutes-là, l’adulte doit se faire le plus possible absent. C’est donc du coin de l’œil, que je lisais de l’incompréhension, de la déception dans les yeux ronds du gamin et que je constatais les gestes péremptoires de la petite fille. Leur disputation prit fin mais les sourcils butés des deux enfants étaient signes que leurs différents n’étaient ni réglés ni apaisés. Je n’y attribuai que peu d’importance jusqu’au moment où Anthony rassembla ses affaires et prit place aux côtés de Carayrou. C’était étonnant. Les enfants avaient parfaitement le droit de s’asseoir avec qui bon leur semblait bien sûr, mais il était rare qu’un changement arrive en cours de projet puisqu’une des seules obligations que je leur avais imposées était de les terminer et cela nécessitait des associations durables. Vu leurs airs chagrins, on comprit que quelque chose de grave s’était produit mais personne ne fit part d’un quelconque étonnement.

Anthony passa de l’atelier « peinture de la fresque murale » à celui « fabrication d’un éléphant en papier mâché ». On s’adapta. On dut d’un côté répartir son matériel fresque artistique, ce que je fis discrètement. De l’autre, et les membres de l’équipe pachyderme s’en chargèrent avec l’attention que l’on prête à un malade, on pourvut le dissident d’une spatule, de farine pour fabriquer la colle et d’un ballon pour assurer le volume de son futur mammouth. Les discordés s’évitèrent toute la journée. Leila ne fut pas raccompagnée ce soir-là et il en fut de même les jours suivants.

L’ambiance dans la classe en prit un coup. Faut dire que jusqu’à ce jour, ils étaient un peu les phares, les moteurs et que depuis la dispute, leurs énergies ne semblaient utilisées que pour montrer leur indifférence mutuelle et comment ils pouvaient facilement se passer l’un de l’autre. C’était surtout tangible dans nos causeries collectives du matin. Si l’un des deux prenait la parole, l’autre en devenait sourd et se faisait absent. Si l’un des deux adhérait à une proposition, l’autre se posait en s’y opposant. La communication de notre phratrie en était grippée. Je m’en ouvris à Cardélie qui pratiquait depuis ses débuts déjà lointains la même péda aventureuse. Elle y avait acquis une compréhension intuitive et sûre des enfants de cet âge, enfants qu’elle adorait d’autant plus qu’elle n’en avait, je crois, jamais eus. Elle comprit tout de suite les risques qui pouvaient découler d’une dispute qui aurait pu apparaître de l’extérieur comme un incident sans importance, un simple cahot. Nous décidâmes dans un premier temps de mettre dans le coup les parents. Ce fut sans aucun résultat tangible. Les « ça va à l’école ? », les « Et Anthony, toujours sur la fresque ? », les « j’ai rencontré la maman de Leila au marché », et autres questions faussement innocentes ne reçurent au mieux comme réaction que des grommellements indistincts.

 

Châpitre 6  Chez nous on fait pas comme ça !

 

Nous dûmes donc imaginer un stratagème. Tous les vendredis après-midi nous avions décidé de faire avec Cardélie piscine commune et c’était la première fois. J’avais demandé à des amis futurs profs de sports de nous accompagner. Mis au parfum, ils scindèrent avec grande autorité le groupe en trio et duos, conjuguant un déjà nageur et un ou deux apprenants. Leila et Anthony furent ainsi associés sans qu’on leur demandât leur avis.

De ce fait et tout au long de l’après-midi, il put dans un mètre d’eau la sauver plusieurs fois de la noyade suscitant échanges murmurés et quelques timides rires d’oiseau. A la fin de la séance, il y avait goûter et bilan. Cardélie et moi nous occupâmes de nos deux désaccordés. On leur demanda comment s’était passée la séance et si les objectifs, à savoir faire la planche et la faire évoluer d’un resserrement de jambes et de bras, avaient été atteints. Anthony tuteur fut affirmatif, la tutorée moins. Bien sûr, il se moqua d’elle mais avec presque de la gentillesse, bien sûr elle se défendit mais avec presque de la bonne humeur et les regards qu’ils se lançaient avaient perdu cette expression de volontaire rejet.

Un coup d’œil à Cardélie me confirma mon impression : C’était le bon moment, il nous fallait l’exploiter.

-        Dîtes les enfants, profitons que nous soyons seuls. Vous pouvez pas nous dire ce qui se passe depuis quelques temps ? Et ne me dîtes pas qu’il ne se passe rien hein !

-        Non maître y a rien ! y se passe rien ! On s’entend plus c’est tout ! (le ton était quand même au bord des larmes)

-        Ah bon ! Il ne s’est rien passé ? Vous ne vous parlez plus, vous ne faites plus rien ensemble et il ne s’est rien passé ! Allons Leila il s’est passé quoi ?

Petit silence, coup d’œil en coin,

-        Y a qu’Anthony, y comprend rien (Ouf ! on avait l’ouverture)

-        Ca c’est vrai ! Je comprends pas (reOuf ! y avait du répondant)

-        Et qu’est-ce qu’il ne comprend pas ? caressa Cardélie de sa voix douce et affectueuse

-        Di z y toi ! s’exclama Leila bravache en regardant Anthony du menton

-        Eh bien dis-nous ! Anthony ! recaressa Cardélie

-        Elle m’a dit qu’elle voudra jamais se marier avec moi quand on sera grand alors …

Vive interruption, main levée précise péremptoire

-        J’ai pas dit « voudrai » j’ai dit « pourrai », je pourrai pas me marier avec toi, même quand on sera grand

-        Et pourquoi tu ne pourras pas te marier avec Anthony, quand vous serez grands bien sûr ?

-        J’y ai dit déjà, deux fois !

-        Oui, mais pas à nous, tu peux nous dire pourquoi tu pourras pas ?

-        Ben, chez nous c’est pas possible, c’est pas comme ça qu’on fait

-        Et vous faîtes comment chez vous ?

On se doutait de quelque chose dans le genre « amour impossible » mais j’avoue qu’on décrochait quelque peu, la suite nous scotcha.

-        Chez nous, on se marie entre nous. énonça catégorique Leila les yeux butés et le doigt levé

-        Comment ça « entre nous » ? Ca veut dire quoi « entre nous » ?

-        Bê oui, c’est simple regarde maître ! Papa il est marié avec maman, papi Jojo avec mamie Lili, papi Armel avec mamie Blandine, les tontons avec les taties. Tu vois bien, chez nous on se marie entre nous. C’est pas ma faute !

 

Carmélie et moi nous nous évitâmes du regard tant nous avions du mal à garder notre sérieux. Bien sûr et avec l’aide des parents, nous aidâmes Leila à comprendre la constitution de la cellule familiale et tout rentra dans l’ordre.

Le temps a passé et de loin en loin nous nous revoyons avec Cardélie et à chaque fois, à l’étonnement des gens en présence, nous ne nous saluons pas. A la place et les yeux brillants,

 

Nous éclatons de rire

 

Posté par gaucheecrivain à 17:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

éclat de rire de fin de nuit

 

 

fée

 

 

 

 

Eclats de rire

en fin de nuit

 

 

 


Première solitude

 

        Ce fut un moment étrange que cette fin de nuit. Arrivé le premier à la Meunière, Tiago s’était accoudé au comptoir en attendant les autres. Vieux Louis savait leurs habitudes et lui servit d’emblée un verre de rosé « C’est pour moi, hein ! C’est pas tous les jours qu’on gagne, petit ! ».  Le petit était surtout fatigué mais le savait-il vraiment ? La Meunière était un de leurs lieux privilégiés de fin de nuit. C’était ça ou la mer et souvent ça et la mer. Après le match et la troisième mi-temps, la bande était parti danser à l’Ubu, boite branchée de l’époque. Elle y avait perdu quelques éléments. Vers quatre heures restaient Célina et Zank colosse de 120 kilos, Françoise et Moa un géant de deux mètres, Manon et Cros Jean qualifié de monstre par leurs adversaires de l’après midi, Malika et Skine surnommé la bûche, une certaine Vinciane et Dionis baptisé loblik parce qu’il courait tordu. Tiago, Titou pour les amis, était seul : Djamila était de garde et il était à cette époque souvent fidèle.

      Les estomacs de rugbymen ne supportant pas, c’est bien connu, une longue période d’inactivité, on décida que la nuit ne pouvait que s’achever devant une soupe au fromage. « C’est qui ça, la diététique ? » avaient demandé les gros.  Vieux Louis demanda le nombre à peu près exact de convives, à peu près parce qu’il savait le nombre fluctuant au gré des rencontres. Titou préféra lui récapituler les noms car certains comptaient double. Informé, le barman chenu vaqua à ses soupières non sans cantonner « J’espère qu’ils ne vont pas en crépir les murs » déclenchant les rires de quelques obstinés noctambules.

      Sa yam 500 le faisait arriver généralement avant les autres mais rarement à ce point. Tiago apprit plus tard qu’une partie de plaisir s’était invitée à la sortie du bastringue et qu’ils avaient sorti la boîte à gifles. Ses pots étant coutumiers du fait, il n’en fut pas étonné. Il étendit le bras par dessus le zinc, saisit la bouteille de rosé, et rejoignit l’angle du rade qui lui était habituel et d’où par le truchement de la glace il avait vue sur la porte d’entrée.

      Seul au bar, la vitesse de son engin lui présenta sa note, la solitude, sa première peut-être.  Elle sera brève bien sûr puisque totalement incompatible avec la soupe au fromage à venir mais suffisamment longue pour qu’il puisse réaliser que ses amis, sa bande constituaient un moyen élégant et pratique de la fuir, la solitude. Ne pouvant l’éviter, il décida de l’habiller de poésie. Il remplit son verre sous le regard vitreux d’un fumeur protubérant qui se tapait un obélisque roux puis sortit son carnet à idées et son stylo passe-temps. En ce temps-là, il avait encore des velléités d’écriture, addiction dont il guérit plus tard après avoir pris Céline et Rimbaud dans ses mirettes jalouses et émerveillées. Il s’appuya au zinc en cherchant les mots dans le miroir géant faisant fond à une multitude de bouteilles pour la plupart à l’envers. Son image en était floutée et son œil droit apparaissait formidablement grossi. Une torpeur chaude et la fatigue aidant, il tomba dans une sorte de stupeur ou plutôt d’hébétude aérienne, état propice à la génération spontanée de métaphores, d’oxymores et autre figures fontanières. Plongé dans cet espace cotonneux où les pensées sont chats que l’on caresse, il griffa en partant de l’instant :

 En suspension depuis deux centimètres d’un cigare obélisque, j’écoute Vieux Louis, doré comme son gratin, amadouer l’hydre du feu pour notre médianoche. La nuit dansante allumera plus tard ses phares et en éclairera son poème noir pour y tracer de ses ailes gracieuses un chemin bleu jusqu’à la merSurprise dans sa vague quête d’océan, la plaine marine pourtant encore célibataire, continuera à bercer ses enfants blancs.  Sequin lui jettera alors le fleuve de ses mots dont un seul peut mordre n’importe quelle idée reçue …

 

_________________________

 

L’apparition

 

    Il dut somnoler deux secondes car le bruit clair de son mont blanc sur le zinc le fit sursauter. Mais il ne dormait pas puisque l’atteignaient dans son appesantissement les éclats de voix des rares clients. Non il ne dormait pas puisqu’il sentit distinctement un courant d’air frais en provenance des rangées embouteillées qui lui faisaient face. Il était même tout à fait éveillé puisque il vit, dans la glace, la porte s’ouvrir légèrement et de manière trop discrète pour que cela soit la bande. Est alors entrée une créature improbable, une fille aérienne délicate, une fée, une fée féline, hyaline et qui marchait comme on nage. Toute blanche, toute grâce …

    Profitant d’une risée, elle prit siège à son côté. Chose étrange, s’établit un brouillard de silence et la tête immobile de Tiago s’ancra à la fée spéculaire qui se dessina nettement entre deux flacons. Qu’était ce masque de beauté divine qui le fixait de ses yeux d’eau ?  Un masque si pâle et dont la finesse confirmait la frêle silhouette qu’il avait entrevue à son entrée. Elle se tenait droite hiératique, cela se voyait à la position de ses épaules petites et rondes comme pommes d’automne. Il voulut se tourner, pivoter, pour voir la réalité en face. Mais son cou figé le faisait statue. Les lèvres précises de la fille en miroir s’agitèrent doucement sans qu’un son ne sorte de cette bouche accent aiguë. Et pourtant, il entendit parfaitement « Ne m’enveloppe pas de l’écharpe de tes yeux, j’y perdrais mes ailes et en mourrais » et le débit rapide et clair dénonçait la vivacité légère qui l’habitait.

    Sans la quitter des yeux, il saisit son verre comme d’aucuns prient et le leva doucement. Un léger froncement de sourcil, une interrogation dans le regard à moins que ce n’eut été de l’incompréhension ou de l’agacement. Satisfait d’attirer comme une sorte d’intérêt, il continua. Il vit alors une main habiter le miroir, elle était fine et blanche et tenait au bout des doigts rassemblés en calice, une escarboucle translucide. Le mouvement de haut en bas qu’elle imprima était gypsi et signifiait d’attendre. Ce hochement, il en savait le sens grâce à Moha et Djemila qui les avaient initiés au langage des signes pratiqué dans les rues du Caire et dont le riche répertoire était constitué principalement d’insultes et de menaces. Un peu étonné, qu’elle partageât avec eux ce bagage, Tiago interrompit son geste. Elle fixa le breuvage aux reflets de diamant. Cela dura deux millimètres d’obélisque. Ses pupilles grandirent. Ses yeux devinrent puits. Elle les détourna pour les poser sur la glace bistrotière. Elle semblait s’y perdre, sa bouche s’était encore affinée, jusqu’à trait rouge sang. C’est sûr, elle s’éloignait, elle n’était déjà plus là.

     Bizarrement, Tiago éprouva une sorte d’effroi. Il frissonna. La situation lui paraissait anormale presque surnaturelle. Il était là, incapable de tourner la tête, ses deux mains immobiles et jointes autour du verre. Il percevait comme un danger. Il se sentait jugé, désapprouvé en attente d’un verdict pour une faute par lui commise et qui lui était inconnue.

Pourtant il n’avait fait que la dévisager, une fée ça ne s’envisage pas.

 

-----------------------------------------------------------------------

 

Disparition

 

Il voulut déchirer la boule de coton dans laquelle il était enfermé, dans laquelle la sylphide de la nuit le fondait. Il oublia son interdit, finit son geste et prit une gorgée. Quand il remit ses yeux au miroir, il eut un choc. Ceux de la fille étaient noirs, deux grandes tâches noires en figure opaline. Ce qu’il fit ensuite lui reste encore aujourd’hui totalement incompréhensible. Peut-être un rite ancien émergeant à la conscience, peut-être simple bravade de sa part, en tout cas volonté de ranimer la poupée morte qu’elle était devenue. Il tendit le verre au visage image. L’offrande acceptée, le partage consenti les ramèneraient, il le pensait, à une complicité vivante.  Dans les yeux nuit de la fée, des étoiles sont nées. Elle les pencha sur le breuvage. Ondine aux touches délicates, elle y posa ses pétales rouges. Quand elle se redressa, son visage n’était que mépris et dégoût. Elle reprit sa pose hiératique et repartit en son absence. C’était raté. De dépit et par provocation, Tiago prit une franche gorgée. Elle secoua légèrement la tête montrant ainsi sa profonde désapprobation. Décidément il ne comprenait rien. Elle le renvoyait à sa médiocrité, à ses besoins grossièrement matériels, à son vide, à son absurdité, à son inutilité, à cette agitation qui lui tenait lieu de vie. Et cette attitude ne faisait que confirmer ce que au fond, il pensait dans ses instants d’impasse…

 

C’est à ce moment-là qu’on entendit en provenance de la rue de la gare, le traditionnel « Haben gagnât, haben gagnât, haben gagnât lou bouteillieu, haben gagnât, haben gagnât, haben gagnât lou soupââât ». Cela lui fit un grand sourire de soulagement. Les choses allaient se remettre en place. La bande déboulait. Elle allait le sortir de cette parenthèse glaciale.

La déesse de la nuit le regarda une dernière fois. Elle le regarda étonnée, stupéfaite et toujours cette expression de mépris « tu ne pouvais pas dire, voleur de temps ». Elle s’échappa du miroir et sur un éclat de rire moqueur et dédaigneux, disparut légère, légère, si vive si légère que les gros et leurs compagnes, si fine, si vive si légère qu’aucun d’entre eux ne la remarqua.

Et c’est ainsi que flottant dans l’air comme une brume, son premier fantôme de jeunesse s’estompa dans sa diaphanéité.

 

_________________________

 

Plaidoirie

 

   Les potos l’entourèrent « Ca va pas ? T’en fais une tête … ». Solange, surnommée Girafe, lui passa la main dans les cheveux « D’accord, on est en retard, mais c’est pour la bonne cause, hi ! hi ! » Tiago revenait au présent. Il fallait que se décolle de sa rétine l’image de la fragile magicienne. Il devait jouer le jeu. 

  En retard voilà c’est ça ! Faire celui qui poireautait depuis trop. Vieux Louis pointa derrière le comptoir « Pas trop tôt, on joue les vedettes ! » Il s’engouffra dans la remarque « Tu rigoles, ils sont jamais arrivés aussi tôt en retard ! Je peux te dire j’ai l’habitude » persifla-t-il mais ne voulant pas plomber l’ambiance il s’adressa au futur irradié du barreau, Sequin la bûche, en exigeant des explications cir-cons-tan-ciées et ré-fé-ren-cées et vé-ri-fia-bles.

   Le plaidoyer fut jubilatoire. Sequin fit quelques effets de manches absentes et annonça « Oyez oyez braves gens honnêtes, ce monsieur ici juché, exige pour notre retard des justifications, je vais donc m’y astreindre et me soumettre dès que fini à votre jugement ». La bande déjà hilare fit demi cercle. Les quelques clients se joignirent, le fumeur de cigare tourna son obélisque vers l’orateur. La buche se pinça le nez, mimant une concentration maximale puis prit position de parole :

 « Il se trouve cher monsieur, que les protagonistes d’une altercation ayant eu lieu en fin d’après midi de la veille de ce jour et à laquelle si mes souvenirs ne sont point trop altérés, vous ne fûtes pas étranger, les protagonistes disais-je, se retrouvèrent, voilà une petite heure déjà, à la sortie d’un établissement de haut vol… Première forte respiration … En tant que témoin autant oculaire que participatif, et 5000 personnes vous ont vu sur le lieu de la primaire dispute, vous n’êtes pas sans savoir qu’un agaçant importun abusa de ses pouvoirs d’arbitre (referee in English) pour empêcher que sur le terrain, les débats aillent à leur terme. Hochements de tête approbatifs de l’assistance. Cette deuxième rencontre tombait donc opportune, il n’y manqua que vous, emporté que vous étiez sur votre destrier à moteur. En l’absence de cet ardélion d’arbitre assurément corrompu qui leur aurait donc encore, n’en doutons pas, donné raison, nous pûmes nous exprimer librement non sans avoir juré de dire notre vérité… Attends je respire… Je dois dire que nous sûmes nous montrer convaincants. Puis-je faire venir à la barre, le plus grand charcutier de tous les temps futurs et le prier de répéter les arguments qu’il a bien voulu exposer »

Sur ce, Moa gifla d’un formidable uppercut factice l’air de Françoise qui s’écroula en hoquetant. Sequin reprit :

« Cher ami, il faut noter qu’ils étaient plusieurs à convaincre et que nous étions plusieurs à le vouloir. Dionis, comme chacun sait, n’aime pas se salir les mains. Il fit donc parler ses pieds. Zank et Gros Jean sont, personne ne l’ignore, de grands cérébraux, c’est pourquoi ils se servirent aussi de leur tête. Soucieux de parité nous avons laissé dans notre bienveillance généreuse, les filles souligner nos propos de griffures persuasives.  Tant et si bien, mon cher congénère et néanmoins ami, qu’au bout d’un labs de temps qui nous parut à nous relativement court, nos contradicteurs, ne pouvant plus parler, n’avaient plus rien à dire. Nous les avons jugés suffisamment convaincus, nous avons jugé la justice suffisamment rendue et nous nous précipitâmes alors à la meunière où nous savions votre impatience. Voilà en peu de mots mais je peux continuer, la vraie de vraie vérité »

La plaidoirie s’était accompagnée de mimes explicatifs, crochets coups de pompe et coups de tête dans le vide, écroulement d’adversaires imaginaires, filles chattes encolérées sifflantes et menaçantes. Le rade était au rire. Le futur avocat demanda le silence et l’ayant non sans mal obtenu, put conclure :

« Notre retard, qu’il nous faudra en cas de besoin celer à la marée chaussée (ou pas) et nous comptons sur notre Louis national dont l’intégrité n’a d’égal que sa proverbiale probité transformant, grâce à cela, tout mensonge patenté en vérité vraie et avérée. Notre retard, disais-je, doit-il être pardonné ? Je déclare la question ouverte et respectueux des lois, je laisse au sagace jury qui m’entoure en décider. »

 Les applaudissements du dit jury firent que Tiago ne put que s’incliner gravement permettant ainsi à la Buche d’enchaîner « Et maintenant, cher croqueur de marmot, nos estomacs qui nous font dictature manifestent, comme tu peux l’entendre, leurs mécontentements, alors ne lantiponnons pas davantage, et à la franquette confesse que toi aussi t’as faim, Ouf ! Bon, tu t’amènes ? Toujours la salle du fond, je suppose ?

–      Ok, je finis et j’arrive, allez en pets !

Ce qu’ils firent en éclatant de rire et sous l’œil faussement réprobateur de leurs compagnes.

 

 

_________________________

 

 

Soupe au fromage

 

     Tiago se retourna face au miroir, Il avait le cou ankylosé, il se rappela soudain la charge de la montagne de muscle qu’il lui avait fallu enrayer, oui ça devait être ça, un choc suivi d’un soleil accompagné d’une nébuleuse d’étoiles. Nul besoin d’apsara vaporeuse et autoritaire pour expliquer la rectitude de sa nuque. Et pourtant, le fille de la nuit était si réelle, si délicate, si surnatubelle. Il fixa un temps la porte désirant n’avoir pas divagué, aspirant en ce cas au retour de sa colombine mais l’huis était bêtement désespérément clos. Il comprit qu’il n’y aurait pas de princesse au propylée du temple « la meunière ». Le porte-obélisque dans son nuage le fixait amusé. Il l’interpella mais non il n’avait rien remarqué en tout cas pas de présence féminine hormis « les amies de vos amis bien sûr ». Il avait rêvé, ouais il avait dû rêver. «La fatigue, la commotion, la fumée m’ont fait brume et rêve, voilà tout ! Bon oublie ! » Il finit son verre et se rendit à leur réalité joyeuse.

Moa faisant médecine et à ce titre grand connaisseur de chansons à boire anima la soirée de sa voix éraillée de baryton. Bien sûr, on refit le match  la malle que tu lui a mise,  on refit les bagarres heureusement j’avais le nez sinon j’aurais morflé grave.  Et on rerefit quand Raffy le proprio, ancien du stade et donc ami, les rejoignit. Dans le milieu, quand on arrête, soit on continue d’aller au café soit on en a un. Et bien sûr requestions étonnées sur les raisons pendant le match, de la partie de mandales châtaignes et autres talmouses à laquelle il avait assisté. Gros Jean comme une évidence: « bé le mec, il m’en a filé une, j’y ai rendu avec les intérêts » Raf pas convaincu: « Ca c’est pas possible, c’est trop nul, si l’arbitre l’avait vu, c’était la péna et y risquait l’exclu, le type je le connais, c’est un vieux de la vieille, peut pas faire ça trop risqué,  je comprends pas, vraiment non je comprends pas, j’y demanderai si je le vois … »

Tiago attira Raf à part « je vais te dire mais tu la fermes hein ! » Raf en avait fait des coups tordus et ne se faisait pas prier pour les narrer. Pour une fois, c’était l’inverse

« Bon, tu vois Gros Jean, c’est un costaud mais c’est un costaud gentil, et l’autre à chaque mêlée, il lui tournait le deltoïde, je crois que ça s’appelle comme ça le muscle. D’où ça le déstabilise le gros, il oublie de pousser au bon moment. Bon moi, je voyais bien mais ch’avais pas quoi faire, alors je dis au Fagot, et lui y me dit –t’y en colles une – Oh ça va pas, t’as vu la bête que j’y dis et l’autre y me dit - non t’en colles une à Gros Jean, discret hein ! - Et c’est ce que j’ai fait et bien sûr Gros jean a crû que c’était l’autre en face mais tu dis rien hein ! » Raf, émit un AAAAHH suivi d’un éclat de rire qu’il transforma vite fait en toux.

Ils reprirent leurs places dans la nuit néon rires et chansons. A un moment et sur un signe de Solange qui avait remarqué chez Tiago la rigidité du cou et les yeux parfois engourdis, Moa, malgré la fatigue, l’examina. Ce fut succinct. Massage au camphre, l’onguent universel dans ce sport, complété par une ordonnance de Juvel-5 Au cas zoù, tu piges. Bien sûr, cela se fit sous les quolibets – chouf la chochotte !- quolibets qu’il arrêta d’un – ferme-la et va te rincer les chasses !-  adressé à Gros Jean qui exhibait un splendide œil au beurre noir. 

Raf alla fermer. A son retour Titou ne put s’empêcher de lui poser la question, il avait fait de même avec Vieux Louis et il eut la même réponse. - Oh tu sais des filles, il en passe ici, on les connaît, pas toutes bien sûr y a quand même du turn over, mais quasiment toutes, une fine, blanche tu dis, tu veux dire habillée en blanc une longue robe non je vois pas, c’est pas le style du coin. Pourquoi, vous êtes plus ensemble ? - Mais si mais si. 

Vieux Louis n’avait rien vu. Raf, ça ne lui disait rien. Titou avait rêvé, c’est vrai que le lieu, le quartier chaud de la gare, l’heure ne prêtait pas à la présence d’une nymphe éthérée. Et sur une remarque allusive à sa dulcinée Tu passes de la monogamie successive à la polygamie ? il se remit dans leur présent plaisant.

 

_________________________

 

 

L’éveil du rêve

 

D’éclat de rire en éclat de rire, ils atteignirent l’aube puis l’aurore. Au moment de partir, la flamme féminine légère et blanche lui revint à l’esprit, il secoua la tête et se força à penser à Djamila qui ne tarderait pas à rentrer.

Ils se retrouvèrent devant le rideau au trois quart levé. Dernières vannes, rendez-vous pris à la nuit penchée et la bande s’engouffra dans la vieille Mercedes de Moa et la Volvo de Zank.

Raf et vieux louis disparurent derrière le rideau qui s’abaissa en couinant.

Tiago dégagea sa Yam, serra son blouson, fixa le casque, abaissa la visière. Il enfourcha la bête, actionna le kick, mit les gaz, dégagea la béquille. Clignotants, machinal mouvement de la tête pour s’assurer de l’absence de véhicule prioritaire et en cela ennemi.

 

Coup d’œil circulaire donc à travers la visière. Et il la vit. Il la vit, toujours fine, toujours blanche.

 

Il la vit adossée, sac à l’épaule, cigarette désabusée, une jambe repliée, un pied au mur, l’autre de grue. Il la vit dans son imper clair négligemment ouvert, les yeux en appel. Elle attendait. Elle attendait, son hétaïre.

 

Il n’avait pas rêvé.

 

Il éclata de rire

 

---------------------------------------------------------

 

 Résumé

 

Sur la glace indiscrète 

Avec ses yeux bistro

S’arrima le poête

au bout de son stylo

 

Sur un éclat de rire 

Par la porte, une fée

Avec ses yeux de vouivre

Entra dans ses pensées

 

Il mit au masculin 

Le nom de la rosée

Qui coulait ce matin

Du rire de la fée.

 

Il en a bu un coup

Elle a tendu le sien

Mira ses deux yeux doux

Dans le verre de vin

 

Distrait, il les a bus

Et privée de sa vue

La fée a disparu

Sur un malentendu

 

D’un revers à demain

Il a fini son vers

Qui ne rimait à rien

Qu’une porte à l’envers

 

 

Résumé du résumé

Distrait, un écrivain

  Buvait au masculin

    La rosée du matin

      En caressant l’anjou

        D’une fée aux yeux doux

           Mais partit l’hétaïre

             Sur un éclat de rire

 

 

 

 

 

 

Posté par gaucheecrivain à 17:40 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,